Poésie, Réflexions

Made in New York

Si l’on en croit Wikipedia, le livre le plus traduit après la Bible, serait l’ouvrage de Saint-Exupéry, Le Petit Prince ; chiffres à l’appui, on peut se le procurer en 361 langues ! Il y a là une source de réconfort pour notre belle langue française, mais aussi d’interrogation : comment expliquer un tel succès ?

Avec la Bible, le Petit Prince, partage la caractéristique d’être écrit dans un langage très simple, extrêmement dépouillé, ce qui facilite bien sûr sa traduction. Les biblistes n’aiment pas trop qu’on le répète, parce que cela semble dénigrer au premier abord leur spécialité, mais c’est la vérité : l’hébreu et le grec des Écritures saintes étaient des dialectes populaires, peu sophistiqués, dans lesquels des gens ordinaires s’exprimaient tous les jours. Pensons par exemple aux béatitudes de Jésus sur la montagne : « Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage. Heureux les affligés, car ils seront consolés… » Sans rien perdre de leur sublimité, ces mots se traduisent naturellement dans n’importe quel idiome ; tandis que les mêmes idées, exprimées dans un lourd jargon philosophique ou scolastique, rebuteraient tout le monde.

Bien évidemment la simplicité du langage n’explique pas à elle seule la diffusion exceptionnelle du Petit Prince : cette œuvre doit contenir quelque chose d’universel, qui traverse l’épreuve de la traduction. Sans hésiter, on peut nommer poésie, cette mélodie mystérieuse, qui parvient encore à faire vibrer les fibres du cœur humain après avoir été transposée dans les gammes les plus diverses et les plus exotiques. En ce sens la Bible est le plus vaste et le plus universel des poèmes ; le livre divin, contient tous les secrets de l’âme humaine, qui s’y reconnaît elle-même, quel que soit le langage dans lequel on lui présente son miroir.

La poésie peut emprunter deux vêtements pour paraître sur scène : ou bien une robe d’apparat, tissée d’or et piquée de joyaux, la versification ; ou bien le costume simple et commode de la prose. Sauf à être complètement réécrit par un autre poète, le premier vêtement ne supporte pas la traduction ; tandis que le second passe partout. Ainsi la Bible contient très peu de poésie formelle ; quelques psaumes alphabétiques, quelques proverbes à écho, quelques bribes d’anciens cantiques de l’Église primitive, voilà à quoi se résume toute sa prosodie.

De Saint Exupéry nous ont été conservé de rares poèmes, qui montrent son intérêt précoce pour la littérature, mais également que ce n’était pas dans cette voie qu’il devait se révéler. Éduqué dans un bon établissement bourgeois catholique, souvent grondé pour sa paresse, il avait un jour été privé par l’abbé-directeur de son bureau, à cause du désordre constant dans lequel il le laissait. Pour le réclamer, il écrivit au tableau une ballade, se terminant par cet envoi :

Prince, qui par un geste inique,
Êtes devenu son bourreau,
Daignez, touché pas sa supplique,
Me rendre mon petit bureau.

Pour le plaisir et pour la rareté, donnons encore de lui un sonnet, L’étang semble dormir.

L’étang semble dormir, pas un roseau ne chante
Les saules consternés se taisent sur le bord ;
Pleurant ce qui leur fit souvent risquer la mort
De fragiles iris penchent vers l’eau pesante…

Car le dieu qui rendait la campagne vivante,
Le vent n’est plus ici pour l’animer encor,
Pour dire aux oisillons de prendre leur essor
Ou plisser l’étang bleu d’une vague mourante…

Mais les arbres pensifs attendent son retour.
Et nous sommes ainsi quand, n’ayant plus d’amour,
L’orage étant passé, rien chez nous ne frissonne,

Que réclamant ce qui nous fit pourtant souffrir
Notre cœur est muet, vide, triste à mourir
O mon ami… comme un paysage d’automne !

A n’en pas douter, St. Ex, en vers ou en prose, était donc poète. Mais maintenant il faut examiner le contenu de sa poésie, son idéal philosophique, et surtout, ce qui nous intéresse sur ce blog, décider si son message s’accorde avec la vérité chrétienne. Pour cela examinons la citation de Saint Exupéry préférée des internautes, extraite du Petit Prince :

C’est une folie de haïr toutes les roses parce qu’une épine vous a piqué, d’abandonner tous les rêves parce que l’un d’entre eux ne s’est pas réalisé, de renoncer à toutes les tentatives parce qu’on a échoué…

C’est une folie de condamner toutes les amitiés parce qu’une d’elles vous a trahi, de ne croire plus en l’amour juste parce qu’un d’entre eux a été infidèle, de jeter toutes les chances d’être heureux juste parce que quelque chose n’est pas allé dans la bonne direction. Il y aura toujours une autre occasion, un autre ami, un autre amour, une force nouvelle. Pour chaque fin il y a toujours un nouveau départ…

N’est-ce pas vraiment magnifique ? or tout ce qui est beau, et vrai par conséquent, ne peut-il pas en dernier ressort être attribué au Créateur, qui a lui-même placé en l’homme, fait à son image, le désir et le goût de la beauté, l’instinct du sublime et de l’idéal ? Sans contestation aucune, le chrétien fera sienne l’idée généreuse et positive si poétiquement exprimée ici par l’image de la rose qui vous a une fois égratigné. Et pourtant, il aura beau lire et relire le Petit Prince, il ne trouvera pas cette citation… parce qu’elle n’y est pas. Cependant une recherche Google l’attribue plus de treize mille fois au Petit Prince, et jamais à personne d’autre !

