Prose, Roman, Sylduria

Sylduria – Lynda la rebelle (5)

Chapitre XII
Timothée

Elvire et Lynda avaient pris la décision de s’assagir pendant la semaine suivante, histoire de donner un peu de repos à leur foie, et de se reposer elles-mêmes. Durant une semaine, elles se lèveraient tard et se coucheraient tôt, comme le roi d’Yvetot. Et comme je ne connais pas d’activité plus fatigante que l’inaction, elles étaient toutes deux harassées, lessivées, éreintées, je dirais même flagadas, flapies, crounies.

Mais quand elles ne font pas la fête, elles s’ennuient. Lynda décide d’aller faire un tour. Le temps est gris, humide et frais.

« Je vais prendre l’air.

– Je t’accompagne.

– Non, je n’y tiens pas. Ne sois pas vexée, mais il y a des jours, comme aujourd’hui, où j’ai besoin de solitude.

– Je comprends. »

Lynda ne tenait pas la grande forme. Le mauvais temps contribuant à son humeur maussade. Elle enfila son blouson de cuir, puis se mit à marcher lentement le long des quais.

Parvenue au pont de l’Alma, elle envisagea la traversée.

Combien de temps a-t-elle passé, penchée sur le parapet, à regarder couler la Seine ?

« Les mecs qui passent sur le pont de l’Alma ne regardent jamais dans l’eau, » disait Michel Colucci. Notre amie a donc une lourde lacune à combler. La voilà qui passe une jambe par-dessus le parapet.

Holà ! Je ne pensais pas que c’était si grave que ça !

L’autre jambe survole la pierre. Lynda est maintenant assise face au fleuve qui semble la défier, prête à appliquer la méthode Javert. Sur le pont passent les autos, les vélos, les bus, les piétons. Personne ne fait attention à elle. Elle balance les jambes, hésite. Sautera… sautera pas…

Une main se pose sur son épaule. Elle se retourne.

« Vous ?

– Moi. »

Elle vient de reconnaître le jeune homme qui, quelques jours auparavant, avait payé cher son zèle pour la sensibilisation à l’Évangile.

« Il y a deux millions d’habitants à Paris, et par hasard, vous vous pointez encore au mauvais moment.

– Rendons au hasard ce qui est au hasard et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Lynda hocha la tête. Il ajouta :

« C’est Victor Hugo qui a dit ça, en parodiant une parole du Christ.

– Et je suis sûre que vous avez dans votre poche un sermon sur mesure : que ce que je fais n’est pas bien, que je suis une pécheresse, que je vais aller rôtir en enfer. Peut-être même que vous allez ajouter : une jolie fille comme vous, ce serait dommage.

– Un sermon ? Ce n’est pas un sermon qu’il vous faut, mais un peu d’amour.

– De l’amour ?

– Avez-vous déjà lu l’Évangile de Jean ?

– Oui, avec mon père.

– Alors vous connaissez certainement ce passage : chapitre 3, verset 16.

– “Car Dieu a tant aimé le monde…”

– C’est cela. Quel est votre prénom ?

– Lynda.

– Moi, c’est Timothée.

– Les chrétiens s’appellent tous Timothée ou Samuel.

– Et si nous remplacions les mots “le monde”, ou “quiconque” par chacun de nos prénoms : “Car Dieu a tant aimé Timothée”, ou plutôt : “Car Dieu a tant aimé Lynda, qu’il a donné son Fils unique, afin que Lynda croie en lui, et ne périsse pas, mais qu’elle ait la vie éternelle”. Vous rendez-vous compte ? Jésus-Christ vous a tellement aimée qu’il s’est laissé crucifier sans rien dire, rien que pour vous.

– Je sais tout cela. Mon père, et son pasteur Andropoulos, me l’ont dit cinq mille fois, mais cela n’a jamais pénétré jusqu’à mon cœur.

– Ne sautez pas, Lynda, la vie est trop belle et vous êtes trop jeune, je suis prêt à me mettre à vos genoux pour vous en supplier.

– Mes genoux sont du mauvais côté du parapet, je ne vous le conseille pas.

– Vous savez, Lynda, on ne se suicide pas pour un chagrin d’amour, ou parce qu’on a raté son bac. Il y a toujours une raison profonde, le sentiment d’être inutile sur la terre, par exemple, et puis, il y a l’occasion, l’accident qui conduit à l’acte : une déception sentimentale, un échec à un examen.

– Qu’est-ce que vous en savez ?

– Ce que vous vous apprêtez à faire, je l’ai fait moi aussi. C’était il y a quatre ans, sur le pont d’Iéna. Les pompiers m’ont sauvé de justesse.

