Le mystère de la 4e strophe de « Quand je contemple cette croix » (Isaac Watts)

 Car l’amour de Christ nous presse, parce que nous estimons que, si un seul est mort pour tous, tous donc sont morts… 2 Corinthiens 5.14

Quand je contemple cette croix
Où tu mourus, Prince de gloire,
Combien mon orgueil d’autrefois
M’apparaît vain et dérisoire !

O mon Sauveur, ne permets pas
Qu’en aucun bien je me confie,
Sauf dans le sang que tu versas
Pour que ta mort devînt ma vie !

Vit-on jamais amour si grand
S’unir à douleur plus extrême,
Et l’épine, au front d’un mourant,
Resplendir comme un diadème ?

Je voudrais t’apporter, Seigneur,
Tout l’univers, en humble offrande ;
Mais voici ma vie et mon cœur :
C’est ce qu’un tel amour demande !

Quand je contemple cette croix
Ruben Saillens, W.-E. Miller, d’après Isaac Watts

Un classique

Isaac Watts from NPG.jpg

L’hymne « Quand je contemple cette croix (“When I survey the wondrous cross”) a été écrit par Isaac Watts (ci-contre) en 1707. Ce cantique basé sur Galates 6.14 est un classique de l’église protestante anglo-saxonne. Il existe plusieurs versions en français, comme celle de Ruben Saillens (AF108, ATG124) que vous avez lue ci-dessus.

Ce texte est exceptionnel par sa théologie très riche, ce qui en fait une confession de foi intemporelle pour chaque chrétien. Mais ce n’est pas tout : cet hymne est aussi un chef-d’oeuvre de poésie. Par exemple, dans la troisième strophe où l’amour et la douleur s’unissent et que la couronne d’épines devient un riche diadème. Ou encore lorsque l’hymne se termine par ce sublime point d’orgue : « Demands my Soul, my Life, my All » (Exige mon âme, ma vie, tout de moi…).

Le mystère de la 4e strophe

Mais Wikipédia (ici) nous informe d’un fait étrange : « la quatrième strophe de l’hymne (« His dying Crimson … ») est souvent omise dans les versions imprimées, une pratique qui a commencé avec George Whitefield en 1757″, sans donner plus d’explication. La version française de Ruben Saillens n’échappe pas à la règle : la 4e strophe est omise et l’on passe directement de la 3e à la 5e. Mais alors, pourquoi cette strophe a-t’elle disparu de façon si mystérieuse ? Elle est pourtant belle et limpide, avec des images fortes et poétiques  :

His dying Crimson, like a Robe,
Spreads o’er his Body on the Tree;
Then am I dead to all the Globe,
And all the Globe is dead to me.

Pauline Martin en 1950 en propose cette traduction  :

Grâce à ton sang, Christ, que je vois,
Couler, flot pourpre, sur le bois
La terre entière meurt pour moi ;
Je meurs moi-même loin de toi.

Une traduction qui favorise, dans les deux derniers vers, la rime au dépend du chiasme (il faut prononcer « kiasme » cette figure de rhétorique qui consiste à inverser deux groupes de mots) :

Then am I dead to all the Globe, (Alors suis-je mort au monde,)
And all the Globe is dead to me. (Et tout le monde est mort pour moi.)

Quelle beauté pourtant, que cette croix formée par les mots « mort » et « monde » comme un écho à la profondeur théologique du verset de Galates 6.14 :

En ce qui me concerne, jamais je ne tirerai fierté d’autre chose que de la croix de notre Seigneur Jésus-Christ. Par elle le monde est crucifié pour moi, comme je le suis pour le monde. Galates 6.14

On comprend ici que, par la mort de Jésus-Christ sur la croix, nous sommes juridiquement mort au monde du péché. Ce monde-là dans lequel nous étions reconnus autrefois (Galates 1.14) est mort pour nous. Pas simplement mort : crucifié, honteusement et publiquement, livré au mépris de tous.
Car le monde nous regarde désormais avec le mépris qu’on a pour des crucifiés. Lorsque nous mettons le monde « à la poubelle » comme une chose honteuse (Philippiens 3.8) le monde nous met à son tour à la poubelle comme une chose honteuse.
Ce qui est merveilleux, c’est que Paul s’en glorifiait ! La croix de Christ ne le rendait pas déprimé et honteux, mais joyeux et fier, car son cœur avait changé.