Nous touchons-là du doigt le bien réel danger de crétinisation auquel nous expose un déluge ininterrompu d’affirmations médiatiques ; dès 1882, Victor Hugo nous mettait d’ailleurs en garde sur sa page Facebook : « Ne croyez pas toutes les citations de moi que vous lisez sur internet ! » Certes, St. Ex aurait pu, sans dénaturer le caractère de son œuvre, placer dans la bouche du Petit Prince ces paroles encourageantes. Et malgré tout, le lecteur attentif, en les relisant, ne peut s’empêcher d’y détecter comme un soupçon de fragrance morale du style Reader’s digest, une pointe de saveur typiquement… américaine.

Rappelons que le Petit Prince a été publié pour la première fois simultanément en anglais et en français, en 1943 à New York, où l’écrivit, à titre de thérapie, un Saint Exupéry dépressif, tant à cause de la défaite française, que des infidélités de sa rose, c-à-d de sa femme. Réfugié à New York, St Ex s’y était montré entièrement réfractaire à l’apprentissage de l’anglais ; ce n’est donc pas lui qu’il faut créditer de la diffusion massive de son œuvre, un an plus tard d’ailleurs, il disparaissait en mer aux commandes de son appareil, au large de Marseille.

Mais alors d’où vient la citation, et comment a-t-elle été attribuée au Petit Prince ? Personne ne le sait vraiment, mais elle existait bien avant en anglais : It’s complete madness to hate all roses because you got scratched by one thorn etc. Le plus probable est que lors des multiples adaptations cinématographiques du Petit Prince, un dialoguiste aura eu l’idée de la lui faire dire, mais elle ne s’est jamais trouvée dans l’œuvre écrite.

Ce n’est là encore que reculer la question, d’où vient cette idée, et peut-on la rattacher à une attitude chrétienne ? Il semble bien que oui : ces valeurs morales positives, si caractéristiques de la culture américaine, que l’européen reconnaît quand il les touche, peuvent être retracées à l’évolution et à la transformation du puritanisme fondateur des États-Unis. Le XIXe siècle américain vit le développement d’un mouvement littéraire, appelé Transcendantalisme (rien à voir avec la méditation transcendantale), dont le principal instigateur fut le poète Emerson. Sans être de façon certaine chrétien lui-même, l’idéal qu’il proposait tenait beaucoup du christianisme. L’écrivaine Harriet Beecher Stowe (auteur de la Case de l’Oncle Tom), peut se rattacher à ce mouvement transcendantaliste ; donnons un fort bel extrait de son livre La fiancée du ministre (1859), où le lecteur verra sans peine que l’idée qu’elle défend est précisément la même que celle du Petit Prince newyorkais :

A entendre les gens amers, prosaïques, désenchantés, on dirait que les poètes et les romanciers ont créé le romanesque. Ils l’ont créé à peu près comme les cratères créent les volcans. Qu’est-ce que le romanesque ? D’où vient-il ? Platon en parlait sagement il y a deux mille ans lorsqu’il disait : « L’âme de l’homme dans son premier état avait des ailes et planait parmi les dieux ; c’est pourquoi, lorsque dans cette vie les souvenirs de l’âme sont ravivés par la musique, la poésie ou la vue de la beauté, elle éprouve une sorte de douleur, comme si ses ailes voulaient repousser, à peu près comme les enfants qui font leurs dents. » Si donc un vieux païen discourait si gravement, il y a deux mille ans, de la partie romanesque de notre nature, comment se fait-il que nous autres chrétiens, nous l’envisagions d’une façon si païenne, et que nous en abandonnions la direction aux faiseurs de ballades, aux romanciers et aux chanteurs d’opéras ?

Disons-le donc avec crainte et respect : c’est Dieu qui est l’auteur du romanesque. Lui qui a fait l’homme et la femme ; lui qui a disposé de la grande harpe de notre existence, avec ses cordes étranges, merveilleuses, et qui en a tiré l’harmonie ; Dieu est le grand poète de la vie humaine. Toute impulsion noble et héroïque, toute aspiration vers un amour plus pur, une perfection plus grande, un type d’existence plus élevé que celui qui nous enserre comme une prison dans l’obscur chemin de la vie quotidienne, est le souffle de Dieu, son impulsion, l’inspiration par laquelle il rappelle à l’âme qu’elle doit tendre vers quelque chose de plus haut, de plus doux, de plus pur que ce monde.