– Vous êtes chrétien, et vous avez une tentative de suicide à votre actif. Je ne comprends pas.

– Je n’étais pas chrétien quand c’est arrivé.

– Ah ! oui, je sais. On ne nait pas chrétien, on le devient.

– C’est cela. »

Timothée, lui aussi, s’était assis, les jambes au-dessus du fleuve, non pour l’imiter dans son dessein funeste, mais pour se placer en position d’égalité par rapport à Lynda.

« Et comment ça s’est passé pour toi ?

– À quinze ans, j’étais trop jeune pour avoir connu le mouvement hippie, pourtant, j’en avais profondément la nostalgie. Je m’étais convaincu que leur idéal était le seul secours pour l’humanité et que je devais à tout prix les ressusciter. À cette obsession s’ajoutait la crise de l’adolescence, la dépression, tu vois le genre. J’envisageais d’aller vivre comme ils le faisaient, squattant une ferme abandonnée au fin fond du Larzac, me nourrissant du lait de mes chèvres ; je recherchais leur apparence, cheveux longs et chemise à fleurs ; enfin, je m’étais donné à fond dans la musique “pop” des années soixante-dix et je m’étais accoutumé à la drogue. À vingt-quatre ans, j’étais ruiné dans ma santé, usé par la dépression, déçu dans mes illusions, j’ai donc tenté de me noyer. Pendant ce temps, ma mère, qui habitait un petit village près d’Amiens, avait commencé à lire la Bible et à fréquenter les milieux chrétiens. Après ma tentative de suicide, j’ai commencé, moi aussi, à lire la Bible et à l’accompagner de temps en temps à l’église. C’était seulement pour lui faire plaisir, mais j’ai fini par découvrir l’amour de Jésus et ses projets de salut pour mon âme. Mais tu dois trouver que mon histoire est stupide…

– Non, non… Je suppose que tu habites un tout petit appartement en banlieue et que tu es heureux. Moi j’ai une suite à l’hôtel Georges V, je roule en Porsche, je bois du champagne, je mange du caviar et du foie gras ; je joue au casino, et je gagne ; je fais du cinéma et je deviendrai bientôt une grande vedette, c’est le rêve de ma vie qui est en train de se réaliser ; je rends amoureux tous les hommes et jalouses toutes les femmes. Avec tout cela, on a toutes les raisons d’être heureuse, eh bien ! quand je ne fais pas la fête, il y a du noir dans ma tête. Aujourd’hui, il y a aussi du noir dans le ciel, alors c’est pire. Tu comprends ?

– Oui, je comprends. Pourquoi penses-tu que Marilyn Monroe ait ainsi brisé sa vie en pleine gloire ? Tant qu’il n’y a pas l’amour de Jésus dans un cœur, il n’y a que l’amertume et la détresse.

– Tu as sans doute raison. Il faudra qu’un jour, je me décide, mais pas aujourd’hui, je ne suis pas prête.

– Au moins, fais attention de ne pas tomber, je suis un médiocre nageur. »

Lynda enjamba de nouveau le parapet, Timothée l’imita.

« Écoute, Timothée, je te demande pardon pour les baffes de dimanche dernier. Quand on me contrarie, j’ai parfois de réactions brutales.

– Je vois ça… Je t’ai déjà pardonné l’incident. L’oublier, ce sera peut-être un peu plus difficile.

– Est-ce que tu as toujours ton petit livre : “Sur le bon chemin” ?

– “Un seul chemin”. Non, je ne l’ai pas sur moi, mais si tu es libre dimanche matin, tu peux me retrouver au 56 cours de Vincennes, à dix heures, je te le donnerai et je te présenterai les jeunes de mon église, nous ne chercherons pas à te convertir. »

Lynda sortit son calepin et nota l’adresse :

« Dix heures, 56 cours de Vincennes. J’y serai, Timothée. C’est promis. »

Le samedi suivant, Elvire et Lynda sortirent, comme de coutume. Elles rentrèrent tard. Le lendemain, Lynda se réveilla à dix heures et demie, le temps de s’extraire du lit, il était déjà onze heures.

« C’est un peu tard pour mon rendez-vous. Tant pis, j’irai dimanche prochain, sans faute. »

Le lundi, elle s’était bien remise de son coup de bourdon. Malgré sa promesse, elle ne se rendit jamais au 56 cours de Vincennes et ne revit jamais Timothée.

Chapitre XIII
Cyril des Gadéseaux

C’était le jour tant attendu. Le film dont Lynda était la révélation venait de sortir en salle et l’on attendait les critiques. À cette occasion, un éminent journaliste vint lui rendre visite.

