Contes et nouvelles, Enfants

Le Pacte de la Montagne

– Tu n’es pas sérieuse.

Un sourire amusé étirait ses traits. Le ton de sa voix était léger et ses mots se perdirent sous la haute voûte rocheuse. Frottant les vêtements sales avec véhémence dans l’énorme cuvette d’eau, elle ne portait que peu d’intérêt à la conversation. Hersende se rembrunit à cette pensée. Décrivant des cercles dans l’eau, elle prit une grande inspiration puis plongea. Le bassin, bien que peu profond, avait tout des caractéristiques d’un bon bain. L’eau tiédie par la chaleur de la vieille montagne caressait agréablement sa peau nue. Puis, elle creva à nouveau la surface.

– Cesse de profiter autant et mets-toi plutôt à la tâche, feignit de la gronder son amie.

Hersende grogna en réponse. Elle ne prenait pas un bain pour son plaisir. Simplement, elle souhaitait se rendre respectable pour sa quête du jour. Elle attrapa le chiffon râpeux laissé sur le sol de la caverne et s’acharna à libérer son corps de sa pellicule de crasse. Le tissu lui griffait la peau, mais elle ne laissa rien paraître. Au bout de longues minutes, elle s’extirpa enfin de la cuvette naturelle.

– Et pourquoi ne le serai-je ? siffla-t-elle à sa camarade de travail en enroulant son corps frémissant dans une serviette.

Son amie cessa ses mouvements répétitifs et leva le nez dans sa direction. Les fins sourcils qui couronnaient son visage de déesse se froncèrent.

– Que veux-tu dire ?

Hersende soupira et se vêtit à la hâte. Un pantalon sombre qu’elle avait récupéré auprès d’un jeune soldat et une tunique trop ample dont les manches lui atteignaient presque les genoux. Elle se contemplait momentanément dans le reflet de l’eau lorsqu’un rire attira son attention.

– Mais que fais-tu, enfin ?

– J’avoue que les pantalons ne sont pas si confortables finalement, gémit-elle. Celui-ci me colle trop. Mais au moins me permettra-t-il de monter plus aisément les marches.

– Les marches ? Arrête tes bêtises.

– Ce ne sont pourtant pas des bêtises.

Sa camarade voulut protester à nouveau lorsqu’elle la fit taire d’un regard noir. Ses lèvres tremblèrent longuement, jusqu’à ce qu’elle prononce enfin :

– Tu es folle ! Voilà, il n’y a pas d’autre raison. Maintenant, assieds-toi et rejoins-moi.

Et elle lui jeta une pile de vêtements à la figure, aussitôt suivie d’une brosse. Sereinement, Hersende s’installa près d’elle, mais repoussa le tas de linge. Se mordant les lèvres, elle considéra longuement son amie à la beauté surprenante. Rapidement, elle lista dans sa tête les noms de ceux qui avaient gravi les marches de la montagne. Une trentaine n’en étaient pas revenus à ce jour, et ce depuis maintenant onze mois. Le pacte était pourtant clair : si le peuple souhaitait demeurer dans la montagne, seul refuge depuis la Grande Guerre, celui doté d’une grande beauté devait servir la créature. Autrement, cette dernière sortirait de son antre pour semer la destruction. Le temps était presque écoulé.

Hersende n’avait pourtant rien de cela. Sa peau bien trop pâle et sa silhouette trop maigre faisaient horreur à certains. Un long nez tordu avait poussé telle une mauvaise herbe sur sa face. La seule chose dont elle pouvait tirer une quelconque fierté était son regard. Là brillait cet éternel sentiment de compassion qui avait forgé son caractère.

Sa camarade lui jeta un nouveau coup d’œil désespéré.

– Ne fais pas cela, Hersende. T’es-tu seulement vue ? Tu ne peux pas être la bonne personne. Et je refuse de voir mon amie périr sous les creux de cette affreuse bête.

