Nouvelles, Prose

L’aventure (par Raphaël Bögli)

Osphaldo scruta une fois de plus les environs. Le soleil faisait peser lourdement ses rayons sur le jeune homme. Il se tenait proche du sommet de la montagne, à quelques mètres de l’entrée d’une grotte. Il attendait patiemment. Il avait une mission.

Il allait l’accomplir.

Il saisit à nouveau un caillou à ses pieds et le projeta de toutes ses forces dans la grotte. On l’avait prévenu qu’un grincheux mettait du temps à se réveiller, mais cela faisait presque une heure qu’Osphaldo essayait d’attirer son attention. Est-ce que l’examinateur s’était trompé ?

Il pouvait entendre au loin le fracas des vagues géantes qui s’écrasaient contre la falaise. Derrière lui se trouvait une longue pente rocailleuse menant droit à une rivière qui elle-même s’arrêtait plus bas à la frontière de la forêt. Cette dernière s’étendait sur un petit kilomètre et s’arrêtait nette sur une corniche. Ensuite, c’était la mer à perte de vue.

Osphaldo était bien décidé à réussir son examen. Il s’accroupit pour vérifier que ses sandales étaient bien serrées et que son poignard était bien fixé à sa ceinture. Cette arme était « la clef de sa réussite », lui avait-on-dit. Il ne lui avait pourtant rien trouvé d’original et n’avait aucune idée à quoi elle allait lui servir. Il n’espérait pas devoir affronter le grincheux avec une si petite arme.

Il essuya son front transpirant du revers de sa main. Il sortit sa gourde pour boire une gorgée d’eau lorsque le monstre de la grotte hurla.

Il ne prit pas la peine d’avaler, il cracha l’eau et laissa tomber sa gourde en se retournant pour courir.  Sentant la panique monter en lui, il décida de figer le temps un court instant pour se reconcentrer. Osphaldo était capable d’accélérer sa pensée au point que tout autour de lui semblait ralentir. Il se laissa imprégner de la verdure de la forêt et de la vue scintillante de l’eau qui s’étendait à l’horizon. Puis il se fixa sur son premier objectif : fuir.

Il effectua un bond. Il atterrit sur un rocher deux mètres plus bas et se laissa tomber en s’aidant de ses mains pour attraper une prise et ralentir sa chute. La pente était très raide : il ne pouvait pas courir droit en bas. Il dévala la pente le plus vite possible en effectuant des bonds et en s’aidant des rochers.

Lorsqu’Osphaldo effectuait ce genre d’effort physique, il n’activait sa capacité pour ralentir le temps que lorsqu’il en avait vraiment besoin. Lorsqu’il l’activait, il perdait la notion de vitesse et de déplacement de son corps, ce qui le poussait à faire des erreurs le déséquilibrant et le blessant. Pour bien gérer sa descente, il ralentissait le temps une fois dans les airs pour décider du passage qu’il allait emprunter. Il pouvait ainsi déterminer le passage le plus rapide pour arriver en bas saint et sauf.

Osphaldo atterrit sur une pierre qui céda sous son poids. Il attrapa tant bien que mal un rocher avec sa main droite et il se laissa entrainer par un mouvement de balancier qu’il acheva en salto arrière pour atterrir sur une motte de terre glissante. Bien sûr, il n’avait pu improviser ce mouvement uniquement grâce à sa capacité à réfléchir très vite. Il se laissa glisser sur la terre sèche sur quelques mètres puis continua sa course jusqu’à la rivière.

Il entendait de puissants battements d’ailes derrière lui. Le grincheux se rapprochait.

Il était déjà essoufflé. Il savait que sa condition physique faisait partie du test et il était certain que l’examinateur ne lui avait pas imposé un défi où sa vie était en péril sans s’être assuré qu’il pourrait réussir. Osphaldo reprit courage et se prépara à plonger dans la rivière.

En sautant dans l’eau, il se retourna pour apercevoir pour la première fois le grincheux qui n’était plus qu’à quelques mètres de lui. C’était une panthère noire recouverte de plumes et dotée de grandes ailes dont l’envergure devait bien faire deux fois la taille d’Osphaldo. Il avait une longue queue qui non seulement le guidait en vol mais lui permettait également d’empoisonner sa cible avec un dard. Ses dents brillaient au soleil. Le reste était noir mat. C’était un prédateur des cavernes qui s’aventurait parfois à l’air libre, s’il manquait de gibier.

Osphaldo atterrit dans la rivière peu profonde. Le courant était puissant. Il ajustait tant bien que mal sa position dans l’eau pour ne pas finir écrasé ou empalé contre un rocher. Lorsqu’il sortait la tête de l’eau pour avaler une bouffée d’air, il apercevait le grincheux qui le poursuivait sans relâche. La rivière allant de plus en plus vite, il gagnait peu à peu du terrain sur son assaillant.