« Mademoiselle Lynda Souchichou… ?

– C’est elle-même. Vous pouvez m’appeler Lynda. C’est plus simple.

– Je vous remercie. Cyril Des Gadéseaux, du Provocateur républicain. Mais vous pouvez m’appeler Cyril.

– Enchantée ! Veuillez excuser mon visage fatigué, j’ai travaillé toute la nuit et je n’ai pratiquement pas dormi. »

En fait, elle était fatiguée d’avoir fait la java, mais vous l’aviez deviné.

« Mais vous êtes charmante, vraiment charmante.

– Vous n’êtes pas difficile ! »

« C’est pourtant vrai qu’il est mignon, le petit gribouillard ! » pensait-elle.

Lynda plaisait à beaucoup d’hommes, mais très peu lui plaisaient. Elle savait que sa beauté lui permettait de faire la difficile. Si ce jeune gratte-papier lui a tapé dans l’œil, c’est qu’il est vraiment beau garçon. Elle lui proposa une coupe de champagne qu’il accepta volontiers.

« Asseyez-vous sur le canapé, à côté de moi, nous serons plus à l’aise pour parler. »

Attention, Cyril, elle est en train de t’allumer !

« Avec plaisir. Donc, résumons-nous : vous vous appelez Lynda.

– Avec un Y.

– Avec un Y. Bien ! Et vous êtes une véritable princesse. Vous êtes née en Slovaquie.

– Syldurie.

– En Syldurie. Et comment vous est venu le désir de faire du cinéma ?

– Eh bien ! Quand j’étais petite, mon père m’a emmenée voir le Dictateur de Chaplin. C’est ainsi que m’est venue la vocation.

– Je vous remercie. Permettez-moi de prendre quelques photos.

– Mais je vous en prie. »

Cyril sortit de son étui un appareil photographique aux dimensions impressionnantes. Il visa sous tous les angles la jeune fille qui multipliait les poses, rejetant ses beaux cheveux en arrière, puis en avant, dégageant une épaule, puis l’autre, étendue sur le canapé, elle croisait et décroisait ses jambes pour les montrer dans leur galbe le plus harmonieux, arrondissant ses lèvres qui semblaient dire « doudoubidou ».

« Voilà, je vous remercie beaucoup. Je suis au regret de vous quitter.

– Comment ? Vous allez déjà partir ? Mais vous n’avez posé que deux questions.

– Rassurez-vous, chère Lynda, même avec trois mots sur mon carnet, je vous ferai un article particulièrement élogieux. C’est tout l’art du journalisme. Exploiter tous les “non-dits” pour compiler les informations. “Ne rien voir, ne rien entendre, tout écrire.” Telle est ma devise.

– Vous êtes donc si pressé de partir ?

– Malheureusement, oui. Je dois rencontrer le pasteur Lilianof, de la Mission Protestante Évangélique de Paris. Sa compagnie sera beaucoup moins agréable que la vôtre.

– Un vieux théologien poussiéreux ?

– Vous avez tout compris.

– Une autre coupe de champagne, avant de nous séparer.

– Oui, une petite flûte, un picolo, pour la route.

– Cyril, lui dit-elle en tenant sa bouche tout près de la sienne, j’aimerais que nous fassions plus ample connaissance. Que diriez-vous d’une soirée, rien que toi et moi, au Fouquet’s ?

– Au Fouquet’s ? Mais avec le plus grand plaisir, ma chère Lynda. J’aurais voulu y faire des photos pour l’élection du président, mais ils ne m’ont pas laissé entrer.

– Je vous y ferai entrer, moi, au Fouquet’s, et même à l’Élysée.

– Maintenant, il faut vraiment que j’y aille. Vous êtes très jolie. Vous me plaisez beaucoup. On se rappelle ?

– Vous aussi, Cyril, vous me plaisez beaucoup. À bientôt. »

Sitôt seule, elle tira son carnet où elle écrivit en capitales le nom de Cyril des Gadéseaux.

Elle triomphait.

« Encore une flèche tirée en plein cœur ! Décidément, ma petite Lynda, se disait-elle, tu es championne dans toutes les disciplines. Et ce lourdaud de Wladimir qui dit que je dois m’entraîner pour gagner ! Mais je suis une gagnante ! M’y voici, sur le podium ! J’entends déjà notre hymne national. Tout ce que je fais réussit. Je suis la meilleure. Je suis belle, je suis riche et bientôt célèbre. Mon film va sortir en salle et m’élèvera jusqu’à l’Olympe. J’ai fait le plein d’actions Péchilamachintrucchouette. Et pour la séduction, je suis redoutable. Je l’ai bien ligoté ce petit folliculaire. Il est à moi, maintenant, je le tiens, il ne m’échappera pas. Et en plus, je l’aime. »

Des coups à la porte la tirèrent brusquement de sa rêverie.

