Sylduria – La Reine Lynda (5)

 

Chapitre X
Aïcha

La triste mélodie du téléphone retentit dans le bureau du commissaire Mansinque qui, entre-temps, s’était mis à l’origami.

« Allo ! Commissariat du Dix-huitième Arrondissement… Commissaire Mansinque… C’est exact… C’est exact… C’est exact… C’est exact… C’est exact… C’est exact… »

« Quelle bande d’abrutis ! » soupira-t-il en raccrochant.

Et ça n’arrête pas ! Voici que l’on frappe à sa porte à présent !

« Entrez, » dit-il d’un ton ursidien.

Son faciès d’ours mal léché se transforma en visage de Winnie l’ourson quand il vit entrer une belle jeune femme de vingt-six ans, au teint mat et aux longs cheveux bouclés.

« Mademoiselle Belkadri, que me vaut le plaisir de votre visite ?

– Vous devez vous en douter.

– Non.

– Je me permets d’intervenir au sujet des deux frères Ben-Ahmed.

– C’est exact.

– Djamel et Rachid.

– C’est exact.

– Ils sont actuellement en garde à vue.

– C’est exact.

– Pour une affaire de vol.

– C’est exact. Ils ont dérobé un blouson chez Tati.

– Monsieur le commissaire, j’aimerais que vous m’accordiez la permission de leur parler. Ces jeunes gens ne sont pas encore fichés dans vos services, n’est-ce pas ?

– C’est exact.

– Honnêtement, je ne crois pas que ce soient de grands délinquants. Ils se sont laissés entraîner par des meneurs. Une faute de jeunesse. J’espère sincèrement qu’elle ne sera pas suivie de faits plus graves. C’est le moment d’ouvrir le dialogue. Comment se laisseront-ils détourner de la violence si personne ne les écoute ? C’est là qu’intervient mon rôle de médiatrice de proximité.

– Je suis bien d’accord avec vous, mademoiselle. Rachid et Djamel ne sont pas de si mauvais garçons. Je suis certain que vous saurez trouver les mots pour interpeller leur conscience. Vous faites un travail admirable parmi les jeunes de ce quartier sensible. Ils vous écoutent et ils vous respectent. Cela doit être difficile, n’est-ce pas, pour une jeune fille comme vous, de travailler parmi ces garçons.

– Le défi n’était pas gagné d’avance. Mais je suis une combattante, et j’ai des convictions.

– Et surtout, vous avez le tact, le savoir-faire, le don de la communication, la douceur combinée à l’autorité. Vous savez par une parole donner du courage à ces jeunes déçus par la vie. Et vous savez aussi, d’un seul regard, réduire les moqueurs au silence. Vous avez déjà rendu de grands services à la police de cet arrondissement.

– Monsieur le commissaire, vous êtes trop indulgent. J’ai déjà essuyé beaucoup d’échecs.

– Vous espériez que tous les loups devinssent des agneaux ? C’est impossible et vous le savez bien. Beaucoup de ces jeunes gens sont déjà engloutis par les sables mouvants de la dépravation. Nous ne pouvons plus rien pour eux, sinon les arrêter et les mettre en prison. Quant à ceux qui enfoncent jusqu’aux genoux, votre main est toujours tendue vers eux pour les secourir.

– J’aime tellement ces jeunes ! Je voudrais tant leur ouvrir la porte vers un avenir meilleur. Mais je ne suis qu’une pauvre fille de la Goutte d’Or. Une fille qui revient de loin. Un sergent de l’Armée du Salut et son épouse m’ont secourue quand je tombais dans le piège de la drogue et de la prostitution. Ces gens vivaient vraiment l’amour du prochain. À mon tour je veux aider ces garçons et ces filles dans la tourmente.

– Un petit zeste de foi vous encourage dans votre lutte.

– Je suis musulmane et je le reste. Mais je dois reconnaître que ces chrétiens m’ont beaucoup appris sur le pardon et sur l’amour. “Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent.” Voilà des paroles remarquables. Mais le Prophète a écrit : “Il ne convient pas à Allah de s’attribuer un fils.[1]Qu’Isa se prétende Fils de Dieu et que sa mort ait sauvé l’humanité, c’est une chose que je ne puis ni concevoir ni accepter.