– Si nos plus belles têtes n’y sont pas parvenues, c’est que le sens du pacte n’a pas bien été entendu. Je veux sauver notre peuple même si cela devait signifier un sacrifice.

– Et ta mère, y penses-tu seulement ?

Une expression remplie de dégoût et de regret se peignit sur les traits d’Hersende. Évidemment qu’elle y avait pensé ! Sa mère s’était dressée devant les siens, tenant le même discours quelques mois auparavant. Elle avait su redonner espoir au peuple. Mais sa quête ne l’avait guidée qu’à la mort.

– Ma mère ne connaissait que l’orgueil. Son but n’a jamais été de délivrer notre peuple. Elle était certaine de résoudre le test et montrer par là combien elle était une personne de valeur.

– C’était pourtant la plus belle femme jamais vue…

Mais Hersende avait compris le vrai sens de la quête. Peut-être ne s’agissait-il finalement pas d’aspect, puisque tous avaient échoué. Elle tourna la tête en direction d’un des pans de roche de la grotte. Une gravure laissée là par un enfant de jeune âge apparaissait aux reflets des lueurs des torches. La bête y était représentée, ses traits flous comme mystérieux. Une belle image du pacte qui avait été scellé, dans l’incompréhension de tous.

– Si personne ne dénoue l’énigme, dans trois lunes nous sommes tous morts.

Les mots s’étaient élevés froidement pour se répercuter sur la voûte. Un long silence suivit, seulement brisé par un soupir fatigué.

– Très bien Hersende. Si tel est ton souhait, va rendre visite à ce chien de monstre.

Son amie s’était repenchée sur sa tâche, frottant le linge avec véhémence. Hersende se leva, ne jetant qu’un dernier coup d’œil en direction de la jeune fille aux épaules voûtées. Si celle-ci lui masquait son visage, elle devinait parfaitement les larmes qui s’étaient mises à couler silencieusement sur ses joues livides.

La lumière au-dehors l’aveugla. Les lueurs dans la grotte étaient si diffuses qu’elles mettaient chaque fois son regard à rude épreuve. Elle craignait presque le jour où, après sa laideur apparente, sa vue la tromperait. Un chemin avait été créé dans la montagne, montant toujours plus haut. Sur ce chemin, des tentes brunâtres et jaunâtres constituaient un sommaire abris contre les rayons ardents du soleil. Des étales de marchandises s’étalaient par-ci et par-là : c’était la seule activité qui redonnait courage au peuple et avait le don de les exciter. Hersende se positionna momentanément sur une corniche. Un large gouffre s’étendait sous ses pieds, seulement couvert d’épais nuages. Personne ne savait ce qui restait du monde du dessous. La guerre avait-elle cessé ? Ou ses ravages n’avaient-ils laissé que destruction ? Le peuple était sûrement les derniers hommes sur cette terre. Il fallait les sauver coûte que coûte.

Hersende n’avait jamais connu la Grande Guerre. Sa mère lui en avait pourtant conté les récits et ses visions d’horreur continuaient de lui procurer une vague de frissons. Elle se rappela les mots d’une vieille femme, au sourire tendre et aux traits sereins. La mort l’avait emportée quelques mois plus tôt, avant la découverte du pacte. Nous serons sauvés, c’est sûr. Il nous faut juste un peu de patience. Pouvait-on croire aux paroles d’une femme rongée par les âges ? Qu’importe. S’il le fallait, Hersende allait retarder la dernière heure. Elle laisserait le temps à cet étrange sauveur de venir.

Elle se détourna de la vue prenante et de ses pensées pour activer sa marche sur le long chemin. Ce dernier, bien qu’en pente, ne lui fut pas pénible. L’habitude avait forgé les muscles de ses cuisses et sa respiration avait trouvé une certaine régularité. Elle avait grandi sur cette montagne et ne connaissait rien d’autre. La crainte de ne la revoir lui serra soudainement le cœur. Et alors, n’avait-elle pas toujours rêvé d’aventure durant sa tendre enfance ? Peut-être le moment lui était venu de quitter la chaleur de son nid et s’envoler dans le lointain.

