Episode 13 : Hermas découvre des partisans de la Dame à Ierosalam, et ils se donnent un objectif ambitieux

Ierosalam. Ville de contrastes, ville de contradictions.

C’était une ville au passé glorieux, dont justement la gloire était passée. Il restait encore dans les grands place des statues faite avec art, mais couvertes de graffitis et de peinture, enlaidies et repoussantes. Autrefois, les colombes blanches venaient se poser sur les toits. Aujourd’hui, les pigeons mutilés venaient picorer jusque sous les tables des restaurants. Autrefois, les marchés se faisaient avec ordre sous des halles colorées. Aujourd’hui, les halles avaient des toits troués, et l’on ne pouvait pas faire un pas sans écraser un tapis de vendeur pauvre. Les façades étaient couvertes de suies ; les toits étaient faits pour moitié de tuiles en terre cuite, pour moitié d’essendoles en bois. Les passants dans les rues portaient des vêtements d’autrefois reprisés jusqu’à l’absurde. Des robes somptueuses et colorées étaient à présent ternes et défraichies. Et quand on portait des vêtements de haute qualité, c’était avec une mine triste et sale.

Ierosalam, ville d’art, ville du grotesque.

Hevel était une ville riche, qui affichait sa richesse de toutes les façons possibles, au mépris de l’esthétique et de l’utile. Ce n’était pas le cas avec Ierosalam : la ville avait été conçue avec sagesse, et les grands et beaux bâtiments de l’ancien temps étaient sobres et majestueux. Les bâtiments humbles étaient moins bien organisés, mais dans l’ensemble ce n’était pas le joyeux chaos que l’on trouvait sur les marchés et places de Hevel. En revanche, ces mêmes bâtiments, dans ces mêmes avenues, on retrouvait sur les facades, sur le sol, et sur tout ce qui était à portée de bras humain des inscriptions, des peintures, des vomissures et des saletés diverses. La plupart étaient des inscriptions grotesques, des dessins obscènes, des sabotages volontaires. Ce qui était beau était défiguré. Ce qui était humble était souillé. Ce qui était pur était profané. Personne ne nettoyait les rues, au point où il était courant de devoir enjamber des cadavres putréfiés de chiens errants en pleine rue passante, recouverts d’une mousse de champignons nécrophages. Les passants les enjambaient comme s’ils n’existaient pas.

Ô Ierosalam, pourquoi ne peut-on pas s’empêcher de t’aimer, alors que tu fais tout pour qu’on te déteste ?

On t’aime, lorsque l’on considère la sauvage beauté de tes tours et la largeur de tes avenues. On se crève le cœur pour toi, lorsqu’on voit sur le côté des passages des enfants affamés tendre la main et des borgnes se retirer dans des coins sombres avec des prostituées. On t’aime, lorsque le soleil se lève sur toi, et que l’on voit tes si beaux monuments en alignement avec celui-ci, et on est scandalisé par toi, lorsque l’on considère la multiplication des lieux d’ivrognes, des bouches d’enfer et des campements de souillures qui se mettent en travers de tes places. On t’aime, lorsqu’on voit les ouvriers se lever avant l’aube et embrasser leurs familles dans leur sommeil. On est révolté par toi, lorsque ces mêmes familles sont assaillies et pillées par des étudiants hilares. On t’aime, lorsqu’au milieu de cette fange humaine on trouve des loyaux serviteurs de l’empereur, et on te hait, lorsqu’ils sont sans cesse attaqués par les gardes de l’usurpateur. Ville de l’empereur, ville de l’usurpateur.

Vous avez, je crois, un bon échantillon de mes humeurs ressenties depuis mon arrivée dans la capitale du continent. Elles sont ici joliment arrangées, dans un ordre parfait. Mais en réalité, ce sont des bribes chaotiques que je ressens minute après minute, jour et nuit, et qui sont arrangées par ordre de façon tout à fait artificielles. Les attirances et dégoûts de notre cœur sont basiques et larges, notre pensée et notre écriture sont toujours complexes et linéaires. Lorsque j’accompagne la Dame de réunion en réunion, que je dois tantôt aider un vagabond, tantôt poignarder un espion, on oscille sans cesse entre joie et fureur. Je regrettais vraiment la setch de Gnosis, où malgré le départ fracassant nous avions eu une existence paisible, même si elle était brève. Je regrettais aussi le confort de Hevel : nous n’étions jamais tranquille, quand nous dormions, c’était en vitesse, demi-assis au fond d’une cave. Je n’avais jamais retiré mon armure depuis que j’avais passé les portes, et comme je devais toujours la couvrir, j’avais chaud. La chaleur me faisait transpirer, la transpiration me donnait l’envie de gratter, mais le métal m’en empêchait. Oh que je détestais cette ville.