– Vous m’entraînez dans un domaine auquel je ne comprends goutte.

– Excusez-moi ! Ce n’était pas le but de mon entretien !

– C’est exact. Vous étiez venue me parler de ces deux frères. Je ne vois aucune raison de vous empêcher d’aller leur parler. Si vous voulez bien me suivre. »

Pendant qu’ils parlaient, Aïcha et le commissaire n’avaient pas prêté attention à monsieur le divisionnaire qui était entré et qui manifestait son agacement par force gesticulations des bras.

« Mansinque ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Depuis quand vous laissez les filles aller voir les racailles ? Vous vous croyez où ici ? C’est un commissariat de police, pas un hôtel borgne.

– Qui est ce petit roquet ?

– On ne vous a donc pas présentés ? Paul Yssouvrez, notre nouveau commissaire divisionnaire.

– Et qui est cette tartine de beurre ?

– Tartine de beurre ? s’indigna Aïcha. Que voilà un bel euphémisme ! Mais ne vous gênez surtout pas ! Vous flambez d’envie de le dire, dites-le ! Lâchez-le, ce mot qui vous dévore les lèvres : “Qui est cette bougnoule ?”

– Ne jouez pas au plus bête avec moi, mademoiselle. Je vous préviens, à ce jeu-là, vous ne serez pas gagnante.

– En effet ! Vous avez l’étoffe d’un champion.

– Vous me cherchez, vous allez me trouver. Vous voulez voir vos deux copains au violon, je vous enferme avec eux. Vous pourrez roucouler toute la nuit.

– Il y a des gifles qui se perdent.

– Essayez seulement, donnez-m’en une, de gifle. Je tends la joue, comme Jésus. Voie de fait sur un fonctionnaire de police, c’est la cour d’assises. Vous en prenez pour vingt ans. Vous ne savez pas à qui vous parlez.

– Le commissaire vient de me le dire.

– Petite insolente ! Je vais vous en donner, moi ! Vous allez voir ça ! Qui êtes-vous pour commencer ?

– Aïcha Belkadri, médiatrice de proximité. Aïcha comme l’épouse du Prophète, et fille du Calife Abu Bakr.

– Il ne nous manquait vraiment plus que ça ! C’est le bouquet ! C’est l’apothéose ! Une intégriste ! Ici, dans mon commissariat ! Une fanatique ! Une islamiste ! Une terroriste ! Mansinque, fouillez-la ! Elle a sûrement un revolver dans sa poche, un couteau dans ses chaussettes ou des bâtons de dynamite autour de la taille.

– Premièrement, j’ai trop de respect pour mademoiselle Belkadri pour oser la toucher. Si vous voulez qu’elle soit fouillée, appelez la mère Dumoulin. Deuxièmement, vous perdez votre temps. Cette charmante jeune fille est une pacifiste, elle a réussi à remettre des jeunes gens sur le bon chemin, elle les a aidés à trouver un emploi et retrouver leur dignité. Elle n’est pas armée.

– Pas armée ! Je parie qu’elle cache une télécommande dans la doublure de son blouson.

– Pour zapper sur Téef-Crétin ? Ça c’est une arme dangereuse, Téef-Crétin. Ça s’attaque au cerveau, ça le ralentit, ça le ramollit, ça le rétrécit. Et quand il ne te reste plus qu’un demi-neurone, tu n’es plus capable de réfléchir, de discerner, ni de juger, tu crois que tout ce qu’on te dit dans la boîte carrée, c’est la vérité, et que tout ce qu’on ne te dit pas, tu n’as pas besoin de le savoir. Alors, on te montre tous les jours à la même heure un type qui s’agite et qui fait de belles phrases, et toi tu n’as rien compris de ce qu’il a dit mais tu votes pour lui, automatiquement.