Il avait passé huit ans à se préparer pour ce jour. Quotidiennement ou presque, il avait suivi un entrainement rigoureux et pénible afin de fortifier son corps et d’apprendre différents arts. Du haut de ses seize ans, il savait à peine lire et écrire mais il était capable de survivre seul pendant plusieurs jours dans des zones dangereuses.

Osphaldo remarqua une chute devant lui. Il appuya de toute la force de ses deux jambes contre un rocher pour ralentir un peu sa descente. Il essaya sans succès d’apercevoir l’endroit où il allait atterrir. Le courant était beaucoup trop fort et il dû se laisser aller. Une fois dans les airs, il comprit à son grand déplaisir qu’il n’allait atterrir qu’une vingtaine de mètres plus bas.

Et plouf !

Il tomba penché vers l’avant. Le choc lui vida les poumons. Il était loin d’avoir réussi un atterrissage parfait. Il n’eut pas le temps de reprendre ses esprits qu’il devait déjà se concentrer pour éviter un bout de rocher coupant qui était sur sa trajectoire.

Il aperçut enfin le tronc des grands arbres de la forêt. Le courant de la rivière avait diminué et il s’empressa de sortir de l’eau pour aller plus vite en courant. Il avait juste assez d’avance sur le grincheux pour atteindre les bois en premier.

La forêt ne laissait pas assez d’espace entre ses troncs à la panthère noire pour voler. Elle dû fermer ses ailes et se mettre à courir. Elle perdit alors son avantage et se déplaçait à une vitesse proche de celle d’Osphaldo. La vision de ce dernier commença à s’embrouiller. Il avait fourni un effort intense. Encore une fois il reprit courage en se rappelant que l’examinateur avait probablement tout prévu. Il ne ralentit pas. Il ne lui restait maintenant plus qu’une minute avant d’arriver en haut de la falaise surplombant la mer.

Et il ne savait toujours pas ce qui l’attendait.

En apercevant les derniers troncs d’arbres, il attrapa le poignard coincé dans sa ceinture et le garda fermement dans sa main. Dès qu’il fut sorti de la forêt, il activa sa capacité pour figer le temps et observer les alentours. En face de lui, il n’y avait qu’un panneau avec une flèche dirigée vers le bas où il était écrit : « C’est ici ». Il s’empressa de rejoindre l’indication.

Derrière lui le grincheux franchit à son tour la frontière marquée par les arbres et bondit aussitôt dans les airs en ouvrant ses ailes. L’animal avait faim et il était décidé à ne pas laisser sa proie s’échapper. Il n’y avait plus grand chose à manger dans sa grotte, à part quelques taupes qui étaient plutôt difficiles à attraper puisqu’elles se cachaient dans la terre quand elles l’entendaient arriver. Le grincheux ne craignait rien. Dans les environs, il n’avait jamais rencontré un seul prédateur à sa hauteur, pas même en dehors de sa grotte.

Osphaldo arriva près du panneau et sauta sur une plateforme quatre mètres plus bas. Pendant sa chute, il observa un engin étonnant. La base de la machine était en acier. Dessus était couché un long tronc en bois se terminant par un espace cubique tenu par de solides cordes. Toujours dans les airs, il essaya de se remémorer le nom et l’utilité de cet engin…

Une catapulte !

Pardon ? Une catapulte ? Mais pourquoi faire ?

Il atterrit sur le bout de ses pieds pour amortir le choc et effectua une roulade vers l’avant. Il monta sur la catapulte pour en apprendre plus, alors que le grincheux, qui s’était élevé dans les airs, s’apprêtait à piquer vers lui comme un faucon pour le déchiqueter.

L’espace cubique de la catapulte contenait un moule de la forme d’un homme de la taille d’Osphaldo. À l’emplacement de la main droite sur le moule, il y avait une fente. « La clef de la réussite » ricana intérieurement Osphaldo. Il se coucha dans le moule et s’apprêta à enfoncer le poignard dans la fente.

Il figea le temps et réfléchit. Si la catapulte le projetait vers la mer, s’il survivait à la chute d’une centaine de mètres de hauteur en atterrissant dans l’eau, il serait incapable d’échapper au Grincheux qui le pourchasserait jusque dans la mer. La voltige serait certes spectaculaire mais la chute catastrophique.

