L’orange de Noël

Quelques jours avant la nuit de Noël,  trois hommes arrivèrent au village. Nul ne savait d’où ils venaient, ni où ils logeaient, mais ils erraient ça et là dans les bourgs et sur les routes. Les uns annonçaient trois tristes sirs fuyant la peste qui s’était abattue dans le Velay, les autres parlaient de voleurs ou de bandits de grands chemins. Mais ils ne semblaient ni perdus ni malhonnêtes et, pour ma part, je ne leur prêtais pas plus le profil d’exilés que celui de fuyards. Leur pas avait un élan déterminé et ils marchaient droits, bruissant la neige sous leurs sabots. Sachez mes amis que, ce soir là, je m’affairais surtout à préparer l’office de Noël : je n’avais guère le temps d’épier les vagabonds.

J’étais arrivé au temple tôt dans la journée. Le forgeron, qui habitait à côté, avait eu la bonté d’allumer le poêle ; mais il faudrait bien une journée d’effort pour que la chaleur s’installe entre bois, pierre et lauze. Comme je l’ai toujours dit, un paroissien qui se laisse sagement sermonné, c’est d’abord un paroissien qui n’a pas froid et qui mange à sa faim.
La nuit commençait à tomber et mes préparatifs touchaient à leur fin. J’avais l’âme satisfaite de pouvoir accueillir tous ces braves gens dans le confort matériel, qui parfois précède celui de l’esprit. Alors que je me tenais dans le chœur du temple à allumer quelques bougies, en guise d’austères décorations, j’entendis frapper à la grande porte en chêne trois coups brefs. « Voilà quelques paysans venus de loin et soucieux de ne point être en retard, me dis-je »

« Passez par la petite porte » criais-je en réponse. « Les gens savent pourtant que nous n’utilisons pas la grande porte en hiver » grommelais-je en moi-même.

Quelques instants passèrent et la petite porte retentit à son tour de 3 coups brefs. Laissant mes bougies à moitié allumées j’allai ouvrir cette petite porte. Quelle ne fut pas ma surprise de voir les trois rôdeurs mystérieux, piètrement vêtus, se tenir là. Ils ne dirent mots et je dû prendre l’initiative de les saluer :

« — Bonsoir messieurs, si vous êtes venus assister à l’office de Noël, sachez que vous êtes un peu en avance. Cependant vous pouvez réchauffer un peu vos doigts auprès du poêle avant de réchauffer votre cœur aux évangiles.
— La paix soit avec toi, me répondit l’un des étrangers d’un ton solennel. Nous sommes des messagers et nous ne venons pas assister à ton office.
—  Alors que me vaut l’honneur de votre visite ? les questionnai-je.
— Nous avons un message pour toi de la part de notre maître. »

« Nous voilà au comble de l’étrange » me dis-je encore en moi-même tandis que le même homme continua :

« — Notre maître a entendu parler du pays tout entier en des termes si graves et en des reproches si forts qu’il nous a envoyé afin de voir si les gens se conduisent tels qu’on les lui a décrits. Nous avons traversé une partie du pays et nous avons pu constater l’ignominie des habitants. Les plus forts pervertissent les plus faibles. La haine et la violence se répandent plus vite encore que la neige sur vos champs. L’Eglise même nourrit en son sein de nombreux loups qui sont autant d’injures faites au sauveur révélé. Nous sommes trois : pour le constat, le jugement et le châtiment. Nous n’avons point  vu beaucoup de justes à part toi peut-être, berger démuni, que nous souhaitons prévenir avant de partir. »

Je fus saisi d’une grande et sainte crainte. Je ne puis dire aujourd’hui pourquoi, mais il y avait dans la voix et dans les yeux de ces hommes une telle ardeur et une telle intensité, que ce ne pouvait être que la vérité qui habitait leurs paroles. Il me revint alors en mémoire l’histoire d’Abraham, qui se fit un instant intercesseur auprès de l’Eternel et avocat de populations infâmes ; tant et si bien que je fus conduis à reprendre ses mots :