– Crétin vous-même ! Une télécommande, c’est pour télécommander. Des avions télécommandés, cela existe. Un petit Cesna rempli de kérosène. Elle appuie sur un bouton, elle tourne le petit bâton de joie, et elle te l’envoie s’encastrer dans la tour Montparnasse ! Un onze septembre à la française ! »

Aïcha haussait les épaules.

« Il dit vraiment n’importe quoi, le petit ventilateur sur pattes !

– Elle a sûrement un Coran dans sa poche.

– C’est son droit.

– Non, ce n’est pas son droit ! Le Coran, c’est l’arme absolue. Il fait plus de dégâts que la bombe atomique. C’est de lui que viennent tous les fanatismes, les attentats, la guerre en Irak. C’est lui qui provoquera la perte de l’humanité.

– Comme vous avez l’esprit étroit ! protesta-t-elle. Je ne peux pas nier qu’il existe des extrémistes. Ces hommes-là nous fournissent une publicité dont nous voudrions bien nous passer. Mais en France, des millions de musulmans vivent leur foi sans déranger personne. D’ailleurs, nous pourrions en penser autant de l’Évangile. J’ai pour amis des chrétiens : des catholiques, des protestants, et aussi des gens qui ne vont jamais à l’église mais qui se disent tout de même chrétiens. Comment imaginez-vous nos discussions ? Le catholique me donne un coup de crucifix, le protestant un coup de Bible, et moi je les allonge tous les deux à coup de Coran ?

– Vous commencez à m’embrouiller. Nous n’avons pas besoin de vos histoires, la France est un pays laïc, ce commissariat est un commissariat laïc, et vous y semez le trouble. En France, on a des règles démocratiques : on n’est pas polygames, on ne pratique pas l’excision sur ses filles, on n’égorge pas le mouton dans son appartement et on respecte les règles républicaines.

– Ce que vous dites est scandaleux !

– Mais laissons cela de côté. Je n’aime pas du tout vos méthodes. Médiatrice de proximité ! Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? À quoi est-ce que vous servez ? Vous entravez la justice, vous freinez la police dans son travail.

– En quoi est-ce que je freine l’action de la police ?

– Vous êtes toujours dans nos pieds à finasser, à couper les cheveux en seize, à trouver des excuses à ces casseurs minables, à vouloir à tout prix les récupérer, les remettre sur les bons rails. Pour qui vous prenez-vous à la fin ? Pour Wonderwoman ? Pour Mère Thérésa ? Croyez-moi, ces gars-là sont irrécupérables. Ils ont bien de la chance que la peine de mort soit abolie. Ce que je dis est aussi valable pour ces deux fripouilles que nous avons coffrées hier soir. Vous voulez aller leur parler ! Qu’est-ce que vous allez leur dire ? Que ce n’est pas bien ? Qu’il faudra promettre de ne plus recommencer ? Vous voulez que je les libère ? À peine sortis, ils recommenceront. Et en plus ils nous narguent. Ils taguent “Nique la police” sur les murs du commissariat. “Nique” N.I.K.E. comme les baskets.

– Ces garçons n’ont encore aucun délit à leur actif, ils se sont laissés entraîner. Le commissaire Mansinque l’a très bien compris.

– Mansinque est un incapable. Heureusement qu’il part à la retraite dans six mois. Je n’aurais pas besoin de le virer. À propos, Mansinque, avez-vous enfin arrêté ces deux trafiquants ? Djembé et Benabdallah ? Évidemment non !

– Bendjellabah.

– Pardon ?

– Bendjellabah, patron, pas Benabdallah. Bendjellabah.

Ben Évolat, Ben Édictin, Ben Éficiaire, Ben tout ce qu’on voudra, je veux ces deux gaillards demain sans faute, menottés et amochés si possible. Faute de quoi vous entendrez parler du pays.

– Du Mali ou de l’Algérie ?

– Quoi ? Mansinque, vous vous fichez de moi ? Mais je vais vous coller un rapport au ministère, moi ! Ça ne va pas traîner. »

Aïcha intervint à ce moment :

« Vous faites bien de me parler de menottes. Djamel et Rachid ont treize et quatorze ans, ils n’étaient pas du tout préparés aux violences policières. Vos hommes les ont traités de Turc à Maure.