Mais c’était celle où ma Dame agissait, et celle où, enfin, nous avions trouvé de vrais et authentiques serviteurs de l’Empereur, qui comme ma Dame avaient rejoint son camp à peu près au même moment. Lorsque nous étions arrivés, une vague d’arrestations avait désorganisé leur réseau, mais en très peu de temps, la Dame avait récupéré l’initiative et encouragé vigoureusement le reste. Nous étions à présent comme une armée clandestine, nous donnant des rendez-vous secrets et essayant de recruter discrètement en vue d’un projet que la Dame n’avait pas encore défini clairement. Ces dernières semaines avaient été consacrées uniquement à réveiller un réseau en faillite.

A Hevel, j’avais été dominé par le sentiment de mon inutilité. A Gnosis, j’avais été dominé par ma culpabilité de ne pas avoir vu plus tôt dans quel genre d’endroit nous étions. A Ierosalam, je me sentais tout à fait à ma place. Malheureusement, ma place était celle du garde du corps surmené, qui devait protéger sa Dame d’une ville proprement prédatrice. Alors que nous étions en train de naviguer au milieu de la foule, je dus écarter trois mendiants, frapper deux voleurs, et menacer une horde d’ivrognes qui en voulait à la vertu de ma Dame. Ils ne s’en allèrent que parce qu’il y avait un carrosse de noble qui passait, avec peut être la promesse d’argent jeté par les fenêtres.

« Ma Dame, je vous ai déjà dit que je détestais ce trajet. Il y en a de plus sûrs. »

« Correction, Hermas : des trajets où l’on se fait moins souvent agressé, mais par des brutes plus violentes. Tu es compétent, Hermas, mais pas tout-puissant non plus. En plus, cela reste le trajet le plus court. »

Je saisis un bras inquisiteur qui en voulait à la ceinture de ma Dame. Un coup de coude dans le nez, et il disparut dans la foule. Je n’avais même pas discerné qui il était.

« Ma Dame, ayez au moins la décence de porter une arme… »

« Tu es mon arme, Hermas. »

« Prenez garde à ce que je ne m’émousse pas à force d’usure. »

« Encore deux rues et nous sommes arrivés. »

Nous arrivâmes à une maison bourgeoise mais discrète dans une rue transverse. Elle fut autrefois commerçante, mais les échoppes étaient toutes condamnées par des volets en bois désormais, et il y avait peu de trafic par ici. Elle frappa à la porte selon un code, et nous entrâmes vite à l’intérieur, non sans avoir regardé s’il y avait des espions. Une fois arrivés, nous montons vite à l’étage, par où on peut s’échapper par les toits. Les enfants sont envoyés faire la sentinelle, et la réunion peut commencer.

Une quinzaine de personnes saluent la Dame.  Des artisans déchus, des ouvriers faméliques, des marchandes enflammées, et même un noble fané. C’était le plus grand nombre de partisans que nous avions pu recevoir. Chacun défila et embrassa la main de la Dame, comme on le fait d’une reine.

« Je pense que nous ne pouvons pas être beaucoup plus sans attirer l’attention des autorités » dit Thelos le forgeron, qui ne semblait pas vouloir renoncer à sa grosse barbe, malgré les trous dû au étincelles de sa forge.

« Nous devons pourtant élargir encore, car dans deux semaines, l’Usurpateur n’ignorera plus notre présence. »

« Comment cela ? Quelqu’un va nous trahir ? » dit Stella, une marchande qui avait l’air d’avoir un esprit trop vivant dans un corps trop frêle.

« Non. Nous allons nous même annoncer notre présence. » dit la Dame.

« Vous allez envoyer une lettre ? »

« Non. Nous défilerons publiquement, au vu et au su de tous, et nous fêterons une date qui ne laissera personne indifférent. »

« Laquelle ? »

« Nous allons fêter publiquement l’anniversaire de l’empereur mon époux ».

Depuis le temps, j’aurais dû être habitué à ce genre d’annonce. Mais non, je ne l’étais toujours pas. J’aurais préféré affronter une tempête à la nage plutôt que cela. Hélas, ce fut bel et bien ce qu’elle commença à organiser.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s