Elle n’échangea que quelques bribes de mots avec les passants. Pas plus d’une petite centaine, le peuple connaissait chacun de ses confrères. Tous se souvenaient de la petite fillette qui, autrefois, gambadait entre les pans des tentes, à la poursuite d’invisibles ennemis. Certains avaient bien ri alors. Mais la joie s’était tue depuis l’annonce du pacte. Dans trois lunes, la mort arriverait. Voilà ce qui occupait quotidiennement les esprits.

L’adolescente accéléra le pas pour monter, toujours plus haut. Les tentes se faisaient rares et les familles restaient nichées dans la protection de la grotte qui leur tenait lieu de maison. Tout à coup, la route cessa. Un simple perchoir occupait l’espace. Sur le pan de roche, un trou béant où se dissimulaient des escaliers. Un homme assis à même la pierre jouait paresseusement avec quelques cailloux. Une longue épée pendait à sa hanche, prête à découper en morceaux les traîtres qui oseraient s’en prendre à la bête. Plusieurs courageux avaient déjà tenté d’occire la créature, au prix de leur propre vie. La bête avait grondé son mécontentement, décrétant qu’à la prochaine tentative, le pacte ne serait plus.

À son approche, le soldat bondit sur ses pieds, la mine méfiante. Au mouvement brusque, les cailloux s’en allèrent rouler sur le chemin.

– Hersende, renifla-t-il. Que fais-tu là ?

L’interpellée inspira un grand coup, se préparant à la cascade de rires qui suivrait son annonce :

– Je viens passer le test.

D’abord l’étonnement. Puis l’incompréhension. Les traits du garde fondirent, presque livides. Pas un éclat, pas un mot. Il se contenta d’opiner en silence.

– Nous en sommes là n’est-ce pas ? Bientôt la fin, et toi, tu refuses de désespérer totalement.

Hersende se frotta le coude avec nervosité. Elle regarda tour à tour les marches et l’homme.

– Tu vas m’arrêter ?

À sa grande surprise, il secoua négativement de la tête.

– Mon boulot de garde s’arrête ici. Pour moi, tout espoir est déjà perdu. Fais ce que tu veux, sois libre de tout choix.

La jeune fille le remercia d’un sourire compatissant. Tout à coup, le soldat dénoua son arme de sa taille pour le lui tendre. Hersende demeura pétrifiée devant le geste.

– Je m’en passerai, refusa-t-elle d’un ton calme, mais emprunt d’avertissements.

Loin d’elle lui était l’idée d’user de la violence. Non, elle se présenterait face à la créature, en toute honnêteté. Ses motivations devaient rester véridiques.

L’homme haussa les épaules et se détourna pour jeter son arme à travers la barrière de nuage. Le tintement de la lame contre les rochers résonna dans l’air avant que le son ne s’évanouisse, emporté par le vent en contrebas. Hersende ne perdit pas un instant de plus et se précipita pour gravir les marches. On ne lui déclara aucun adieu, contrairement aux nombreuses autres victimes qui l’avaient précédée. Seul le vent sembla lui communiquer un dernier au revoir, la revigorant de courage.

L’ascension sembla éternelle. Les marches creusées dans la pierre avaient été polies par le temps et les passages des hommes. L’obscurité omni présente fit trébucher la jeune fille plusieurs fois. Malgré tout, mains au-devant, elle poursuivait en silence. Les souvenirs de sa vie passée défilèrent devant ses yeux et elle goutta tous ces moments de bonheur avec délice. Étonnement, elle ne connaissait pas la peur. Quoi qui l’attendait à la fin de ce corridor, une certaine sérénité persistait en elle. Enfin, la lumière du jour l’éblouit de plein fouet.

