Prose·Récits, dialogues

Guéri !!!

Salima raconte…
Oh Dinah ! Comme le temps passe lentement !
Les journées s’étirent et nous n’avons aucune nouvelle.
Crois-tu qu’ils sont déjà arrivés ?
Que les cadeaux emportés étaient suffisants ?
Que le roi a pu l’aider ?
Qu’une vie nouvelle va commencer pour lui… pour nous tous ?
Voilà de nombreux jours qu’ils sont partis…
Mais j’oublie qu’ils doivent parcourir une longue distance… 300 km… et il faut bien deux semaines à la caravane pour arriver à destination, autant pour le retour… et sur place, il faudra bien compter quelques jours…
Oh ! si seulement nous pouvions savoir si tout se passe bien…
Je tourne en rond…
Heureusement que, dans mes moments d’impatience et de questionnements, tu es toujours là pour me rassurer, me tenir la main et me parler de la puissance de ton Dieu.

Te souviens-tu, Dinah, du jour où tu es arrivée ici ?
Tu étais si jeune et tu avais l’air si fragile. Tu t’es recroquevillée au bout de la pièce, totalement apeurée par un monde, un pays, une maison dont tu ne connaissais rien !
Tu avais été arrachée à ta famille avec violence. La paix, conclue entre la Syrie et Israël, n’empêchait pas les troupes de pillards d’effectuer des razzias dans les régions frontalières. C’est lors d’une de ces incursions que des soldats t’avaient enlevée malgré le traité de paix qui avait été signé. Ils t’ont vendue au marché des esclaves de Damas… mon mari t’a achetée pour que deviennes ma servante attitrée et pour que tu me serves dans tous mes besoins quotidiens. Ainsi tu te retrouvais dans la maison du plus puissant ennemi de ton peuple, le général en chef de l’armée syrienne, un homme qui avait gagné le respect de ses compatriotes et de son roi.
« Comment fais-tu pour ne pas nous détester tous autant que nous sommes ? »
Quand je t’ai posé cette question, une fois que nous nous étions apprivoisées l’une l’autre, tu m’as répondu que la loi de ton Dieu te demandait d’aimer l’étranger et même l’ennemi. Que ton Dieu tenait ta vie dans sa main et qu’il prendrait soin de toi, même dans les situations les plus improbables, les plus douloureuses, comme celles de ton enlèvement. Tu m’as parlé d’un certain Joseph qui, lui aussi, avait été arraché à son père et qui avait été en bénédiction à sa famille et même à tout le peuple égyptien. Tu m’as raconté tellement de récits où des petits et des faibles ont réalisé de grandes choses… Gédéon, je crois… Ah oui David aussi avec sa fronde… et tout cela au nom de Dieu et de sa puissance.
Je ne comprenais pas trop…tu me disais que ton Dieu est au ciel et qu’il peut réaliser tout ce qu’il voulait, alors que mes dieux sont des statues en argent ou en or fabriquées par des hommes ; elles ont une bouche mais elles ne me parlent pas ; elles ont des yeux mais ne me voient pas ; elles ont des oreilles mais ne m’entendent pas ; elles ont des mains mais n’agissent pas en ma faveur ; elles ont des pieds mais elles ne marchent pas ; je leur parle mais elles  n’interviennent pas dans ma vie … Et toi tu affirmais que ton Dieu était le seul et l’unique, que le ciel et la terre lui appartenaient car il les avait créés. Que dans tes difficultés il était ton secours et ton bouclier.
Certains soirs je t’entendais chanter …

