Chrétiens en URSS·La Grappe de raisin·Théâtre

La Grappe de Raisin – Acte III (1)

ACTE III

Le bureau d’Ismaïlov. Un drapeau soviétique. Un portrait de Lénine et celui de Khrouchtchev, un miroir. Une porte ouvre sur une pièce annexe, une sur l’appartement de Boris, une autre sur la rue.

Scène première

IVAN – BORIS

(La scène est vide. On entend des éclats de voix, Ivan criant « Vive Khrouchtchev ! ». Boris entre, portant Ivan, ivre et incapable de marcher.)

IVAN

Vive Khrouchtchev !

BORIS

Ivan Ivanovitch ! Espèce de vieille outre ! Devrais-je te porter jusqu’à ton lit ? Ou vas-tu dormir sur mon bureau ?

IVAN

Vive Khrouchtchev ! Et longue vie à l’Urère… l’Urère… à l’Urse. À l’Urse polaire évidemment.

BORIS

Staline ! A-t-on jamais entendu parler d’une cuite comme celle-là ?

IVAN

(Apercevant le portait de Lénine.)

Tiens ! voilà Wladimir ! Il est cloué au mir Wladumur ! Eh ! Quoi de nof Oulianeuv ?

BORIS

Te voilà qui blasphèmes le nom de Lénine ! J’en ai vu au bagne pour moins que cela.

IVAN

Et l’autre petit père à côté, c’est ton copain. Tu connais tout le monde au Kremlin ; tu le connais bien, Krouche… Krouche…

BORIS

Khrouchtchev.

IVAN

C’est ça ! Khrouchtchev ! C’est ton pote. Vive Khrouchtchev ! Ton vieux pote Nikita.

BORIS

Nikita, il te dit d’aller au lit.

IVAN

À moi, il me dit d’aller casser la croûte.

BORIS

Il a déjà assez bu, il veut encore manger !

IVAN

C’est l’heure de casser la croûte, chef. « Croûte-chef ». Elle est bonne ! Vive Khrouchtchev !

BORIS

C’est ça ! Vive Khrouchtchev !

IVAN

Je retourne manger. Une bonne choucroute, comme chez les Teutons. Une bonne choucroute du chef !

BORIS

En parlant des Allemands…

IVAN

Vive Khrouchtchev et sa choucroute ! Et vive son nouveau ministre : Andreï Gromyko ! Et j’ajouterai une glace au dessert.

BORIS

Staline !

IVAN

Non, Khrouchtchev !

BORIS

Eh bien ! J’espère qu’il encaisse la vodka mieux que toi, le camarade Khrouchtchev.

IVAN

S’il encaisse ? Bien sûr qu’il encaisse ! Un président, ça encaisse toujours, à commencer par nos kopeks. Khrouchtchev, il encaisse. De Gaulle, il encaisse. Ehrardt, il encaisse. Kennedy aussi. Tu as déjà vu un président pompette ? Un président, ou bien ça encaisse, ou bien ça ne boit pas, ou bien ça change de métier.

BORIS

Voilà qui est parler comme un sénateur !

IVAN

Et Olia ! Heureusement qu’elle n’est pas présidente. Elle était encore plus ravagée que moi.

BORIS

Pas à ce point-là ! Bien fatiguée. Et quand on est fatigué, on se couche. Tu devrais l’imiter.

IVAN

Olia ! ma belle Olia ! Elle est déjà au lit. Il faut la réveiller.

BORIS

En quel honneur ?

IVAN

Mais parce que je l’aime. Elle n’a pas le droit d’aller dormir tant que je suis debout. Et puis j’ai besoin d’elle. La fête n’est pas finie. Vive Khrouchtchev ! Et vivent les Allemands ! Vive l’Allemagne !

BORIS

À propos des Allemands…

IVAN

Olia ! Où es-tu, chère enfant ? Reviens, Olia, je t’aime !

BORIS

Tu vas ameuter tout le kolkhoze. Ils dorment tous, Olia aussi.

IVAN

Elle ne dort pas. Les Allemands, ça ne dort pas. Ça boit de la bière et ça mange de la choucroute. Vive la choucroute ! Et vive Choukhrouchtchev !

