Poésie, Réflexions

La Harpe, qui a changé ses cordes ?

Paraphrase du Psaume 1

Heureux qui n’a jamais d’une oreille indulgente, Ecouté du méchant les conseils séducteurs  ; Qui détourna ses pas des sentiers corrupteursOù l’impiété guide une foule imprudente, Et loin de lui laissa l’orgueilSiéger dans la chaire insolente, D’une raison trompeuse et le trône et l’écueil  !
Dans la loi du Très-Haut, son cœur humble et docile, En cherchant ses devoirs, a trouvé ses plaisirs.Par le goût des vrais biens guéri des vains désirs, Il repose en son Dieu sa volonté tranquille  ; Il médite au sein de la nuitSa loi que l’amour rend facile, Et chante avec le jour le Dieu qui l’a produit.
Tel sur des bords heureux, l’arbre dont une eau pureAbreuve la racine et les rameaux féconds, Croît sous un ciel ami, sans que les aquilonsInsultent son feuillage, ou sèchent sa verdure  :Nourri des plus douces chaleurs, Riche de sève et de culture, Il donnera les fruits qu’avaient promis ses fleurs.
Qu’il n’en est pas, grand Dieu, qu’il n’en est pas de mêmeDe la race infidèle, objet de tes mépris  ! Punis par leurs succès, par leur gloire flétris, Les méchants, égarés, marchent sous l’anathème  :Les jours de leur prospérité, Devant ta justice suprême, Sont un sable mouvant dans les airs emporté.
Au jour où devant toi le redoutable livreS’ouvrira dans le ciel pour juger l’univers, Evoqué des tombeaux, tout ce peuple perversAlors en sortira, mais non pas pour revivre  ; Et, muets devant cette loiQu’ils avaient dédaigné de suivre, Ils n’oseront lever leurs regards jusqu’à toi.
Ton œil voit tes élus, et tu connais leur voie  ; Mais celle des pécheurs, toujours loin de tes yeux, Appartient au néant invoqué par leurs vœux.Séparés de tes saints, dont tu feras la joie, Tous de tes cieux déshérités, Des enfers éternelle proie, Dans l’éternelle mort seront précipités.

Cette remarquable paraphrase biblique développe fidèlement chacun des six versets du Psaume premier, par une strophe composée de sept vers, sur trois rimes, structure déjà assez inhabituelle. Mais c’est surtout l’identité de son auteur qui la rend digne de curiosité : si l’on vous disait que Michel Onfray l’a écrite, vous auriez le droit d’en douter… Pourtant, les contemporains de Jean-François de La Harpe (1739-1803) auraient pu être aussi sceptiques que vous, en entendant que ce célébrissime auteur et critique littéraire, admirateur de Voltaire, grand anti-clérical et révolutionnaire enthousiaste, se serait brusquement mis à chanter les louanges du Dieu qu’il méprisait auparavant.

Comme il arrive toujours aux grands mouvements de renversements sociaux, leur unité de départ ne tarde pas à se lézarder, leurs chefs se suspectent mutuellement de trahison et se guillotinent entre eux. Bien que La Harpe se soit fait l’avocat fervent des idées de la Révolution, pour une raison inconnue il déplaisait à Robespierre, qui en 1794 le fit arrêter et enfermer au Palais du Luxembourg transformé à cette époque en prison. Il y resta environ six mois, n’ayant conservé sa tête que parce qu’entre temps le sanguinaire adorateur de la Raison avait perdu la sienne. Dans une lettre en un ami La Harpe raconte le récit de sa conversion :

J’étais dans ma prison, dit-il, seul dans ma chambre et profondément triste. Depuis quelques jours j’avais lu les Psaumes, l’Évangile et quelques bons livres. Leur effet avait été rapide, quoique gradué. Déjà, j’étais rendu à la foi; je voyais une lumière nouvelle, mais elle m’épouvantait et me consternait, en me montrant un abîme, celui de quarante années d’égarement. Je voyais tout le mal et aucun remède : rien autour de moi qui m’offrît les secours de la Religion.

D’un côté, ma vie était devant mes yeux, telle que je la voyais au flambeau de la vérité céleste, et de l’autre la mort, la mort que j’attendais tous les jours, telle qu’on la recevait alors. Le prêtre ne paraissait plus sur l’échafaud pour consoler celui qui allait mourir ; et il n’y montait plus que pour mourir lui-même.