« — Mes Seigneurs, dis-je, peut-être y a t-il trente justes au milieu de cette campagne et ne les avez-vous pas aperçus. Seraient-ils dignes du même châtiment que les méchants ? Votre maître permettrait-il une chose pareille : mettre à mort le juste avec le méchant, en sorte qu’il en serait du juste comme du méchant ? Votre maître pardonnerait-il à cette campagne et à ce village à cause de trente justes qui auraient échappé à vos vadrouilles ?
— S’il y avait dans cette région trente justes, répondit le messager, alors notre maître pardonnerait à toute la région à cause d’eux. »

Je repris alors :

« — Voici que j’ai osé vous parler, messagers du jugement, moi qui ne suis qu’un humble pasteur des pauvres et des paysans. Mais peut-être que de ces trente justes il n’en manquerait que dix et il ne se trouverait que vingt justes… Pour dix qu’il manque, votre maître fera t-il s’abattre sur cette campagne la maladie et la mort ?
— Pour vingt justes, alors notre maître ne fera pas venir ici ni peste ni mort et il pardonnera à la localité à cause de ces vingt là.
— Justes messagers, suppliais-je enfin, ne vous enflammez pas de colère et laissez moi parler encore une fois. Peut-être se trouvera t-il seulement dix  justes en ces lieux, qu’en sera t-il alors d’eux et de la ville à cause d’eux. »

Et le messager répondit une dernière fois :

« — Voici, s’il y a dix justes parmi les paroissiens qui se rendront à ton office ce soir, nous passerons notre route sans semer ici ni peste ni mort. Ainsi nous les reconnaîtrons : nous nous tiendrons à la sortie du culte, faisant luire sur nos guenilles la semblance du vagabondage et de la pauvreté. Si dix de tes paroissiens viennent nous proposer soupe, logis ou simple bienveillance, alors la région sera pardonnée à cause d’eux ? »

Les trois personnages, qui ressemblaient de moins en moins à des hommes de chair, entrèrent dans le temple et s’assirent sur le petit banc dans l’entrée.
Toute sérénité s’était enfuie de moi et j’étais la proie de beaucoup de troubles. Se pouvait-il que parmi mes paroissiens pas même dix ne soient déclarés justes ? Il me restait encore le temps d’une homélie pour émouvoir mes fidèles, mais qu’est-ce que quelques paroles pourraient changer si les cœurs sont immunisés aux évangiles et les âmes saturés des grandeurs bibliques ? J’étais tout affolé et ne savais plus que faire, que dire, pour changer le cours des choses.
Les gens du villages arrivèrent les uns après les autres ; certains venaient de loin et avait affronté la rudesse des routes blanchies et glissantes. Mais cela ne les faisait pas plus justes, à peine étaient-ils plus courageux. Le culte commença et je choisis parmi les cantiques les plus saisissants et les plus émouvants. Je les haranguais ensuite parlant tour à tour de l’hospitalité et des vertus qui manquaient aux hommes de cet âge comme à ceux des temps bibliques. Je pris en image la cécité des aubergistes de Bethléem qui n’ont point fait valoir le droit d’une femme enceinte. Ah, s’ils avaient su que se trouvait en ses entrailles le fils de Dieu ! Et que dire du meilleur d’entre eux qui n’a su proposer qu’une humble étable au sauveur du monde. « Et nous, hypocrite que nous sommes,  leur houspillais-je, nous aussi nous nous empresserions de venir en aide à un prince ou à un roi mais que ferions-nous si l’Eternel choisissait le visage le plus démunis pour incliner notre cœur ? » Après ces mots,  je proclamais la fin du culte et laissais le destin de ces gens au grès de leur propre bonté d’âme.