– De turcamors ? Ça m’étonnerait ! De connards sans aucun doute, et c’est justifié, mais pas de turcamors.

– Autrefois, les Turcs considéraient les Maures comme une race inférieure, et ils le leur faisaient bien sentir. C’est une façon de parler. Comprenez que ces adolescents ont été maltraités par les forces de l’ordre et que j’en suis scandalisée. L’homme n’est pas une marchandise.

– Pas une marchandise comme les autres ! Dans ce commissariat, je suis le Bon Dieu, ou Allah si vous préférez. Et je n’ai pas besoin de Mohamed ni de Jésus-Christ.

– Je ne vous permets pas de profaner le nom du Nabi, encore moins celui du Razul.[2]

– La voilà qui me parle arabe, maintenant ! Elle a loupé son intégration et elle veut me dicter ma conduite ! Je ne sais pas ce qui me retient !

– Décidément, cette discussion n’avance à rien. Je ne vous empêche pas de faire votre métier, vous m’empêchez de faire le mien. Je suis convaincue d’être en mesure d’aider ces deux garçons. Ils ont introduit un doigt dans l’engrenage de la délinquance, et moi je suis celle qui va bloquer la machine avant qu’elle broie le bras entier. Et pour vous prouver que j’ai raison, je vous propose un marché des plus honnêtes. Laissez-moi parler à ces jeunes, je sais comment les convaincre. Et puis laissez les sortir, je vais bien m’occuper d’eux, je leur ferai faire un peu de sport, je leur ferai développer les talents qui dorment en eux, je les encouragerai à étudier. Faites-moi confiance. Et si j’ai fait fausse route avec eux, s’ils recommencent leurs bêtises, enfermez-moi à leur place.

– Voilà qui est parlé en philanthrope ! s’exclama Mansinque, émerveillé par l’aplomb de la jeune femme.

– Philanthrope ! Philanthrope ! Elle va filer pour quelque chose ! C’est moi le patron ici ! Toute la police de l’arrondissement est à mes ordres, et je n’ai aucune leçon à recevoir de cette petite… de cette… de cette…

– Bougnoule ! lui cria Aïcha.

– Tartine de beurre ! tempéra Paul Yssouvrez qui craignait, tout de même, de dépasser certaines limites.

– Vous êtes décidément un individu primaire et borné, lui répondit Aïcha avec mépris. Vous avez un cerveau en forme de matraque.

– En voilà assez ! À propos de matraque, vous allez être servie. »

Paul Yssouvrez saisit le combiné du téléphone et composa un numéro de trois chiffres.

« Allo ! Mademoiselle Dumoulin. Passez dans le bureau du commissaire immédiatement. »

Nos lecteurs ont certainement remarqué des changements dans le comportement du commissaire Mansinque. Ces changements puisent leurs sources dans l’étourderie de l’auteur. N’ayons pas peur d’avouer nos faiblesses !

Mais on peut les expliquer autrement : d’une part la démotivation de ce vieux routier qui ne pense plus qu’à sa retraite, d’autre part l’irascible commissaire divisionnaire sur lequel il a transféré son image de porte-matraque raciste et borné, mais surtout, les nombreux entretiens avec mademoiselle Aïcha Belkadri dont la jeunesse et le tempérament, entre nous, ne le laissent pas indifférent.

Aïcha, issue, comme nous l’avons déjà dit, de la jeune délinquance, a été récemment embauchée par la mairie du XVIIIe arrondissement au titre de travailleuse sociale. Son métier, qui consistait à se tenir à l’écoute des jeunes du quartier, l’avait mise en contact avec la police. D’abord réticent, le commissaire Mansinque s’est finalement laissé convaincre que, dans certains cas, la prévention était plus efficace que la répression.

Chapitre XI
La révolte des pieuvres

À peine Paul Yssouvrez avait-il raccroché le téléphone que Fabienne était déjà face à lui, au garde-à-vous.

« Je vous félicite pour votre célérité, mademoiselle. Je saurai m’en souvenir pour votre notation.