BORIS

À propos des Allemands…

IVAN

« Einigkeit und Recht und Freiheit – Für das deutsche Vaterland… »

BORIS

À propos des Allemands. Nous n’avons pas encore fêté la victoire. Il faudra remettre ça demain.

IVAN

La victoire ? Contre l’Allemagne ? Nous l’avons fêtée en quarante-quatre.

BORIS

Pas celle-là. La vraie victoire.

IVAN

La vraie victoire ? Il y en a eu cinquante ?

BORIS

Et celle que nous avons remportée de si haute lutte. Nous y avons versé des larmes, et même du sang, en ce qui me concerne.

IVAN

La guerre contre nos diaconesses. Nous l’avons bien gagnée, celle-là !

BORIS

Elles ont mené une résistance héroïque, les pouliches, mais nous avons fini par les dresser. Finies les ruades ! Elles se laissent très bien monter, maintenant.

IVAN

Sans selle ni harnais.

BORIS

Nous avons débauché ces petites saintes dans nos orgies. Nous avons froissé leur couronne, piétiné leurs auréoles.

IVAN

Elles ont bien fini de nous narguer.

BORIS

Cela valait bien quelques gifles et quelques griffures d’ongles.

IVAN

Pauvre Frida !

BORIS

Pauvre Frida ! je la vois encore ce fameux jour. Ce fut le moment le plus délicieux de toute mon existence.

IVAN

C’est toujours un merveilleux moment de voir notre ennemi tomber vaincu à nos pieds.

BORIS

Surtout une ennemie si désirable.

IVAN

Et si désirée.

BORIS

Cet instant-là vaut bien la moitié de ma vie. Un sombre jour de pluie. J’étais assis dans ce bureau. Quelques coups retentissent faiblement à cette porte.

– « Entrez. » La poignée tourne lentement. Elle entre, elle, Frida. Je la regarde. Je ne sais si c’est la pluie ou les larmes qui mouillaient son visage. Encore plus belle dans le désespoir. Encore plus merveilleuse dans sa robe trempée par les eaux du ciel. Sitôt entrée dans cette pièce, elle s’affaisse et tombe à terre, sur les genoux et sur les mains. Ses beaux cheveux blonds balaient le parquet. Te voilà donc vaincue, farouche guerrière ! Elle articule avec peine :

« Camarade Ismaïlov. Je suis à vous. Je me soumettrai à tous vos désirs. Mais, je vous en supplie, ayez pitié de mon vieux père malade. Ne l’envoyez pas mourir dans les camps. Je serai une captive docile.

– Je suis prêt à laisser dormir l’affaire de ton père. Mais il y a une autre clause à notre contrat : souviens-toi. Ta jeune sœur Olia a fait tourner la tête du camarade Lepkine. Livre-la, elle aussi, entre nos mains.

– Olia n’a que seize ans.

– Olia fait partie du contrat. Nous la voulons, elle aussi.

– Elle vous obéira, Boris Alexandrovitch. Ayez pitié de notre père. »

Je l’ai prise par le menton, je l’ai remise sur ses jambes, j’ai essuyé ses yeux baignés de pleurs. Puis je l’ai saisie par la taille, je l’ai serrée dans mes bras. J’ai collé mes lèvres sur les siennes. Quel bonheur, Vania ! Quel bonheur !

IVAN

Elles ne nous ont pas déçus.

BORIS

Quelle merveilleuse action j’ai accomplie ! Je prends plaisir à publier cette affaire. Cette victoire-là, camarade, elle est plus grande que si j’avais envoyé toute la communauté des croyants casser des cailloux. J’ai poussé deux jeunes filles chrétiennes à se livrer à la débauche ! C’est une victoire psychologique. Même si je n’ai pas livré Traube, je serai félicité et décoré. Tout le monde le saura. Toute la hiérarchie, le Soviet du Kazakhstan, le Soviet suprême, et même le camarade Khrouchtchev.

IVAN

Vive Khrouchtchev !

BORIS

Toi, va dormir. C’est l’heure où les gens se lèvent.

IVAN

Je ne sais plus où j’habite.

BORIS

Trop loin d’ici pour que je te porte sur les épaules. J’ai un canapé dans la pièce voisine. Tu y dormiras.

(Boris traîne Lepkine vers la pièce annexe.)

IVAN (d’une voix endormie)

Vive Khrouchtchev !

© 2025 Lilianof

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