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Ce que la mer reprend

Manuscrit attribué au Professeur Adalbert Fontaine, membre correspondant de l’Académie des Sciences, retrouvé en 1886.

12 septembre 1886

Dans une forêt inconnue

Je consigne ces lignes avec la précision que tout naturaliste doit à l’observation, car les phénomènes dont je fus témoin aujourd’hui dépassent singulièrement le cadre ordinaire de la botanique.

La forêt dans laquelle je pénétrai au lever du jour ne figure sur aucune carte de l’Institut géographique. J’y étais entré dans le simple dessein de poursuivre mon inventaire floristique des Ardennes méridionales, lorsqu’un changement presque imperceptible de la lumière me fit comprendre que je n’évoluais plus dans un bois ordinaire. Les arbres y poussaient d’une manière exceptionnellement serrée. Leurs troncs, hauts et droits, se dressaient si près les uns des autres que leurs branches entrelacées formaient au-dessus de ma tête une voûte presque continue. De ce fait, il m’était impossible d’apercevoir la moindre parcelle de ciel.

Pourtant, la forêt n’était point sombre. Une lumière singulière baignait l’ensemble du sous-bois : une clarté légèrement verte, filtrée à travers l’épaisseur du feuillage. Cette lumière n’avait rien d’obscur ; elle était au contraire vive et chaude.

Mais ce qui frappait l’esprit avec le plus de force était encore le silence. Jamais je n’avais rencontré pareille immobilité sonore. Aucun oiseau ne chantait dans les branches. Aucun insecte ne bourdonnait dans l’air. Je ne distinguais ni traces d’animaux ni bruissement de vent. L’atmosphère elle-même semblait figée dans une tranquillité si parfaite qu’on aurait presque pu entendre les arbres grandir. Ce bois était un lieu d’une vitalité prodigieuse.

C’est alors que je remarquai les mares.

Elles apparaissaient entre les troncs à intervalles réguliers, petites nappes d’eau circulaires, parfaitement immobiles, dont la surface lisse reflétait la lumière verte du feuillage. Je crus d’abord à quelque particularité hydrologique du terrain ; mais en avançant de quelques pas je compris que ces mares se multipliaient à perte de vue. Il y en avait des dizaines, peut-être des centaines.

J’eus alors le sentiment que la forêt tout entière absorbait cette eau avec une avidité tranquille, comme si les racines des arbres buvaient ces bassins silencieux. Je marchai un peu entre ces mares avant de m’arrêter devant l’une d’elles, plus sombre que les autres, dont l’eau possédait une teinte vert-noir singulièrement profonde.

Je suis homme de science. J’hésitai une seconde seulement. Puis je plongeai la main.

Je me souviens du contact d’une eau d’une température égale à celle du corps, puis d’une sensation étrange, non de chute mais de passage. Puis la lumière.

Heure incertaine

Je sortis de l’eau debout et parfaitement sec, circonstances dont je ne puis offrir aucune explication conforme aux lois de l’hydrodynamique.

Même mon petit carnet n’avait pas la moindre trace d’humidité.

Devant moi s’étendait une plage de sable blanc, si fin qu’il rappelait la poudre de craie.

Et au-delà, une ville.

Ce que mes yeux embrassèrent alors dépassait tout ce que mes voyages m’eussent jusqu’alors donné à contempler. La cité ne s’étalait pas ; elle montait, elle s’élevait, épousant les falaises et les promontoires rocheux avec une hardiesse structurelle qui eût rendu nos plus grands viaducs de la Meuse aussi modestes que des jouets d’enfant. Des ponts-aqueducs à arches multiples franchissaient les vallées entre les éperons de roc, portant l’eau jusqu’aux terrasses et aux jardins suspendus des palais avec une désinvolture tranquille. Des colonnades hautes de trente mètres étaient taillées dans une pierre calcaire d’un blanc crémeux que le soleil de cette latitude inconnue rendait presque dorée, comme si la roche elle-même participât à la gloire de ce qui la surmontait.

Au sommet du promontoire central, un dôme de bronze doré coiffait ce qui devait être le palais royal. À sa droite, une tour d’un blanc absolu, dépourvue de tout ornement, montait vers le firmament. L’ensemble semblait réunir la précision géométrique de Rome et l’harmonie pure d’Athènes.

À la lunette d’approche je distinguai les tesselles de mosaïques qui formaient des frises continues de scènes figuratives, comme si cette civilisation eût voulu graver son histoire dans sa propre chair de pierre, à l’intention de quiconque passerait après elle.