– Que puis-je faire pour votre service, Monsieur le commissaire divisionnaire ?

– Donnez-moi quelques torgnoles à cette péronnelle. Les règles de la galanterie m’interdisent de le faire moi-même.

– Avec plaisir. »

Avec la virtuosité qui la caractérise, Fabienne fit tournoyer sa matraque. Elle contourna plusieurs fois sa victime potentielle. Puis, de la main gauche, elle saisit le menton d’Aïcha, tendant le bras droit en arrière pour frapper avec le plus de violence possible. Puis elle laissa retomber sa matraque le long de sa hanche.

« Non.

– Quoi ?

– Non.

– Et pourquoi non ?

– Je n’ai pas envie.

– Parce qu’il faut que vous ayez envie ?

– Oui.

– D’habitude, vous faites moins la délicate quand il s’agit de frapper.

– Je ne frappe pas n’importe qui.

– Cette fille n’est pas n’importe qui.

– J’ai décidé de commencer une grève de la matraque à partir d’aujourd’hui.

– Vous ? On aura tout vu ! Et en quel honneur ?

– D’une part, Monsieur le commissaire divisionnaire, vous m’inspirez une indescriptible antipathie. D’autre part, Aïcha est mon amie, c’est une excellente collaboratrice, et elle a raison dans tout ce qu’elle vous a dit.

– Elle a raison dans ce qu’elle m’a dit ? Ça c’est la meilleure ! Quel esprit partisan ! Vous n’avez rien entendu de notre discussion, et vous dites qu’elle a raison.

– C’est comme si j’avais entendu. Je connais sa façon de penser, d’agir et de travailler. Et vous, vous n’y comprenez rien au travail relationnel. Vous ne pensez qu’à la répression. Je sais, vous avez des objectifs : cinq cents arrestations, mille coups de matraque avant la fin de l’année. Sinon : Adieu la prime !

– Cet apprenti dictateur est en train de détruire tout mon travail. Ça me révolte, ajouta Aïcha.

– Vous, ça va ! Taisez-vous.

– C’est ça ! Quand on est arabe, on ferme sa grand-ouais !

– On réglera ça plus tard, la tartine de beurre. Vous pouvez disposer.

– Pas tant que je n’aurai pas vu Rachid et Djamel.

– Décidément, vous portez mon sang à ébullition. Quant à vous, Dumoulin, je vais m’occuper de votre cas. Croyez-moi, vous ne serez pas déçue. Refus d’obéissance pour commencer. Ça va vous coûter cher. Je me souviendrai de tout ça au moment de votre notation. De plus, j’ai étudié votre dossier professionnel. Pas brillant ! Vous êtes une tête de pioche. Beaucoup d’agitation, aucune efficacité. J’espère que vous n’attendez pas une promotion. »

Fabienne frappait à plusieurs reprises la paume de sa main avec sa chère matraque.

« C’est que j’ai une titanesque envie de cogner, moi. »

« Je vais m’en occuper de votre carrière. Je vous ferai muter en Haute-Corse. Ça vous plairait la Corse ? Il y a des commissariats qui s’embrasent là-bas. Ici, c’est la colonie de vacances. Vous saurez comment je m’appelle. J’ai des relations au Ministère, et même à l’Élysée. J’ai le bras long. »

Fabienne, de plus en plus énervée, faisait tournoyer son instrument de musique préféré de plus en plus près de la figure de son patron.

« Moi aussi j’ai le bras long, quand je l’équipe de cet accessoire.

– Arrêtez de remuer ça devant mon nez.

– Vous avez peur pour votre cartilage ? On fait moins le brave devant une femme en colère. Je suis tout de même plus redoutable qu’un petit noir qu’on va cueillir à l’école maternelle.

– Vous… Vous… Sortez immédiatement de mon bureau, ou je vous fais évacuer par les forces de l’ordre.

– Les forces de l’ordre, c’est moi. Et ce n’est pas votre bureau, c’est le bureau du commissaire. Et comme nous faisons équipe ensemble, c’est aussi mon bureau.

– Quoi ?