Au fil du temps tu es devenue ma confidente ; je te savais capable de comprendre mes soucis. J’ai ainsi pu te confier le drame que vivait mon mari ! Je t’ai raconté la lèpre qui rongeait son corps. Il n’était qu’au début de sa maladie dont les effets n’étaient pas encore très visibles. Mais déjà quelques plaques étaient apparues sur son torse et son dos, des fourmillements le gênaient, et des problèmes musculaires rendaient certains de ses gestes plus difficiles, surtout au niveau de sa jambe droite qui avait tendance à traîner ; ses yeux aussi étaient de plus en plus enflammés.
Il était toujours général en chef de l’armée du roi de Syrie. Il faisait partie des valeureux soldats qui avait assuré la victoire de l’armée syrienne sur celle de ton peuple. Le roi Ben Hadad le tenait en haute estime et lui accordait toute sa faveur et sa confiance malgré sa maladie.
Mais cela ne continuerait pas ainsi bien longtemps. Sa puissance ne pouvait rien contre la lèpre ! Cette maladie le rendait impur et l’empêchait de participer aux cérémonies dans le temple de Rimmon car toutes les ablutions du monde ne pouvaient guérir sa peau !
Un jour, où je me lamentais encore à ce propos, tu m’as dit :
« Si seulement mon maître pouvait aller auprès du prophète qui habite à Samarie ! Cet homme le guérirait certainement de sa lèpre. »
J’en ai parlé à Naaman qui en a parlé au roi qui a été très enthousiaste à cette idée !
« Vas-y ! Rends-toi à Samarie ! Je vais écrire une lettre de recommandation au roi d’Israël ! »
Quelle effervescence lors des préparatifs de cette expédition ! Il a fallu constituer une petite caravane, charger les bêtes, les chevaux, les mulets, prévoir assez de nourriture pour tous, vérifier l’état du char …
Et préparer les cadeaux ! Bien sûr il fallait des cadeaux pour l’homme de Samarie ! Il fallait montrer au roi d’Israël que Naaman était un homme d’honneur et qu’il ne venait pas en conquérant !
Nous avons rassemblé 300 kg d’argent, 70 kg d’or et 10 vêtements d’apparat ! Donc il fallut augmenter la garde du convoi…une telle fortune pouvait attiser les convoitises !
Et la missive diplomatique du roi Ben Hadad !
Surtout ne pas oublier la lettre de recommandation !
Et Naaman s’est mis en route…

Oh Dinah, regarde, là dehors… ils sont de retour !
C’est formidable !
Naaman a l’air en forme ! Il ne traîne plus sa jambe droite !
Même d’ici je peux voir que sa peau n’est plus la même. Une vraie peau de bébé !
Va lui dire de nous rejoindre dans la cour intérieure !
Il faut qu’il nous raconte tout ce qui s’est passé, sans oublier le moindre détail !
Ton Dieu a guéri mon mari ! Il a fait des merveilles comme tu l’affirmais !

Naaman raconte…
Oh Salima !
Oh Dinah !
Laissez-moi reprendre mon souffle… le voyage a été long, très long ! Et que d’émotions !
J’avais hâte de vous revoir pour vous raconter les choses extraordinaires que j’ai vécues !
Mais par où commencer ?
Vous avez raison, par le début naturellement… le jour du départ de notre petite expédition ! Le jour où, le cœur rempli d’un énorme espoir de guérison, je suis parti vers une nouvelle vie !
Les journées de voyage étaient longues et chaudes. Nous voyagions vers le sud… heureusement les nuits nous apportaient repos et fraîcheur…
Et puis, un soir nous sommes arrivés à Samarie.
Dès le lendemain matin je suis allé demander audience au roi d’Israël !
Il a semblé étonné de voir arriver à son palais le plus haut fonctionnaire du roi de Syrie ! Je lui ai remis la lettre de mon souverain et sa réaction a été stupéfiante !
La lettre disait ceci :
« Maintenant que cette lettre t’est parvenue, tu sais que je t’envoie Naaman, mon serviteur, pour que tu le guérisses de sa lèpre. »
Après avoir pris connaissance de ces mots le roi d’Israël a déchiré ses vêtements en signe de consternation et a dit :
« Est-ce que je suis Dieu, moi ? Est-ce que je suis le maître de la vie et de la mort pour que cet homme me demande de guérir son serviteur de sa maladie de peau ? Très certainement il cherche une occasion de dispute avec moi pour nous faire la guerre ! »
Nous étions tous catastrophés ! Mes espoirs de guérison s’effondraient d’un seul coup ! Je ne savais pas comment réagir quand un homme s’est approché du roi pour lui dire :
« Mais pourquoi es-tu consterné à ce point ? Pourquoi déchires-tu tes habits ? Que ce Syrien vienne donc me voir et il saura qu’il y a un prophète de Dieu en Israël ! »
Et il nous a demandé de le suivre jusque chez Elisée, le prophète, appelé aussi homme de Dieu.