Un grondement fit trembler la terre sous ses pieds et une énorme masse vint se placer devant l’intruse, lui couvrant la vue du soleil. Un souffle brûlant lui frôla la joue, sans qu’elle ne tille un seul instant. Hersende garda le menton levé, non pas par fierté, mais par ferme détermination.

La créature haute de trois mètres semblait couronnée de majesté. Les muscles jouaient sous les pattes aussi puissantes que celles d’un lien. Sa peau, à la fois couverte d’un poil soyeux et de plumes claires resplendissait de mille feux. Une queue pour maintenir l’équilibre de son important poids balayait le sol comme pour en chasser la poussière. La gueule, aussi large que le buste de l’adolescente, dévoilait de larges dents aussi affûtées qu’un poignard.

Je ne pensais pas avoir l’occasion d’un dernier repas avant que je ne sorte pour régner sur la montagne, susurra une voix dans l’esprit de Hersende.

Elle ne frémit pas, se contentant se contempler la magnifique créature sans se lasser. La tentation d’approcher sa main du puissant poitrail la saisit et la bête recula à son premier pas. Malgré le geste osé, cette dernière ne parut nullement outragée.

Pourquoi es-tu venue, petite créature ? poursuivit-elle.

– Je viens pour sauver mon peuple, affirma Hersende d’une voix qui ne faillit pas.

Et comment comptes-tu t’y prendre ?

La jeune fille tomba soudainement à genoux et inclina la tête. Si la pierre était incroyablement chaude sous ses mains, elle ne laissa rien paraître du désagrément.

– Faites ce que bon vous semble. Sondez-moi si vous le souhaitez, ou retirez-moi la vie.

Un nouveau grondement suivit les mots, ce qu’elle prit pour une exclamation satisfaite. La bête s’avança à son tour et caressa le sommet de son crâne du bout de son museau. Hersende leva enfin la tête pour coincer son regard dans les grands yeux gris remplis d’une profonde joie.

– Vous n’alliez pas attaquer le peuple quoiqu’il en fût, n’est-ce pas ? interrogea-t-elle tout à coup tandis que les pièces du puzzle se remettaient peu à peu en place.

En effet, là n’a jamais été mon but. Je savais que tu viendrais.

– Alors, pourquoi avoir pris la vie des autres victimes ?

La créature détourna tristement son imposante tête, fixant les nuages qui les environnaient. Le cœur dans sa poitrine se mit à s’accélérer, comme si la bête était accablée d’un immense fardeau.

Ces hommes n’avaient pas le cœur pur. Alors qu’ils ne réussissaient pas le test, la honte les empêchait de rejoindre leurs familles. Ils m’ont ordonné de leur prendre la vie, pour feindre de mourir en bien. Je n’ai fait que répondre à leurs mauvais désirs.

Puis, la créature se retourna, frottant son corps musculeux contre les pierres coupantes qui n’eurent aucun effet sur la peau épaisse. Par son mouvement, elle semblait l’appeler à grimper sur son dos. Après un temps d’hésitation, Hersende recula puis se propulsa dans un bond pour atteindre le garrot. Tant bien que mal, elle parvint à s’y hisser et se félicita pour son idée de revêtir un pantalon. Là, perchée vers les hauteurs, la montagne paraissait si petite que plus rien ne pourrait impressionner l’adolescente. Tout comme la bête, elle laissa voguer son regard parmi les vents furieux. Le monde était-il aussi grand qu’elle semblait vouloir le croire ?

– Où allons-nous ?

Sous ses jambes, le corps de la bête s’agita dans un rire silencieux. Elle déploya élégamment ses immenses ailes.

– N’était-ce pas toi qui parlais si souvent d’aventure ?

Hersende émit un petit sourire. L’animal la connaissait donc. Elle s’accrocha du mieux qu’elle put aux longs poils.

Et avant même qu’ils ne prennent leur élan, des derniers mots lui furent adressés :

Félicitation à toi, Hersende. Tu as compris où résidait la beauté de l’Homme : non pas dans l’apparence, mais dans un cœur pur.

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