La justification n’est nullement une fiction légale, par laquelle le statut de l’homme change, alors que son coeur demeure inchangé. Nous sommes “déclarés justes dans l’union avec Christ”. En d’autres termes, notre justification a lieu quand nous sommes unis au Christ par la foi. Or, quiconque est uni au Christ n’est plus la même personne. Au contraire, il est changé. Ce n’est pas seulement son statut devant Dieu qui est changé. C’est lui-même qui est changé – de façon radicale et permanente.
John Stott, Appelé à la Liberté, le message de l’Épître aux Galates, Éditions Emmaüs, 1996.

Alors pourquoi avoir supprimé cette strophe ? Si vous avez une idée, laissez-moi un commentaire, je vous en serai bien reconnaissant…
EDIT : ma demande a été entendue pour ma plus grande joie. Cactus Ren nous propose une explication très intéressante :

Si Saillens n’a pas traduit la quatrième strophe, c’est très probablement parce qu’il en ignorait l’existence ; elle ne contient aucun obstacle doctrinal qui l’en aurait empêché.
Mais ce n’était peut-être pas l’opinion de George Whitefield, qui, comme beaucoup de puritains calvinistes de son époque, craignait que des émotions humaines déployées sans retenue puissent laisser penser au public que le salut dépendrait en quelque sorte d’une réponse sentimentale de l’homme au spectacle de la crucifixion. Bref, en son temps Whitefield a supprimé cette strophe, probablement comme certains pasteurs aujourd’hui ne recommanderaient pas d’aller voir le film La Passion de Christ, avec Mel Gibson : c’était trop « gore », pour le XVIII° s. (Lire la suite du commentaire)

Il nous manquait aussi une belle traduction de la 4e strophe, qui respecte à la fois la versification en octosyllabes et les rimes croisées, en voici une grâce à Cactus Ren :

Quand par amour sa vie m’inonde,
Pourpre manteau, couvrant le bois,
Je suis un mort au yeux du monde,
Comme le monde un mort pour moi.

Pour finir, je vous propose une très belle version (originale, voir les paroles en anglais) avec la 4e strophe, magnifiquement interprétée par la chorale du King’s College, Cambridge. C. :

3 commentaires sur “Le mystère de la 4e strophe de « Quand je contemple cette croix » (Isaac Watts)

  1. Magnifique cantique en effet, qui fera toujours partie du trésor hymnologique de l’Église ! Si Saillens n’a pas traduit la quatrième strophe, c’est très probablement parce qu’il en ignorait l’existence ; elle ne contient aucun obstacle doctrinal qui l’en aurait empêché.

    Mais ce n’était peut-être pas l’opinion de George Whitefield, qui, comme beaucoup de puritains calvinistes de son époque, craignait que des émotions humaines déployées sans retenue puissent laisser penser au public que le salut dépendrait en quelque sorte d’une réponse sentimentale de l’homme au spectacle de la crucifixion. Bref, en son temps Whitefield a supprimé cette strophe, probablement comme certains pasteurs aujourd’hui ne recommanderaient pas d’aller voir le film La Passion de Christ, avec Mel Gibson : c’était trop « gore », pour le XVIII° s.

    Cette méfiance exagérée vis-à-vis de l’humanité de Christ a été une des raisons de la réaction piétiste contre la scolastique calviniste, des frères moraves, notamment. Zinzendorf se convertit en voyant un tableau de Christ crucifié :

    J’ai fait cela pour toi, que feras-tu pour moi ?

    De manière générale, l’art chrétien, poésie ou peinture, ne peut que se poser en tension avec tout système doctrinal qui hypertrophie le déterminisme divin, aux dépends des émotions humaines ; puisque l’art n’est pas autre chose que leur expression symbolique.

    Bien qu’il serait prétentieux de vouloir s’immiscer dans les vers de Saillens, je propose ceci pour la strophe absente. Les octosyllabes y sont, du moins, ainsi que les rimes croisées :

    Quand par amour sa vie m’inonde,
    Pourpre manteau, couvrant le bois,
    Je suis un mort au yeux du monde,
    Comme le monde un mort pour moi.

    Aimé par 2 personnes

    1. Excellent !! Merci beaucoup Cactus Ren, j’étais sûr de pouvoir compter sur toi, j’ai édité l’article pour ajouter ton explication. C’est en effet plus que probable et très intéressant. Je trouve ça génial de voir que cet hymne peut nous parler du rapport entre l’art et la doctrine. Quant à ta traduction de la 4e strophe, je la trouve magnifique, très équilibrée et fidèle à l’originale tout en respectant les contraintes de Saillens, bravo !!!

      Aimé par 1 personne

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