Avec mes chevaux et mon char nous sommes arrivés devant sa maison ! Rien à voir avec un palais ! Et cet homme n’a même pas pris la peine de venir me saluer. Il m’a envoyé un simple domestique pour me dire : 
« Va te plonger sept fois dans le Jourdain et tu seras complètement purifié et ta peau sera saine. »
Alors là je me suis vraiment mis en colère !
Il ne savait donc pas qui j’étais ?
Qu’on me devait des honneurs et de la considération ?
La moindre des politesses aurait été de venir en personne. Est-ce là une manière digne de traiter un héros tel que moi ?
Pendant le trajet j’avais imaginé comment se passeraient les choses : je me voyais debout face à lui, alors qu’il invoquerait son Dieu à grands cris et passerait sa main sur ma peau malade pour me guérir de cette affreuse lèpre !
Voilà tout ce qu’il trouve à me faire dire ?
Moi ? Me plonger dans le Jourdain ? Ce fleuve boueux ?
Mais que s’imagine-t-il ?
Il pourrait au moins m’envoyer me plonger dans le Parpar ou l’Amana, les fleuves de Damas aux eaux si limpides et pures qui valent bien mieux que tous les cours d’eau d’Israël réunis ?
Ah ! j’étais furieux ! Vous ne pouvez pas imaginer ma colère ! Et j’ai donné des ordres pour faire demi-tour et rentrer chez nous !

Heureusement mes serviteurs ont eu bien plus de bon sens et de sagesse que moi ! Au lieu de m’obéir et de rebrousser chemin immédiatement ils se sont approchés de moi et ont essayé de me faire entendre raison.
« Maître, si le prophète t’avait demandé d’accomplir quelque chose de très difficile, tu l’aurais fait sans sourciller ! Là il te demande juste de te plonger et te laver dans l’eau du Jourdain pour être purifié. »
Ils m’ont expliqué que le Jourdain n’était qu’à 50 km, à une journée de marche, et qu’en plus il était sur notre itinéraire ! Cela ne nous faisait même pas faire de détour ! Alors qu’est-ce que cela pouvait me coûter ? Qu’est-ce que j’avais à perdre ?
Bien sûr, ils avaient raison.
J’avais laissé parler mon orgueil et mon besoin de considération. Heureusement j’ai eu assez de bon sens moi-même pour écouter leurs conseils sensés. Je me suis repris et j’ai décidé de mettre mes a priori de côté et de suivre leurs exhortations.
Alors nous sommes partis vers le Jourdain et je m’y suis plongé 7 fois comme l’homme de Dieu me l’avait demandé !
Quand j’ai regardé, voilà que ma peau était redevenue lisse et nette comme celle d’un enfant. J’avais été purifié de la lèpre !