Derrière cette cité démesurée s’élevait une montagne solitaire, surmontée elle-même de plusieurs tours qui captaient l’or du soleil pour le restituer en une clarté opaline.

Je me mis en marche et franchis bientôt des portes majestueuses qui me semblèrent en or massif. Les gardes ne firent même pas attention à moi, trop occupés à fixer la mer sans bouger.

Les rues étaient larges, dallées de pierre blanche, bordées d’arbres argentés dont les feuilles se teintaient aux extrémités d’un or vivant, non métallique, lumineux de l’intérieur comme si la sève elle-même fût phosphorescente. Leur parfum est inimaginable : pas doux, pas entêtant ; simplement juste, comme si cette odeur était exactement ce que le nez attendait depuis toujours. Un marin aveugle, me dis-je, reconnaîtrait l’approche de cette île au seul tumulte odorant de ses rivages, sans avoir besoin d’ouvrir les yeux.

Les habitants semblaient inquiets et me regardaient, non avec l’étonnement que provoque un étranger, mais avec l’expression grave de gens qui attendent une confirmation redoutée.

C’est un peuple grand, au teint cendré, aux yeux d’une couleur que je ne saurais classer entre le gris et le bleu. Les hommes portent des tuniques claires, les femmes des drapés qui subliment leur beauté extraordinaire. Ils parlent une langue que je ne reconnais pas mais dont la musique, agglutinante, grave, avec des consonnes profondes m’évoque une langue ancienne, comme si j’entendais la souche dont toutes les langues sont issues.

Un homme s’est approché de moi. Vieux, d’une vieillesse difficile à dater, entre soixante et cent ans, avec les mains noueuses et solides d’un patriarche. Il m’a parlé. Je n’ai pas compris. Et puis, avec la lenteur méthodique d’un homme habitué à l’enseignement, il m’a dit en un latin approximatif mais reconnaissable :

— Tu viens d’ailleurs. Tu es celui qui devait venir du Bois-d’entre-les-Mondes.

Puis, avec une gravité remarquable :

— Regarde la mer.

Je me tournai. L’horizon était anormalement proche.

Chez Amandil

Le vieillard se nommait, autant que je pus le transcrire, Amandil. Il m’invita à le suivre dans sa demeure, un bâtiment sobre, aux murs couverts de cartes et de relevés astronomiques. Là, autour d’un bol de tisane dont la saveur n’appartenait à aucune herbe que je connaisse, il me parla.

Sa demeure était une véritable bibliothèque scientifique. J’y vis des cartes célestes d’une précision stupéfiante, des instruments astronomiques dont la facture surpasserait ceux de nos observatoires européens.

Dans un latin intelligible, il me raconta l’histoire de son peuple.

Cette île — elle porte un nom que je retranscris phonétiquement : Noumenor, ce qui signifierait dans leur langue quelque chose comme Terre d’Occident ou Don de l’Ouest — existait depuis vingt-cinq siècles. Elle avait été donnée à un peuple qui s’était distingué par sa sagesse et sa fidélité à ce qu’ils appellent Erou Ilouvatar, le Créateur. Leur civilisation avait atteint un degré de perfection scientifique et artistique qu’il me serait difficile de décrire sans paraître exagérer.

Mais l’orgueil était venu. Superbia.

Les habitants avaient voulu conquérir la dernière chose qui leur manquait encore : l’immortalité.

Ils avaient élevé des tours astronomiques défiant la gravité. Ils avaient pénétré les secrets de la nature avec une hardiesse que nos savants eux-mêmes qualifieraient de téméraire.

— Ils ont voulu monter trop haut, dit Amandil. Superbia ante ruinam.

— Et maintenant ? demandai-je.

Le vieil homme désigna la mer.

— Maintenant, la mer répond.

Je compris alors pourquoi les habitants semblaient attendre de moi une confirmation. Il savait que quelqu’un viendrait d’ailleurs. Il attendait le témoin.

Sur la montagne

Le vieillard m’accompagna vers la montagne que j’avais aperçue en arrivant. Malgré son âge, il était beaucoup plus agile que moi. La montée nous prit trois heures, principalement par ma faute, je dois l’avouer.

La route était tracée avec la même régularité géométrique que tout dans cette île, une maîtrise de l’angle qui rappelait les pentes de certains volcans que j’avais eu l’occasion d’étudier. Mais ce n’était pas un volcan ordinaire. Les strates basaltiques du soubassement portaient les marques d’une activité ancienne, éteinte depuis des siècles, et les cinq racines de la montagne couraient vers les cinq bras de l’île en forme d’étoile. Cette observation me confirma que c’était ici le cœur géologique de cette terre, l’axe autour duquel elle s’est construite.