Pendant qu’il se posait des questions, le grincheux fusait droit sur lui, la gueule grande ouverte, prêt à le dévorer. Peut-être Osphaldo devait-il attendre le bon moment et sortir de la catapulte avant d’enfoncer le poignard dans la fente pour que la catapulte frappe le grincheux ? Mais il en était probablement incapable et le moule en forme d’humain n’aurait alors aucun sens.

Il fit confiance.

Une grande partie de son entraînement au fil des années avait été d’apprendre à quoi il pouvait se fier. Certains fruits sont bons alors que d’autres empoisonnent. Certains animaux sont domesticables alors que d’autres peuvent décider à tout moment de mordre. Pour réussir l’examen, il s’était engagé à faire pleinement confiance à son examinateur. Maintenant cette confiance était probablement mise à l’épreuve.

De plus, il avait entendu parler d’engins très complexes. Probablement que la catapulte n’était qu’une forme trompeuse. Probablement que le moule allait se refermer pour le protéger et qu’il devrait attendre qu’on vienne le chercher. Ou alors une trappe s’ouvrirait sous la catapulte et le protègerait. S’étant un peu rassuré et voyant que le grincheux ne cessait de se rapprocher, il enfonça le poignard dans la fente.

La catapulte propulsa Osphaldo loin dans les airs.

La voltige fut spectaculaire.

Osphaldo fut presque assommé par la puissance de l’accélération. Il était parti haut, très haut… et pas très loin. Arrivé au point mort, juste avant de commencer sa folle descente, il figea le temps.

Si c’était son dernier saut, il aurait le temps d’en profiter. Il pouvait probablement vivre l’équivalent d’une demi-heure pendant sa chute. Cependant, en ralentissant le temps il ne pouvait pas sentir l’air écrasant son visage. Il ne profiterait pas de la sensation de vitesse. Il n’avait jamais eu l’occasion de vivre une telle sensation.

Il reprit ses esprits. Il n’était pas là pour se morfondre sur son sort. Même si sa vie était en danger après avoir suivi les ordres de quelqu’un, il décida de continuer à faire confiance. Son examinateur avait probablement prévu quelque chose de surprenant.

Il remarqua une silhouette. À mi-hauteur de la falaise il y avait un énorme nid d’où un aigle géant avait pris son envol.

Le rapace fonça droit en dessous d’Osphaldo. Ce dernier se prépara à atterrir dessus. Il n’avait encore jamais volé de cette manière, ni en chute libre, ni sur un oiseau géant. Il expira en atterrissant lourdement sur l’aigle. Il se demanda comment le rapace avait pu réagir si vite et surtout comment il savait ce qu’il devait faire. Un aigle géant ? Il en avait entendu parler dans les légendes. Un aigle géant apprivoisé ? Il ne l’avait jamais imaginé…

Pensant être tiré d’affaire et voyant que le grincheux n’arriverait jamais à les rattraper, il soupira de soulagement. Mais cela fut bref. Osphaldo paniqua lorsque l’aigle entama une montée droit vers le ciel. Il s’accrocha de toutes ses forces aux plumes pour ne pas tomber à la renverse. Il essaya de figer le temps pour se calmer mais sans succès. Il avait effectué un effort trop important et avait vécu un choc émotionnel violent. Il ne pouvait plus utiliser son pouvoir. Cela lui était déjà arrivé lors de certains entraînements épuisants et intenses. Il lui était maintenant impossible d’employer sa faculté mentale.

Ses avant-bras se figèrent sous l’effort fournit pour se tenir à l’aigle. Au fur et à mesure qu’il montait, il avait de plus en plus de mal à respirer. Il ferma les yeux et essaya d’expirer plus profondément. Bien que la panique l’eût gagné, il ne perdit pas son objectif de vue.

Un jour, son enseignant, Juthedst, lui avait demandé de s’accrocher à une branche. Osphaldo s’était accroché, avait attendu quelques secondes avant de lâcher prise, puis avait demandé quelle était la prochaine étape de son entraînement. Juthedst lui avait demandé de s’accrocher à nouveau. Encore, encore et encore.

Osphaldo s’était indigné de devoir faire quelque chose d’aussi stupide alors que certains de ses amis étaient partis étudier l’art de la musique et de la danse. Il n’avait pas compris pourquoi il devait rester suspendu à une branche, mais il avait obéi. Lorsqu’il n’arrivait plus à lever ses bras, Juthedst lui avait accordé une courte pause. Ensuite Osphaldo avait dû se suspendre par les jambes. Cet entraînement s’était répété une fois par semaine, d’abord quelques heures puis par la suite toute la journée.

Aujourd’hui il n’avait pas l’occasion de se suspendre par les jambes ou d’effectuer une pause. Ses bras musclés tinrent bon.