« Qui est-ce ?

– Julien.

– Julien ? Quel Julien ? Ah ! Julien ! »

Julien est un jeune homme de vingt ans qu’elle venait de rencontrer lors de sa dernière soirée. Elle y avait beaucoup bu et beaucoup dansé. Conquis par sa beauté, Julien l’avait invitée. Ils avaient passé un bon moment collé l’un contre l’autre.

« Ah non ! murmura-t-elle, pas encore ce paquet de glu ! »

Elle ouvrit. Face à elle se trouvait ce jeune garçon, fiancé d’un soir, mais qu’elle avait déjà oublié.

« Eh bien ! Entre.

– Ah ! Lynda ! Te retrouver enfin ! Ma Lynda ! Mon amour !

– Ton amour ? Et depuis quand ?

– Mais depuis que je t’ai vue ! Depuis que mes yeux ont croisé tes yeux. Depuis que ma bouche a frôlé ta bouche. Depuis que mes mains ont saisi tes mains…

– Ah ! Oui ! C’est vrai. Excuse mon visage fatigué, Julien, j’ai travaillé toute la nuit et…

– Arrête, Lynda ! Nous avons fait la fête toute la nuit. Nuance. Avec ta copine Elvire. Tu t’en souviens, tout de même ! Si tu appelles ça travailler !

– Euh ! Oui. Pardonne-moi ! Je n’ai pas dormi et j’ai l’esprit tout embrouillé. J’allais me coucher.

– Lynda, je ne peux plus me passer de toi. Je ne peux plus vivre une heure sans toi. Tu m’as conquis, tu m’as vaincu, tu as capturé mon cœur. Je suis ton prisonnier.

– Comme c’est poétique et pathétique !

– Mon amour, mon trésor, depuis que tu m’as serré dans tes bras, que tes yeux ont pénétré les miens comme deux poignards !

– On m’a déjà dit que j’avais un regard meurtrier, mais là tu exagères.

– Quand tes lèvres se sont collées sur les miennes, elles m’ont foudroyé.

– C’est l’électricité statique.

– Enfin, quand tu m’as déclaré ton amour, j’ai cru en mourir.

– Je t’ai déclaré mon amour ? Moi ?

– Mais enfin, Lynda, as-tu déjà tout oublié ? Nous avons dansé toute la nuit. Tu t’es frottée contre moi. Tu m’as allumé comme un vieux cigare.

– Oui, c’est possible. J’en ai tellement fait et tellement dit. Quelle nuit !

– Alors, tout ça, c’était de la comédie ?

– Peut-être pas. J’ai pu être amoureuse de toi dix minutes, un quart d’heure. Il faut dire que j’avais déjà trois litres de champagne dans le réservoir. Je t’ai peut-être déclaré mon amour dans un moment de délire éthylique. J’aurai dit ‘‘ je t’aime ’’ à n’importe qui et même à n’importe quoi : à un âne, à un orang-outang. Et toi tu tiens de l’un et de l’autre.

– Comment oses-tu me traiter ainsi, après m’avoir donné tant d’espoir ? Mais je tiens à toi, je t’aime, je ne te quitterai pas. »

Le jeune homme éploré tombait à genoux et s’accrochait au bas de sa robe comme si elle seule pouvait le sauver des sables mouvants. Comme il était pitoyable !

« Eh bien si ! Justement ! Tu vas me quitter, tu vas saisir la poignée de porte et tu vas débarrasser ma vue de ton image ridicule.

– Lynda ! Tu ne peux pas me chasser comme ça. Je t’aime, Lynda, je vais mourir. Je suis mort. Tu m’as tué.

– Eh bien ! moi je ne t’aime pas ! Et je n’aurai aucune peine à trouver un garçon mieux façonné que toi. D’ailleurs, j’en aime un autre, un journaliste.

– Mais, Lynda !

– Fiche le camp !

– Lynda !

– Disparais !

– Lynda !

– Casse-toi !

– Lynda !

– Mets les bouts !

– Lynda !

– Arrache-toi !

– Lynda !

– Dehors ! »

Lynda empoigna le pauvre garçon par les épaules et le projeta de toutes ses forces sur le palier.

« Encore un jouet de cassé ! » Et, ce disant, elle inscrivit dans son carnet le prénom de sa dernière victime, qu’elle biffa aussitôt.

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