Le long de la route, des sculptures de bronze immaculé semblaient respirer. Des aigles d’une envergure prodigieuse planaient au-dessus de nous.

À mi-chemin, nous avons croisé un groupe de gardes qui descendaient à la hâte. Leurs visages disaient ce que leurs mots n’auraient pas su dire : ils avaient peur.

Nous aperçûmes bientôt des tours astronomiques dont les coupoles de bronze poli braquaient leurs objectifs vers les étoiles. Leurs proportions atteignaient cet équilibre impossible où la beauté et la nécessité structurelle coïncident exactement.

Les quelques habitants croisés au sommet semblaient de plus en plus fébriles. Leur orgueil blessé se muait en terreur, et la terreur se transformait en quelque chose de plus complexe encore : une reconnaissance, à peine consciente, que ce qui arrive était attendu. Que la sentence rendue était juste. Qu’il faudrait la nier, mais que quelque chose au fond d’eux ne pouvait pas.

Nous grimpâmes au sommet d’une des tours et le vieillard s’empara d’un sextant. À cette altitude, l’horizon marin devrait se trouver à environ soixante kilomètres. Selon sa mesure, il était à dix-neuf.

La mer montait. Elle montait sans vent, sans houle, sans aucun des phénomènes atmosphériques qui accompagnent d’ordinaire les grandes perturbations océaniques. Elle montait.

13 septembre 1886

A l’aube

Les oiseaux ont disparu. Depuis l’aube, le silence ornithologique est total. Seuls les arbres d’or et d’argent frémissent, comme des hommes qui tremblent mais veulent paraître fermes.

Le visage d’Amandil avait changé pendant la nuit, non qu’il fût plus vieux, mais plus net, comme si une décision prise dans le secret du sommeil avait effacé de ses traits toute l’ambiguïté de la veille.

— Nous partons ce soir, me dit-il. Neuf navires qui feront route vers l’Orient.

— Et les autres ? demandai-je.

Son regard se posa sur la ville : les tours, les aqueducs, les rues où des gens allaient et venaient avec la précision mécanique de ceux qui refusent de voir.

— Les autres attendent, a-t-il dit. Certains attendent de voir si leurs savants ont eu tort. D’autres savent, mais ils ne peuvent pas s’en aller. Ils sont de cette terre trop profondément pour la quitter, même si la quitter était possible.

Il marqua une pause, puis :

— Et il y a ceux qui croient encore que leur Roi avait raison. Que l’immortalité se gagne. Ceux-là sont les plus à plaindre, car ils mourront dans la conviction d’avoir été trahis par le ciel, non d’avoir trahi le ciel.

Je lui demandai si je pouvais partir avec lui. Il réfléchit un long moment.

— Tu viens avec nous. Nous t’aiderons à retrouver le Bois-d’entre-les-Mondes, car tu dois repartir par lui. Ce n’est pas à toi de porter ce que nous portons. C’est à toi de témoigner.

Vers midi

La mer s’est retirée.

Cela est plus inquiétant encore que sa proximité d’hier. Car ce retour n’est pas un soulagement. C’est la mise en place d’une arme avant le tir. Elle ne s’est pas retirée comme un reflux de marée, mais comme un être vivant qui prend du recul pour prendre son élan.

Les fonds marins sont apparus, couverts de coraux étincelants. Les neuf navires d’Amandil sont échoués avec les autres. Déjà, des hommes semblables à des fourmis s’affairent pour les déplacer. Les savants de l’île avaient prévu ce phénomène : tout était prêt depuis des années.

Des treuils gigantesques, ancrés dans la roche vive de la montagne, déroulèrent leurs chaînes épaisses. Des bras articulés en bronze empoignèrent les coques et les soulevèrent de leur lit de sable. Le long des flancs de la montagne couraient des rails de bois cerclé de fer, huilés en permanence par des équipes d’ouvriers suspendus dans le vide, sur lesquels glissaient d’immenses berceaux. Des contrepoids en pierre, énormes blocs taillés dans le basalte de l’île et entassés dans des cages de fer forgé, descendaient d’un côté de la montagne à mesure que les navires montaient de l’autre, dans un équilibre savant et terrible. Des roues dentées s’engrenaient les unes dans les autres, multipliant la force des centaines de bras.

