Episode 14: Changement de perspective

L’usurpateur se leva en pleine nuit, saisi par une intense frayeur nocturne. Il était transpirant, frigorifié, et haletant. Il lui fallut quelques minutes pour habituer ses yeux aux ténèbres de la chambre, et vit alors que les craintes de ses rêves n’étaient pas matérialisées. Encore. Il jeta un coup d’œil derrière lui : sa compagne de la nuit était toujours là, immobile dans son sommeil. L’usurpateur se leva, et chercha une robe de chambre.

Il bouillait à l’intérieur de lui-même. Comment, lui qui était le plus puissant du continent, pouvait-t-il encore avoir des peurs d’enfants, opaques et immaîtrisables ? Comment, lui qui était le plus intelligent de tous, il pouvait à ce point être en proie à une panique aussi basique ? Ce n’était que par convenance qu’il dormait la nuit, aussi ne manquait-il pas de sommeil, mais c’était tout comme.

Il hésita un instant, puis alla ouvrir les rideaux de sa chambre. Sous son regard s’offrait Ierosalam, aux lumières irrégulièrement allumées. Il restait devant cette ville pelotonnée comme un chat endormi et disait : « ma ville, ma ville… j’en suis le maître, c’est moi qui en suis le maître ».  Et absorbé dans des pensées pleines de lui-même, il laissa le temps passer.

C’est ainsi que Mevett, son bras droit le trouva. Le sorcier entra dans la chambre de sa propre initiative, ayant senti par ses sens mystiques que quelque chose s’était passé. Il avait derrière lui deux serviteurs avec un brancard. Ces derniers allèrent directement vers le lit, et tirèrent le corps féminin et froid des couvertures. Au creux de son ventre étaient les traces d’une morsure, et à la commissure des lèvres de l’usurpateur une goutte de sang. Ils partirent en silence.

« Eh bien, maître, encore ces cauchemars ? »

« Ce sont les humains qui ont des cauchemars. Nous, Mevett, nous sommes d’une race supérieure. »

Mevett, robe noire et tatouages mystiques sur tout le corps, considéra son maître à la faible lumière de la ville : l’usurpateur était le plus beau des hommes, si c’était un homme. Il avait le corps athlétique et le visage agréable, des yeux bleus et clairs, qui appelaient à la confiance. Il n’y avait pas de plus grand séducteur ni plus séduisant que lui.

« Nous sommes d’une race supérieure, mais pas assez pour ignorer la peur. » dit Mevett

Il était un des rares à pouvoir parler aussi clairement au maître : il était son plus ancien lieutenant, et c’est de lui que tous les autres sorciers du continent tiraient leurs pouvoirs. L’usurpateur pouvait aussi bien se couper les jambes que de s’attaquer à lui. Et ce dernier le savait. La relation entre Mevett et l’usurpateur était hautement complexe et paradoxale. Il n’y avait aucun amour dans ces deux êtres, si ce n’est pour eux-mêmes. Si jamais il avait été seulement intéressant pour l’un de se passer de l’autre, il l’aurait fait depuis longtemps. Mais leur couple était le plus solide du continent, parce que leur complémentarité était évidente. Au maître le soin de briller en société, de séduire et de tromper. A son assistant Mevette les choses occultes, la brutalité et la noirceur. Mevett profitait de la séduction du Maître. Le Maître profitait de la brutalité de Mevett. Et pourtant, il n’y avait aucune espèce d’appréciation mutuelle entre eux. Sans la menace de l’empereur, ils se seraient jetés à la gorge l’un de l’autre depuis longtemps.

« J’ai encore rêvé de l’empereur. »

« Combien de fois, Maître, devrais-je te le répéter ? L’empereur est mort, je l’ai tué moi-même et j’ai mangé sa chair. J’ai mis sur lui toute ma magie ténébreuse pour qu’il reste captif de moi-même, de la mort. »

« Il est pourtant en vie, et il me parle chaque nuit dans mes rêves. Il m’annonce sa victoire prochaine, et le sort qui m’est réservé. Il compte mes jours et mes heures, il m’obsède par sa promesse de vengeance. Il me prive de ma joie de régner. »

« Un rêve ne devrait pas vous troubler. »

« Si ce n’était qu’un rêve… mais tu sais toi-même ce qu’on dit les partisans que nous avons arrêté la semaine dernière : il est en vie et actif. »

« Les humains se cherchent sans cesse des sauveurs, tu n’as pas besoin de t’inquiéter outre mesure. Ils professent de leurs lèvres servir l’empereur, mais tu sais très bien qu’en fait ils lui sont tout aussi rebelles que toi. »

« Que se passera-t-il si jamais leur mouvement grandit ? »

« Tu les supprimeras, tout simplement. Et s’ils sont trop gros pour être supprimés, tu les détourneras. Et s’ils sont trop fidèles pour être détournés, tu les diviseras et supprimeras la partie fidèle. Ce n’est pas comme si c’était compliqué à faire ».

« Ce soir, le rêve était un peu différent : avec l’empereur il y avait une femme. Les cheveux noirs, très belle, mais dont le visage rayonnant m’empêchait de distinguer qui elle était. Il m’a dit que c’était elle qui régnerait dans mon palais. Que c’était elle qui allait m’expulser de ma citadelle. »

« Pourrais-tu la décrire davantage, pour que mes espions la recherchent dans la cité ? »

« Pas vraiment. Je peux juste te dire qu’elle portait une robe blanche dont les bords portaient une discrète bordure dorée. Elle était accompagnée d’un garde du corps en armure métallique. »

« Je les enverrai. En attendant Maître, le jour va se lever. Fermez ces rideaux, les rayons du soleil vont brûler vos yeux. »

Le Maître referma le rideau et frappa des mains pour appeler des serviteurs afin de l’habiller. D’un signe de tête, il fit signe à Mevett de partir. Le sorcier le salua et sortit, puis monta tout en haut du donjon, dans un espace ouvert à tous les vents qui servait de volière. Quand il entra dans la salle, une multitude de corneilles jacassantes sortirent de leurs abris et se posèrent au sol, posant sur le sorcier un regard intelligent et avide.

Dans une langue inhumaine, le sorcier leur donna l’ordre de partir à la recherche des deux individus décrits par le maître. Et aussitôt les volatiles sombres déployèrent leurs ailes et se répandirent dans la ville, ténébreux espions qui faisaient taire les conversations sur leur passage. Après avoir envoyé ses espions, le sorcier descendit tout en bas de la citadelle, dans les catacombes qui étaient sa résidence ordinaire.

Tout au fond de celle-ci, dans la partie la plus suffocante et dépourvue de lumière, se trouvait un catafalque recouvert d’inscriptions runiques, de gravures occultes, et de mots ésotériques dont la prononciation même était un mystère. Dans cette chapelle de sorcellerie, ce sanctuaire de douleurs, se trouvait la tombe de l’empereur, la dernière fois que ce dernier était venu devant l’usurpateur. C’était là que l’Empereur, celui-là même que craignait tant le Maître était enterré, et que son corps était maintenu dans la mort par tous les charmes et sorts de Mevett.

Ce dernier n’avait pas menti quand il avait dit à l’usurpateur que l’empereur avait eu droit à tous les sorts les plus puissants et les plus forts pour rester dans la Mort. Le sol portait encore les marques de tous les sacrifices qu’il avait fallu accomplir pour cela.

Mevett avait juste oublié de mentionner un détail à son Maître : par-dessus le catafalque, le cercueil de l’empereur était explosé, vide, et servait de témoignage à l’impuissance des ténèbres à contenir la lumière.

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