Qui que vous soyez donc, homme ou femme, si votre idéal est brisé…, comme il le sera infailliblement mille fois ; si la vision s’évanouit, si l’enthousiasme s’éteint, ne vous tournez pas vers le scepticisme et l’amertume en disant : « il n’y a rien de meilleur pour l’homme que de boire et de manger, » mais plutôt chérissez le souvenir de ces révélations bénies, regardez-les comme des prophéties et des avant-coureurs de choses réelles et possibles, qu’il nous sera donné d’atteindre dans la plénitude de l’éternité. L’esprit railleur qui se rit du romanesque est une pomme cueillie par le démon lui-même sur l’arbre amer de la science ; il ne nous ouvre les yeux que pour nous montrer notre éternelle nudité.

Si vous avez eu jamais une amitié romanesque et désintéressée, une foi et un culte ardents pour quelque héros de votre âme ; si vous avez ainsi aimé que toute froide prudence, toute considération mondaine et égoïste aient été balayées de votre âme comme la paille par un vent impétueux, que vous vous soyez senti prêt à jeter tout votre être dans le gouffre de l’existence, comme une offrande aux pieds d’un autre, et tout cela pour rien… quand vous vous seriez éveillé cruellement trahi et déçu, néanmoins remerciez encore Dieu d’avoir entrevu le ciel.

La source aujourd’hui tarie se rouvrira. Réjouissez-vous d’avoir connu la plus noble part de notre céleste héritage. Gardez comme un glorieux souvenir la pensée que vous avez reçu cet hôte divin dans votre âme.

De telles expériences nous révèlent la sainteté et le pathétique de la vie, et si nous en usons dignement, nos yeux seront à jamais ouverts pour discerner quels poèmes, quels romans, quelles sublimes tragédies se produisent autour de nous dans la vie de chaque jour, « écrits non pas sur le papier, mais sur les tablettes vivantes du cœur. » La rue la plus morne de la plus prosaïque petite ville, recèle la matière de plus de larmes, de sourires, d’un intérêt plus intense que n’en ont jamais décrit les romanciers ou chanté les poètes. La réalité est là, dont les romanciers ne sont que de faibles échos.

Quelle confortante hauteur de vue, cautionnée par un grand nom de la littérature chrétienne ! Mais empressons-nous de le souligner : la promotion d’une esthétique ou de valeurs chrétiennes ne sont pas des pièces à conviction suffisantes pour se voir délivrer par le Ciel un passeport chrétien. Car le chrétien est avant tout celui qui confesse le nom de Christ, c-à-d celui qui prend position publiquement pour dire que Jésus-Christ est son Sauveur et Seigneur, mort et ressuscité pour sa justification. Ceci étant, le chrétien ne peut qu’approuver tout ce qui est vrai, tout ce qui est honorable, tout ce qui est juste, tout ce qui est pur, tout ce qui est aimable, tout ce qui est vertueux et digne de louange.

Quoi donc, aurions-nous attenté à la sublime et touchante icône du Petit Prince en l’américanisant ? Loin de nous cette pensée ! Le Petit Prince est français, et restera toujours français : Voyez ses cheveux jaunes, son maintien noble, et son épée. Un Français sans son épée, réelle ou virtuelle, ce serait comme un cowboy sans son colt 🙂 …

1 réflexion au sujet de “Made in New York”

  1. Passionnant, merci beaucoup ! Le rapprochement de la citation de « La fiancée du ministre » avec « Le Petit Prince », qu’il soit français ou newyorkais, est sublime. Cela nous donne une clé pour lire le Petit Prince à travers notre vision chrétienne du monde. Saint Exupéry dans le Petit Prince nous parle de la puissance de l’imagination et du cœur, mais aussi de la vanité du romanesque, comme dans l’épilogue teinté de nostalgie :
    « Ça c’est, pour moi, le plus beau et le plus triste paysage du monde. C’est le même paysage que celui de la page précédente, mais je l’ai dessiné une fois encore pour bien vous le montrer. C’est ici que le petit prince a apparu sur terre, puis disparu.
    Regardez attentivement ce paysage afin d’être sûrs de le reconnaître, si vous voyagez un jour en Afrique, dans le désert. Et, s’il vous arrive de passer par là, je vous en supplie, ne vous pressez pas, attendez un peu juste sous l’étoile ! Si alors un enfant vient à vous, s’il rit, s’il a des cheveux d’or, s’il ne répond pas quand on l’interroge, vous devinerez bien qui il est. Alors soyez gentils ! Ne me laissez pas tellement triste: écrivez-moi vite qu’il est revenu… »
    On voit bien ici que l’expérience du poète est aussi forte que vaine, que la tristesse succède à la joie, dans l’attente d’un retour inespéré. Lorsque « la vision s’évanouit », seul Dieu, « grand poète de la vie humaine » peut nous faire revivre l’espoir… « Chérissez le souvenir de ces révélations bénies, regardez-les comme des prophéties et des avant-coureurs de choses réelles et possibles, qu’il nous sera donné d’atteindre dans la plénitude de l’éternité. »

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