Au sommet, un bassin était creusé dans le roc, profond et vaste, alimenté par des aqueducs détournés depuis les dernières sources de l’île. C’est là que les neuf navires attendront, flottant sur cette eau de sursis, prêts à être emportés par la vague qui viendra les chercher quand tout le reste aura disparu.

Les habitants du port observaient en silence. Les femmes prenaient leurs enfants par la main.

Le Mur

Je dois maintenant décrire la mer. Je m’y suis préparé en révisant mentalement le vocabulaire de la physique des masses liquides et de l’océanographie. Je constate que ce vocabulaire est insuffisant.

Sur les trois-cent-soixante degrés de mon horizon, la mer se dresse.

Pas une vague. Pas une tempête. Un mur.

Un mur circulaire, d’une hauteur que j’estime entre cent et cent cinquante mètres. Un mur d’eau verticale, d’un bleu-noir que je n’ai jamais vu dans aucun océan, coiffé d’une crête blanche qui semble solidifiée. Ce mur encercle l’île à une distance qui diminue de façon visible pendant le temps que je passe à l’observer.

Je n’entends pas le rugissement que devrait produire un tel déplacement de masse liquide. Rien qu’un silence encore plus profond que celui du Bois-d’entre-les-Mondes, un silence qui est lui-même une voix.

La mer ne déferlera pas. Je le comprends en la regardant. Elle ne déferlera pas parce qu’elle fait ce qu’elle a été envoyée faire, avec la précision tranquille d’une sentence rendue.

Au crépuscule

La montagne tremble avec la régularité d’un cœur. Les cinq bras de l’île sont à présent submergés jusqu’à mi-hauteur. La cité a disparu sous les eaux avec une dignité que je ne sais comment décrire autrement que par ce mot : dignité. Elle ne s’est pas débattue.

Amandil m’a embarqué avec lui dans le navire de tête, qui oscille comme un fétu de paille sur le lac au sommet du Meneltarma. Nous attendons, comme Noé enfermé dans son arche.

Le mur d’eau est à moins d’un mille nautique, selon un marin qui se trouve à côté de moi. Sa crête blanche est loin au-dessus de nous et cette seule donnée géométrique me dit ce que la physique confirme : dans quelques minutes, tout sera sous l’eau, y compris nos coquilles de noix tournées vers l’Est.

Je pense à la mare du Bois-d’entre-les-Mondes. L’endroit où je suis sorti a disparu sous les eaux depuis longtemps. Je vais déposer ces pages dans ma sacoche et la scellerai du mieux que je peux.

Mon Dieu, Seigneur tout-puissant (pardonnez-moi ce vocabulaire, qui n’est pas de mise dans un rapport scientifique), cette mer est d’une beauté intolérable. Ce n’est pas la colère aveugle de la nature. C’est la justice.

Je suis le professeur Adalbert Fontaine, membre correspondant de l’Académie des Sciences de Paris.

J’ai traversé le Bois-d’entre-les-Mondes.

J’ai vu une grande civilisation se faire submerger par les eaux.

Je me trouve sur le navire d’Amandil le Fidèle. Adieu.

A. F.


Note de la Société Géographique

La sacoche contenant ce manuscrit fut retrouvée le 21 septembre 1886 au bord d’une mare forestière des Ardennes par un forestier nommé Jean Pérot.

Selon son témoignage, l’eau de la mare « fumait légèrement comme une eau retirée du feu ».

Le professeur Fontaine ne fut jamais retrouvé.

La Société Géographique publie ce document sans commentaire.


Note de l’auteur

Ce récit est né d’une collision entre deux piliers de la littérature chrétienne de fiction. Le cadre initial emprunte au Bois d’entre-les-Mondes (The Wood between the Worlds) décrit par C. S. Lewis dans Le Neveu du Magicien (Chroniques de Narnia) : un lieu hors du temps, composé de mares tranquilles agissant comme des portails vers d’autres mondes.

J’ai toujours pensé qu’une de ces mares devait mener vers l’île de Númenor, de J. R. R. Tolkien. En plaçant un scientifique positiviste du XIXe siècle (contemporain de la publication des premiers grands récits d’aventure moderne) face à la submersion de la Terre de l’Ouest, j’ai voulu confronter la rigueur de l’observation académique au caractère inéluctable du jugement. Le personnage d’Amandil, père d’Elendil et chef des Fidèles, ainsi que la géographie du lieu, sont directement inspirés de J. R. R. Tolkien.

Illustration : Númenor (par Ted Nasmith)

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