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Nouveau monde

J’ai toujours aimé rêver d’un ailleurs idyllique, perçu dans des livres, des revues, des films ou encore lors de vacances, et enjolivé par mon imagination.
Suite à des tensions dans les relations familiales apparues après le décès de mon grand-père paternel, mes parents avaient décidé de quitter la région pour s’établir au sud du pays, dans les Ardennes, là où vivaient les parents de Maman. C’est du moins ainsi qu’ils ont justifié leur soudaine décision. De mon point de vue, ils faisaient peut-être face à une maladie, à des problèmes financiers, voire à une mésentente entre eux. N’avais-je pas des copains dont les parents s’étaient brusquement séparés ? N’avais-je entendu parler à la radio de personnes lourdement endettées qui avaient disparu de façon déconcertante ? N’avais-je pas appris que des gens atteints d’une grave maladie avaient fait le choix de changer de cadre de vie pour mieux y faire face ?

J’étais évidemment un peu inquiet face à la nécessité de devoir m’adapter à un autre environnement, et mes parents m’avaient rassuré en me contant vaguement des histoires de transferts réussis. Ils m’avaient notamment parlé de familles italiennes venues s’établir dans notre pays pour échapper à des problèmes politiques ou économiques dans leur pays natal, et qui s’étaient parfaitement adaptées, le père devenant même ministre, artiste populaire ou riche entrepreneur. Ils avaient aussi évoqué la sortie d’Égypte relatée dans la Bible.

Quitter la région leur a été, à première vue, facile. Ils avaient loué leur appartement meublé à une famille victime d’un incendie. Ils avaient déniché, grâce à une agence immobilière recommandée par de lointains cousins de Maman, une petite maison pas chère construite dans le sud et l’avaient achetée aussitôt. Papa et Maman avaient trouvé du travail dans un établissement scolaire proche du quartier où était située cette petite maison. Ils avaient déménagé quelques meubles peu volumineux, de la vaisselle, des accessoires, des habits, de la lingerie, en utilisant la camionnette de Papa. Cela s’était fait fin juillet et en août, et je n’avais reçu que très peu d’explications. Les lointains cousins et mes grands-parents maternels épaulaient mes parents comme ils le pouvaient, paraît-il.

La période de congé scolaire avait été vraiment chamboulée ! Pendant une quinzaine de jours, j’étais parti en vacances avec un couple d’amis de mes parents et leur fils. Des jours heureux durant lesquels j’avais joué sur une plage de sable doré et dans des dunes, durant lesquels j’avais été choyé. J’avais un peu plus de huit ans, la tête remplie de rêves, nourrie de découvertes, traversée pourtant de questions sans réponses. Je le comprends aujourd’hui : mes parents m’avaient caché plein de choses, me confiant de temps à autre, pour un jour ou deux, à la garde de personnes que je connaissais parfois à peine. N’était-ce pas, pour eux, un temps de vacances, ce qui coïncidait selon eux avec un temps propice aux imprévus et aux divertissements ?

Et puis, dès septembre, j’avais fréquenté l’école, fait connaissance de nouveaux copains et m’étais retrouvé face à des paysages magnifiques, à des forêts. Mes parents m’avaient inscrit dans un club de gymnastique et dans un mouvement de jeunesse. Papa jouait beaucoup au ballon avec moi, Maman organisait des petits goûters avec des camarades de classe pour faciliter mon intégration. Je compris ainsi que nous resterions longtemps, très longtemps encore, dans les Ardennes. Le plus dur pour moi était de me garder de tout commentaire et de toute expression directe de mes interrogations ! J’étais juste à l’affût de confidences livrées lors de communications téléphoniques, espérant tisser alors des liens entre des réflexions. Ce n’est pas pour rien qu’on me surnommait « le petit futé », parce que j’arrivais à mettre à profit des opportunités qui échappaient à d’autres gosses, en matière de promotions par exemple !

Pendant des mois, Maman travailla comme institutrice avant de reprendre ses activités d’orthophoniste, et Papa fut surveillant et homme à tout faire avant d’être employé par un chauffagiste. La vie reprenait petit à petit le cours qu’elle avait avant le grand départ. Peu à peu, nous n’étions plus des sortes d’exilés. Mes parents semblaient déjà envisager de quitter la petite maison pour une demeure plus grande où ils ouvriraient des chambres d’hôtes. Ils le firent plus tard, quand j’étais au début de l’adolescence. Ils se trouvaient bien là, dans ce sud où les hivers sont plus froids et plus enneigés.

Ils ne voyaient plus ma grand-mère paternelle, celle qui avait favorisé son fils aîné dès qu’elle avait compris que son mari ne survivrait pas longtemps aux ravages causés par la maladie, celle qui jugeait ma mère trop curieuse, trop prétentieuse, trop intransigeante. Oui, j’avais appris au fil du temps qu’il y avait eu de nombreuses tensions entre ma mère et sa belle-mère.

Des ragots que l’on me rapporte encore couvrent d’une sorte de brume mon histoire familiale. Ainsi, on ne se déplace pas nécessairement pour des raisons économiques ou politiques ! Les préparatifs de ce déplacement ne prennent pas nécessairement un temps considérable. On réagit au plus vite et au mieux à l’inattendu. Je dois l’avouer, je me sens appartenir à deux mondes où la notion d’équité apparaît différente.

Micheline Boland

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