Les bancs de l’assemblée se vidaient peu à peu. Les gens conversaient à tue-tête et commençaient à sortir de l’édifice.  Une des femmes de notable distribuait des oranges pour récompenser la patience des enfants. L’ardeur inhabituelle du ministre du culte avait surpris la plupart des fidèles mais cela ne les empêchait pas de dédaigner les trois vagabonds assis sur le banc dans l’entrée. Ce fut une vieille femme qui la première s’approcha d’eux pour leur donner une aumône. Puis un couple de vieux paysans vint leur proposer de revenir avec une couverture pour chacun. Un autre couple encore offrit de rapiécer leurs tabards et leurs guettes. Il y eut aussi le candide Jojo, fils du meunier, qui apporta un casse-museau pour les 3 inconnus ; c’était un simple Homme mais il devança bien des sages ce soir là dans la science des vertus. Enfin, la bonne du comte s’avança pour distribuer un des pains de chapitre qu’elle avait fait pour ses maîtres. Elle avait l’habitude de les échauder avec du vin pour ceux qui avaient de mauvaises dents. Et ce fut la 7ème personne qui avait fait assistance aux étrangers. Je pâlissais car le temple était presque vide et que le compte des justes, ne l’était pas, lui, juste. N’y avait-il donc pas plus de bonnes gens au bon cœur parmi mes ouailles ?
Tandis que le dernier villageois sortait du temple, je n’avais pas mes dix justes à opposer en justice du cœur.  Mon âme était défaite par ce sinistre détail et je n’avais plus d’espoir ni pour la ville ni pour moi-même. Les trois messagers se levèrent et s’approchèrent de moi. Je courbais la tête car je n’osais pas les regarder. Je craignais d’entendre la sentence et je savais pourtant qu’elle allait tomber comme tombe la lame sur le cou du condamné. Avant qu’ils ne pussent parler, une petite voix s’éleva :

« Msieur, Msieur ! »

C’était un jeune garçon, de 12 ans peut-être, qui tirait ma robe pastorale.

« — Msieur l’pasteur, j’possède point de pains ni de poissons comme le garçon des évangiles, mais j’tiens cette orange là qu’on vient de me donner. J’veux faire comme vous avez dit, j’veux partager avec ces bonhommes.
— C’est gentil mon garçon, lui répondis-je, en saisissant l’orange qu’il me tendait.
— Faut qu’vous fassiez comme je dis, comme Jésus avec les pains, faut qu’vous fassiez trois oranges de cte seule orange, sinon pourront pas avoir une orange chacun ces 3 bonhommes. »

Puis il partit en courant, rejoindre ses parents qui devaient l’attendre au dehors. Je regardais cette pauvre orange, inutile au compte, quoi que le geste de cet enfant réparait bien des torts de ses pairs. Sans que je puisse dire mot, le messager orateur happa l’orange et proclama :

 » Notre maître qui est trois fois saint compte en cette nuit de Noël la foi de ce jeune enfant comme trois fois juste. »

Puis ils s’en allèrent et nous ne les vîmes plus jamais. Au dimanche suivant, un berger des coteaux me raconta les avoir aperçu en train de marcher en direction de la vallée de la Loire et du Pilat. Dans son discours, un détail me saisit  : les voyageurs avaient chacun une orange dans leurs mains. L’hiver fut rude comme à l’habitude mais la peste n’arriva jamais jusqu’au plateau du Haut-Vivarais alors que le Velay, le Forez et le Limousin comptaient leurs morts par milliers. Je ne peux encore aujourd’hui m’empêcher de croire que ce petit garçon sauva, dans sa crédulité innocente, toute une région.

Cyril Chamard

Cyril Chamard habite depuis toujours le plateau du Haut-Vivarais et il nous propose aujourd’hui ce conte de Noël en exclusivité pour Plumes Chrétiennes. C’est pour l’instant la seule fiction qu’il a écrite, mais qui sait, peut-être que d’autres suivront !

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