– Sortez immédiatement de mon bureau, ou je vous fais évacuer par les forces de l’ordre. C’est-à-dire avec mon pied quelque part.

– Alors là ! Alors là ! Je… Je… Petite insolente. Je vais vous taper un de ces rapports ! Il va peser lourd sur votre carrière. Je ne passerai pas par la voie hiérarchique. Je l’envoie directement à Nic… au président de la République.

– Envoie aussi une copie à Benoît XVI, » répondit Fabienne avec l’impertinence qui lui va si bien.

Paul Yssouvrez disparut, claquant la porte.

Quel calme, tout à coup !

« Mais qu’est-ce qui m’a pris de lui dire tout ça ?

– Alors les filles ! dit le commissaire embarrassé, j’ai bien l’impression que vous vous êtes fait toutes deux un nouvel ami.

– Ce bonhomme m’a déplu dès que je l’ai vu, répondit Aïcha. J’ai reconnu à ses premières paroles cette mentalité d’extrême droite déguisée qui afflige notre beau pays. Un de ces démagogues qui croient, et veulent nous faire croire qu’il suffit d’expulser tous les étrangers pour faire disparaître la délinquance et le chômage.

– Vous avez raison, Aïcha, permettez-moi de vous appeler ainsi. Notre nouveau patron n’est pas un cadeau du ciel. Vous avez sans doute agi selon votre cœur, mais comment vais-je vous défendre ? Ce type est un opportuniste accompli. Il a été nommé par faveur, tout le monde le sait. Il sait se faire des amis dans l’échelle sociale, lui : le préfet de police, le maire de Paris, le ministre de l’Intérieur, et si j’en crois la rumeur, le président lui-même.

– Pas étonnant, ajouta Aïcha, puisqu’il l’appelle Nick.

– Je le déteste, enchérit Fabienne, je le hais, je l’exècre. Il a des prétentions et des ambitions démesurées. Il traite son personnel avec mépris. Il n’aime pas les jeunes, ni les bronzés. Alors quand on est jeune et bronzé, tu t’imagines ! Depuis son arrivée, il a tout cassé dans le commissariat, il a usurpé notre rôle, s’imaginant être le seul pourvu d’efficacité. Il nous tyrannise, il nous met sous pression du matin jusqu’au soir. C’est à croire qu’il sort directement des chaînes de montage de chez Kärcher.

– Et qu’allez-vous faire, maintenant ? demanda Mansinque.

– Moi, dit Aïcha, je n’ai pas peur. Je suis bien notée, tout le monde apprécie mon travail, aussi bien mes chefs que les jeunes du quartier, tout le monde sauf ce succédané de Mussolini à vapeur. Dans le pire des cas, je serai mutée en banlieue en guise de brise-lame.

– Et vous, Fabienne ? Je ne donne plus un centime de franc CFA de votre carrière.

– On recrute des caissières chez Tati. C’est bien caissière, un métier plein d’avenir. On peut même devenir ministre. Vous m’imaginez Garde des Sceaux, au prix où est le gazole. Je forcerai le Popaul à se vautrer devant moi.

– Tu rêves tout éveillée, ma petite pieuvrette ! répondit Aïcha.

– Pour le moment, poursuivit Mansinque, c’est moi qui suis vautré, et j’en ai honte. Quand je vois la bravitude, pardon, la bravoure avec laquelle vous avez tenu tête à cet enragé ! Et moi qui obéis sans réagir !

– Nous avons le feu de la jeunesse et vous la sagesse de la maturité.

– Je crois bien que je vais vous ravir un peu de votre jeunesse et de votre feu. D’ailleurs, je ne risque plus ma carrière, moi. Elle est dans mon album photo, ma carrière. »

Ce maudit téléphone sonne encore.

« Allo ! Mansinque. C’est exact… c’est exact… Ozdenir… C’est exact… Youssouf Ozdenir… Un Turc… C’est exact… Travailleur clandestin… C’est exact… »

[1]           Sourate 19.35

[2]           Razul : Le prophète suprême : Mahomet ; Nabi : un des autres prophètes : Jésus.

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