Plein de ces désolantes idées, mon cœur était abattu, et s’adressait tout bas à Dieu, qu’il venait de retrouver et qu’à peine connaissais-je encore. Je lui disais: Que vais-je faire? Que vais-je devenir? — J’avais sur une table l’Imitation de Jésus-Christ et l’on m’avait dit que dans cet excellent livre je trouverais la réponse à mes pensées.

Je l’ouvre au hasard, et je tombe, en l’ouvrant, sur ces paroles: « Me voici, mon fils ; je viens à vous parce que vous m’avez appelé. » Je n’en lus pas davantage : l’impression subite que j’éprouvai est au-dessus de toute expression, et il ne m’est pas plus possible de la rendre que de l’oublier. Je tombai la face contre terre, baigné de larmes, étouffé de sanglots, jetant des cris et des paroles entrecoupés. Je sentais mon cœur soulagé et dilaté, mais en même temps comme prêt à se fendre.

Assailli d’une foule d’idées et de sentiments, je pleurai assez longtemps, sans qu’il me reste, d’ailleurs, d’autre souvenir de cette situation, si ce n’est que c’est, sans aucune comparaison, ce que mon cœur a jamais senti de plus violent et de plus délicieux, et que ces mots: « Me voici, mon fils, » ne cessaient de retentir dans mon âme et d’en ébranler puissamment toutes les facultés.

Tel un instrument de musique dont le Maître vient de remplacer les vieilles cordes par un jeu de nouvelles, accordées selon son oreille, La Harpe, le cœur véritablement changé par cette action puissante et imprévisible du Saint Esprit, employa désormais son talent littéraire à la louange de Dieu. Il commença par traduire le Psautier, à partir du latin de la Vulgate. C’est de ce travail exécuté en prison qu’est extraite la paraphrase du Psaume 1 que l’on vient de lire.

la Harpe
Jean-François de La Harpe

 
 

Il lui restait moins d’une dizaine d’année à vivre sur cette terre, et d’après sa conduite jusqu’à ce terme, il semble bien que sa conversion ait été réelle. On retrouva dans ces papiers, après sa mort, les fragments d’une Apologie de la Religion, qu’il n’a pas eu le temps d’achever. Il y écrivait ceci, à l’occasion de la guérison de l’aveugle-né, racontée dans l’Évangile de Jean :

« Et moi aussi je crois ; et moi aussi je vous adore, adorable auteur du récit et du miracle qui l’un et l’autre sont de Dieu. Moi aussi, j’étais aveugle, non pas de naissance, mais d’orgueil, et vous avez eu pitié de moi, et vous m’avez ouvert les yeux ! Ne permettez pas, je vous en conjure, qu’ils se referment jamais après avoir vu votre lumière, ni que les malédictions de l’impiété ferment jamais ma bouche , après que vous lui avez permis de vous confesser, tout indigne qu’elle en fût toujours. »

Comme la plupart de ses contemporains français, La Harpe n’a pas connu autre chose en matière de christianisme que l’Église catholique romaine. C’est la raison pour laquelle le récit de sa conversion est devenu une pièce d’anthologie des mouvements catholiques intégristes, ou royalistes. Mais peu importe, elle démontre que l’action salvatrice de Dieu déborde comme il lui plaît les cloisonnements et les préjugés humains. La même remarque s’appliquerait encore à la conversion de Pascal, dont nos évangéliques s’empressent de liker les citations en jargon américain réformé, en oubliant de se rappeler qu’il fut, par ignorance, violemment anti-protestant. La conversion de La Harpe prouve encore que le travail du Saint Esprit dans les cœurs n’est pas entravé par un climat délétère de guerre civile, ou par l’hostilité notoire au christianisme de certains : même un Onfray, même un Houellebecq pourraient être éclairés par Dieu, s’il en avait décidé ainsi.

En liaison avec le nom de La harpe, il resterait encore à raconter la véritable histoire de la prophétie de Cazotte ; ce sera peut-être pour une autre fois…

7 réflexions au sujet de “La Harpe, qui a changé ses cordes ?”