Durant son apprentissage quelque chose avait beaucoup étonné Osphaldo : personne ne l’avait obligé à continuer. Il avait reçu à tout moment le droit d’arrêter sa formation. S’il se rendait à un entraînement il était dans l’obligation d’y participer sérieusement, mais il aurait pu abandonner à n’importe quel moment. Il en avait souvent eu l’envie. Une fois il s’était éclipsé dans la forêt pour éviter de réaliser une tâche ingrate. Un ours pourpre l’avait alors attaqué. Ce dernier allait le déchiqueter lorsqu’une flèche s’était enfoncé dans la bête et l’avait littéralement renversé et propulsé dans les airs. Juthedst était arrivé en courant, un arc sans corde à la main. Il avait pris Osphaldo dans ses bras en lui demandant s’il n’était pas blessé.

Osphaldo avait maintenant les yeux fermés. Il était terrifié. Il était à bout de ce qu’il pouvait supporter. C’est en endurant des épreuves qu’il était devenu fort. Ce n’était qu’une épreuve de plus. Il s’était entrainé et il n’avait pas de raison d’échouer. Son objectif était tellement important à ses yeux qu’il se refusait l’idée d’abandonner.

L’aigle effectua une figure aérienne et Osphaldo se retrouva la tête en bas. Le rapace replia ses ailes et se propulsa à l’envers, vers le bas. Osphaldo fut écrasé sous le poids de l’oiseau géant. L’aigle ouvrit ses ailes et ralentit brusquement. Sous le choc, Osphaldo lâcha prise et tomba dans le néant.

Il hurla de peur.

La réussite de la course-poursuite contre le grincheux, il pouvait se l’attribuer. Il avait sauté, couru, nagé et fait les bons choix. Il en était ressorti vainqueur. En revanche, s’il survivait à ce qui était en train de lui arriver, il n’aurait aucun mérite. Intérieurement, il avait envie de maudire la décision d’avoir mis sa vie entre les mains de quelqu’un d’autre. Il ne serait pas dans cette situation s’il n’avait pas accepté de réaliser cet examen. Quelle idée de voler sur un aigle !

Pourtant il avait été reconnaissant de voir cet aigle voler à son secours. Il décida de rediriger ses pensées. Après-tout, si c’était les derniers instants de sa vie, autant les vivre dans la joie et non dans le regret. Il espérait que ce ne soit pas la fin. En fait, il en était certain. Il lança un cri de guerre pendant sa chute effrénée.

Il tombait la tête la première. Il se retourna, en s’attendant à voir l’aigle piquer pour le rattraper en plein vol. Mais ce dernier volait tranquillement bien au-dessus de lui. Il regarda alors en dessous de lui pour apercevoir un autre animal volant qui le rattraperait. Mais il ne vit rien. Ses yeux étaient troublés et il n’aperçut pas le trou translucide dans lequel il tombait.

Il ne comprit absolument rien.

Il ne faisait pas que tomber, il était aussi propulsé dans les airs à intervalle irréguliers. Il arriva au point mort de son ascension. Il était ailleurs. Où ça ? Il n’en avait pas la moindre idée. Il retomba quelques mètres plus bas en effectuant une cabriole pour amortir sa chute.

Il observa avec un regard béat une vingtaine de personnes qui le félicitait. L’un deux s’approcha de lui et lui demanda :

– Alors comment était la traversée de la Terre ?

Osphaldo n’en crut pas ses oreilles. Il était tombé et s’était retrouvé de l’autre côté de la Terre, avec la même vitesse et la même direction. Il avait donc été projeté dans les airs à l’autre bout du monde. Mais comment ?

Il grimaça de douleur en essayant de se relever. Il s’était brisé une cheville dans sa chute. Celui qui s’était approché de lui posa sa main sur sa cheville. Elle fut instantanément guérie. Il s’adressa à Osphaldo :

– Je suis Mercko. Pour résumer la situation, on va tous ensemble utiliser ce portail pour atteindre notre destination. Je peux nous transporter facilement. Il faut qu’on se dépêche on a un peu de retard.

Tous s’avancèrent vers la grande pierre plate au sol sur laquelle étaient dessinées des symboles mystiques. Ils se tinrent la main. Mercko toucha la pierre avec sa paume et pouf ! Ils étaient ailleurs.

Osphaldo fut époustouflé par l’univers dans lequel ils avaient atterri.

Mais ceci n’est ni le lieu ni le moment de le décrire. Ce qui est certain, c’est qu’Osphaldo avait encore des aventures palpitantes à vivre.

 Fin

Vous pouvez retrouver cette nouvelle dans notre eBook gratuit Le point commun, à télécharger sur cette page.

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