Je ne tenais plus en place. Il fallait que je dise ma reconnaissance à ce prophète ! Nous devions faire demi-tour, tant pis pour le détour !
Avec toute mon escorte nous sommes retournés vers la maison de l’homme de Dieu. Je me suis présenté devant Elisée et je lui ai dit :
« Je reconnais que le seul vrai Dieu est le Dieu d’Israël et il n’y a pas d’autre Dieu sur toute la terre. Accepte ce cadeau que je te donne pour te remercier. »
Mais Elisée n’a pas voulu l’accepter.
« Aussi vrai que l’Eternel que je sers est vivant, je n’accepterai rien. » m’a-t-il dit. Cette formule solennelle ne laissait aucun doute sur ses intentions de ne rien accepter.
J’ai eu beau insister, mais le prophète ne s’est pas laissé fléchir et a continué à refuser l’argent, l’or et les somptueux habits que j’avais apportés pour lui.
Je lui ai répondu :
« Puisque tu refuses tout cadeau, laisse-moi au moins emporter de la terre d’Israël… juste ce que deux mulets peuvent porter. Car à partir de maintenant je ne veux plus offrir des sacrifices ou des holocaustes à un autre dieu qu’à l’Eternel, ton Dieu. »
En effet, j’avais décidé, à partir de ma guérison, d’honorer Dieu et lui seul…un peu de terre de ce pays représenterait pour moi la présence de Dieu en Syrie.
Mais j’avais un problème.
J’entrevoyais toutes les difficultés que ma toute nouvelle foi pouvait me coûter ! Mon poste ? Ma vie ? J’étais prêt à tout et je voulais sincèrement servir l’Eternel, mais je ne savais pas comment vivre cela dans mon pays.
Alors j’ai ajouté à l’intention de l’homme de Dieu :
« Quand mon roi se rend dans le temple du dieu Rimmon pour s’y prosterner, il s’appuie sur moi et je ne peux pas faire autrement que me prosterner aussi. Que l’Eternel ton Dieu me pardonne cela ! »
Elisée ne m’a pas donné un tas de lois à suivre, ni une liste de rites à accomplir pour vivre ma foi dans mon pays ; non, il m’a simplement dit : 
« Tu peux partir dans la paix ! »
J’ai compris alors que le prophète m’assurait de la fidélité de Dieu et que ce qui compterait pour Dieu ce sont les sentiments qu’il y aurait dans mon cœur et pas les gestes et les rites que je devrais accomplir pour servir mon roi.

J’ai quitté Elisée le cœur tranquille et joyeux. Nous étions à peine sortis de Samarie que nous avons vu arriver en courant le serviteur d’Elisée, Guéhazi. J’ai sauté de mon char pour me précipiter vers lui et lui demander si tout allait bien. Il m’a rassuré :
« Oui, tout va bien ! J’ai un message pour toi de la part de mon maître. Nous avons un imprévu. Il te demande si tu peux lui donner 35 kg d’argent et deux habits ! »
J’étais content de pouvoir rendre service à l’homme de Dieu et j’ai insisté pour que Guéhazi emporte 70 kg d’argent.
Et nous avons continué notre route, et de bivouac en bivouac nous nous rapprochions de Damas. C’est lors d’une de ces haltes que nous avons appris ce qui était arrivé à Guéhazi. L’histoire avait fait le tour de Samarie à la vitesse de l’éclair.
En fait Guéhazi avait inventé toute l’histoire pour me soutirer l’argent et les habits ; Elisée ne l’avait pas envoyé, il n’y avait jamais eu d’imprévu. Il avait vu son maître refuser les cadeaux et son cœur a été rempli de cupidité et d’envie. Le plus terrible c’est qu’il avait placé son mensonge dans la bouche de son maître Elisée. Il a menti aussi à son maître, véritable homme de Dieu, qui avait vu toute la scène dans son esprit. Elisée lui a dit : 
« Puisque tu as fait cela, la lèpre de Naaman s’attachera à toi et à tes descendants. » 
On raconte que Guéhazi, quand il a quitté la maison d’Elisée, avait la peau aussi blanche que la neige.

Cela m’a donné à réfléchir… nous ne pouvons rien cacher à ce grand Dieu !
Me voilà de retour… je suis un homme nouveau, pas seulement physiquement, mais aussi spirituellement. Je sais que je reviens changé, chargé de la bénédiction de Dieu, de son pardon et de sa paix. J’ai croisé le chemin de l’Eternel Dieu et ma vie, déchirée physiquement, socialement et spirituellement par la lèpre, est devenue une vie purifiée et apaisée. 
J’ai dû me dépouiller de toutes mes fausses certitudes et de mon orgueil pour accepter avec humilité la vérité de Dieu.

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