  1. Bonjour,
    Merci Cactus Ren pour cet article.
    C’est en effet une très belle paraphrase du Psaume 1!
    Est-ce qu’il est possible d’avoir un avis sur l’Imitation de Jésus-Christ?
    En Christ,

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    1. Bonjour Amélie, et merci de votre commentaire.
      L’Imitation de Jésus-Christ est incontestablement un chef d’œuvre de la littérature chrétienne ; en soulignant bien le mot « littérature », qu’il faut se garder de remplacer par celui de « théologie », si l’on ne veut pas encourir les foudres des scolastiques, qui le trouvent trop « mystique ». Il a suscité l’admiration de plusieurs écrivains du grand siècle, qui l’ont traduit du latin : Pierre Corneille l’a mis en vers ; je pense d’ailleurs donner un extrait de cette versification, un jour…

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      1. Bonjour Cactus Ren,

        Je vous remercie de m’avoir renseignée à ce sujet.
        En tout cas les élements que vous avez fournis sur la conversion de La Harpe m’ont vraiment touchée et font réfléchir.

        Amélie.

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  2. Merci Cactus Ren pour cette belle histoire qui montre la puissance de notre Dieu.
    Une question : en quoi le fait que Pascal ait été anti protestant enlève quelque chose à la pertinence d’une pensée telle que celle ci par exemple:
    « Jésus-Christ que les deux Testaments regardent, l’Ancien comme son attente, le Nouveau comme son modèle, tous deux comme leur centre. » ?
    Amicalement

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    1. Bonjour Guy,

      Merci de votre appréciation.
      Ma remarque sur l’anti-protestantisme de Pascal ne visait aucunement à jeter un doute sur la beauté ou la pertinence de ses Pensées, mais elle était plutôt une auto-critique du milieu évangélique (où je me situe), qui a la fâcheuse manie de n’applaudir que ce qui a d’abord reçu le nihil obstat des néo-réformés américains. C’est ainsi que dans la blogosphère évangélique française, on ne cite que du Calvin retraduit de l’anglais, du Saurin que parce qu’un obscur PhD américain en a dit du bien, de l’Adolphe Monod avec des sous-titres pris encore de l’anglais, et du Pascal parce que la doxa réformée s’en est extasié de l’autre côté de l’Atlantique. Vous pouvez être sûr que si un jour paraît un article anglais calviniste vantant les mérites de Bossuet, de Fénelon, de Bourdaloue et de Massillon, nos suiveurs français chanteront illico leurs louanges.
      Bien cordialement.

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      1. Il y a quelque chose de vrai, mais la façon dont vous en parlez avec une étonnante régularité frise la paranoïa. Les français suivent les américains parce que les français évangéliques moyens sont souvent peu lettrés et découvrent, grâce aux américains, bien des choses. Je suis passé par là et c’est grâce à cette étape transitoire que j’ai appris à aimer la littérature française.

        À bientôt Cactus Ren/Francine/Théotex/Claude 🙂

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      2. Franchement non, je ne pense pas être paranoïaque, car celui qui souffre de cette maladie mentale ne peut pas s’empêcher de se sentir persécuté, et de le clamer sur les toits. Tandis que chez moi l’opposition à la mise sous tutelle anglo-saxone de la littérature évangélique ou de la théologie évangélique d’expression française est réfléchie et systématique : c’est le principe de la goutte d’eau qui fini par creuser la pierre, ou de de la propagande Coca-Cola si vous préférez : à force de répéter un slogan il finit par être entendu et cru.

        C’est pour cela que dans la plupart de mes rééditions d’ouvrages de valeur ThéoTeX je m’efforce de rappeler que le niveau d’érudition et de qualité d’écriture des protestants évangéliques du XIX° siècle, est de loin supérieur aux livres de cette catégorie traduits aujourd’hui de l’américain. L’identité et le but des Éditions ThéoTeX n’ont jamais rien eu de mystérieux ou de secret, il suffit d’aller en ligne pour le constater. Par contre, je m’explique mal votre motivation à m’appeler « Francine » : si ce nom est un pseudo, comme vous avez l’air de le penser, c’est évidemment parce que la personne qui l’utilise ne veut pas dire son vrai nom, dès lors que vous importe ? en quoi l’identité privée des gens vous regarde. Vous avez prétendu sur FB m’identifier avec « Francine » sous prétexte que j’aurais contrevenu aux conventions de FB en utilisant ce « pseudo ». C’est vous qui le dites, pas moi : plaignez-vous à FB.

        J’aime beaucoup l’Amérique puisque j’y vis, et les Américains puisque je fais partie de leur peuple. C’est vrai qu’ils n’ont pas beaucoup de culture géographique, mais ils ont un fort sens du patriotisme, dû à leur relatif jeune âge. Et ils me disent : « Moi, si j’étais français je défendrais la culture française » ; je suis bien d’accord avec eux !

        Aimé par 1 personne

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