Feuilleton d'Hermas

Episode 8: Où la hache du bourreau tombe, mais pas sur la bonne personne

Les gardes se jetèrent sur nous, et je tirais mon épée pour défendre la dame. Le premier tomba sur mon glaive, et il partit en fumée, comme un être de cendre. Le deuxième visa mon ventre, mais sa lame glissa sur ma cuirasse. Il finit comme le premier. Et il en fut un autre, et un autre.

« Suwas ! Fais quelque chose ! » cria le gouverneur à l’arrière.

Un éclair noir. Mon bras faiblit. Un autre éclair noir. Ma jambe cède. Je suis ceinturé et maîtrisé par les gardes. La dame subit le même sort que moi.

« Vite au billot ! Il faut en finir le plus vite ! »

« Gouverneur Démocrite » prévint le sorcier qui m’avait affaibli « c’est tant qu’ils sont en votre pouvoir  qu’il faut les tuer. »

« Il ne suffit pas que je les tue. Il faut que ce soit la cité toute entière qui participe, sinon nous ne ferons pas peur aux partisans, ni n’encourageront ses opposants. »

« Il n’y aurait ni partisans, ni opposants si vous m’aviez écouté la première fois. » dit Suwas

« C’est avec votre accord que ceci arrive. »

« Rah ! Dépêchez-vous donc. »

Et nous fûmes transportés au pas de course d’abord dans le hall, puis dans la cour, puis dans la ville à l’extérieur. Sur notre passage, la foule curieuse s’arrêtait puis nous suivait. Le peuple de Hevel semblait aimer le théâtre, et pas un seul d’entre eux ne s’étonnait que l’on conduise à l’échafaud celle qui la veille était invitée aux tribunes. Les revirements d’opinions semblaient courants dans la ville.

Enfin, ce fut la place des exécutions. Assez grande pour accueillir la moitié de la ville, assez étroite pour que chacun ait droit à sa part de sang et de fureur apaisée. Au fond de celle-ci, il y avait une estrade temporaire qui était présente depuis des centaines d’années. Et au sommet de celle-ci, un billot qu’on avait renoncé à nettoyer du sang qui le couvrait. Quand le bois devenait trop pourri et mouillé, on le changeait simplement. En face de l’estrade, comme par opposition, il y avait une tribune tendu de draps bleus et or, qui accueillait les notables spectateurs des exécutions. C’est d’ailleurs là que, une fois arrivé en haut de l’échafaud, je vis Suwas le sorcier et Démocrite le gouverneur. Autour d’eux, une nuée de sénateurs en soie et falbalas. La place était déjà pleine de spectateurs, les pères portaient les enfants sur leurs épaules.

« Peuple de Hevel ! » cria le gouverneur, après avoir obtenu le silence « Cette dame et son laquais sont venus avec de belles paroles, mais en réalité, ils travaillaient contre la cité. Ils ne voulaient rien d’autre que ruiner nos vies, mettre fin à notre prospérité. Elle vous appâtait avec ses promesses chimériques de richesse et gloire, mais voyez ! Elle qui prétend être épouse de l’empereur, l’empereur ne la sauve pas. Si nous écoutions davantage ses discours, elle nous entraînerait dans la division, la pauvreté, l’ignorance. Peuple de Hevel ! Mon devoir en tant que gouverneur est de vous protéger et vous faire croître, aussi c’est avec plaisir que je corrige mon action et que je mets fin à son infâme carrière ! Meurs sorcière des temps passés ! Meurs ! »

Et la foule applaudit, à cause du spectacle qui lui était offert. Deux gardes prirent la dame et lui infligèrent des claques. Non pas une ou deux, mais une bonne douzaine. Ils la rouèrent de coup également et lorsqu’ils la jetèrent contre le billot, elle ne résistait plus. Ils la prirent par les cheveux, et lui ajustèrent son cou. Et le bourreau prit sa hache.

« Lève la donc bien haut, charogne. Et frappe comme si c’était le cou du gouverneur » fit une énorme voix, qui ressemblait aux bruits des cascades furieuses.

Le bourreau resta la hache en l’air, tout étonné. Sur l’estrade des notables, le Défenseur était apparu, toujours immobile, mais autour de lui, l’air vibrait d’une façon malsaine. Les cris de peurs commençaient à retentir quand autour de lui les planches prirent feu. Le feu se propagea à une vitesse surnaturelle à l’ensemble de l’estrade, coupant les issues.

« Suwas, fais quelque chose ! » ordonna le gouverneur.

Le sorcier fit un geste, mais il y eut un souffle de vent, et le corps du sorcier fut réduit immédiatement en cendres, qui se dispersèrent dans la foule, provoquant des brûlures à ceux qui étaient touchés par celles-ci.

« Gouverneur, je t’accuse de t’être vautré dans la corruption, et de l’avoir hypocritement maquillé par de la sophistication. Je t’accuse d’avoir encouragé tes compatriotes à être des animaux, et d’avoir réduit tes frères au stade animal. Je t’accuse d’avoir assassiné des innocents, et consommé le sang des veuves. Je t’accuse encore de bien d’autres choses, dont la moindre d’entre elles mérite le sort que tu voulais faire subir à l’épouse de mon maître. »

« Pitié ! Pas les flammes »

« Tu ne périras pas par les flammes. »

Le gouverneur Démocrite traversa l’air comme un boulet lancé par une catapulte, et atterrit sur la Dame, la poussant brusquement au passage. Cela bouscula le bourreau, qui tomba lui aussi, lâchant son outil…

Et le gouverneur mourut ainsi, sous mes yeux.

A ce stade-là, tout n’était plus que panique et confusion. Les gardes étaient  partis, mes liens s’étaient dissous, et la foule évacuait la place aussi vite que possible. La tribune des notables avait été engloutie en un seul coup sous les flammes, et l’on ne distinguait plus rien dessus. Des murs alentours, à moins que ce ne soit du ciel au-dessus, retentissait la voix grondante du Défenseur, qui se fit entendre de toute la cité.

« Soyez témoins, et choisissez votre camp. L’Usurpateur ou l’Empereur. »

La dame tenait à peine sur ses jambes. Je me précipitai pour la soutenir et partir de ce lieu le plus vite possible. En bas de l’échafaud, il y avait deux chevaux sellés et détachés, qui semblaient indifférents à la panique générale –chose qui me parut bizarre, mais les circonstances n’encourageaient pas à l’analyse-. Je projetais quasiment la Dame sur le premier, et je sautais sur le deuxième. Comme la Dame n’était pas en état de diriger sa monture, je la pris par les rênes et excitait les animaux. Sur le moment, l’important n’était plus la direction, mais la simple fuite.

A travers les rues, les taudis et le chaos, nos chevaux fendirent la foule comme un courant d’air. Arrivés aux portes de la ville, j’essayais d’arrêter nos montures, afin de réfléchir à ce qu’il fallait faire, mais elles n’obéirent pas. Paniqué, je regardais dans tous les sens.

Une silhouette haute, rouge et masquée en haut des lourdes portes. Les portes se disloquèrent devant nous, comme arrachés par une main invisible. Le peu de gardes qui avaient osé tenir leur poste disparurent, motivés par la frayeur. Les chevaux coururent avec une énergie intacte, et franchirent les portes.

Nous étions de nouveau à l’air libre, dans la campagne, là où la corruption de Hevel était devenue moins sensible. Le vent nous dit alors :

« Faites confiance à vos chevaux. Ils vous emmèneront à l’étape suivante de votre voyage. »

Et le vent avait la voix du Défenseur.

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