Sylduria

Sylduria (III) Le Chemin des Philosophes (16)

Chapitre XVI
Mauvais quart d’heure pour Aïcha

 

 

Aïcha avait fait son choix : elle avait décidé de ne plus craindre ce dieu impersonnel dont elle ne connaissait que les menaces, et de suivre le Sauveur qui lui avait déclaré son amour.

Elle n’avait pas tardé à s’intégrer à une église où elle se trouva bien accueillie, mais, comme beaucoup de musulmans convertis, elle regrettait l’atmosphère conviviale et fraternelle de l’Ouma. La mosquée n’est pas seulement un lieu de culte et de prière, c’est aussi un lieu d’échange et de rencontre, animé à tout moment. L’église, au contraire, demeure un bâtiment vide et sans vie en dehors des heures officielles de réunion. L’Église, elle l’avait rapidement compris, n’était pas un immeuble de brique, mais un ensemble de pierres vivantes. Pourtant, il lui arrivait de s’y sentir seule. Elle recherchait la brèche dans la muraille encore solide qui, pour les chrétiens de longue date, séparait le monde occidental du monde musulman. Il lui fallut plusieurs semaines de présence discrète pour que le pasteur et sa femme l’invitent à dîner avec eux. Petit à petit, la muraille commença à s’effriter.

Elle ne tarda pas à recevoir la visite impromptue de son frère aîné.

« Moustapha ! Quelle surprise ! C’est la première fois que tu viens me voir depuis mon installation à Dreux. Comment vont Malika et les enfants ?

– Oui, c’est vrai qu’on ne se voit plus souvent, mais que veux-tu ? Montfermeil, ce n’est pas la porte d’à côté ! À part ça, les enfants, ça pousse. Parfois ça pousse même des hurlements ! »

Ils passèrent un long moment à boire du thé à la menthe et à parler de banalités. Moustapha attendait la dernière minute pour aborder le véritable motif de sa visite.

« En fait, je viens te voir de la part de l’imam Djatouleh-Ratilieh, ton guide religieux. Il m’a téléphoné récemment : il se fait du souci à ton sujet.

– Tu diras à mon imam que je vais très bien et qu’il a tort de s’inquiéter.

– Tu ne me comprends pas. Ce n’est pas ta santé qui le préoccupe. Ce qui l’inquiète, c’est qu’il ne t’a pas vue depuis trois mois à la mosquée. En outre, on t’a aperçue en ville en douteuse compagnie.

– Qui ça ? On ?

– Je ne sais pas, mais ils ont dit…

– Écoute, Moustapha ! Tu es mon grand frère et je te dois le respect, mais laisse-moi te dire deux choses : si l’imam a des comptes à me demander, il peut s’adresser directement à moi, je ne vais pas le manger, la chair humaine est trop coriace. Inutile de te faire traverser Paris rien que pour ça ! Deuxièmement : Je te rappelle que c’est mon métier, de fréquenter les voyous.

– Je ne te parle pas de ça. Il paraît que tu sors avec des chrétiens.

– Je sors avec qui je veux, je suis adulte.

– Très bien ! Puisque tu le prends sur ce ton, j’irai droit au but : es-tu en train de devenir chrétienne ?

– Je ne suis pas en train de devenir chrétienne : je suis chrétienne.

– Dans ce cas, ma petite sœur, je ne suis pas venu pour rien ! Te voilà engagée sur la route de l’apostasie. Tu sais ce que cela signifie : pour toi la perdition éternelle, et pour ta famille, la honte et le déshonneur. À moins que nous rejetions l’impie de notre maison. À moins que tu ne reviennes à la raison et à la foi de tes pères.

– Je regrette, mais le Christ a dit : “Quiconque aura quitté, à cause de mon nom, ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses terres, ou ses maisons, recevra le centuple, et héritera la vie éternelle.”[1]

– Je te laisse le temps de réfléchir : un mois, ça devrait suffire. Si d’ici là, tu n’as pas changé d’avis, je reviens avec toute la smala, et je te prie de croire que tu vas passer un vilain quart d’heure : un quart d’heure algérien !

– “Le Seigneur est mon aide, je ne craindrai rien ; que peut me faire un homme ?”[2] »

Moustapha se leva et sortit, mécontent.

Sans se soucier des menaces fraternelles, avec au cœur une certitude apaisante, elle se rendit à son travail.

Bien qu’elle ne fît aucun étalage de sa foi, la plupart des jeunes gens des « Chamards » et de la « Croix-Tiènac » avaient remarqué un profond changement dans son attitude, et le bruit qu’elle avait préféré l’église à la mosquée commençait à se répandre. Un certain nombre s’en indignait, un plus grand nombre encore, plus musulmans par naissance que par conviction, demeurait indifférent. Tous y trouvaient leur compte, elle était plus patiente et plus juste, et s’acquittait encore mieux de son rôle d’écoute. La criminalité commençait à diminuer, et le maire, conscient que la Police municipale n’était pas la seule responsable de ces bons résultats ne manqua pas de la féliciter.

Le cœur en fête, Aïcha regagnait son appartement de la rue des Oriels. Nul n’est habitué à recevoir des compliments de son patron et elle espérait bien en tirer un avantage à la notation, et pourquoi pas, une substantielle augmentation.

Trois hommes appuyés sur une voiture attendaient à l’entrée de sa tour : c’étaient son frère Moustapha, son oncle Samir et son cousin Mokhtar.

« Voici le comité d’accueil ! »

Elle sentit la peur dans ses entrailles, s’arrêta, hésita, puis reprit sa marche.

« Oncle Samir ! Mokhtar ! Vous m’attendiez depuis longtemps ?

– Montons chez toi, dit froidement Samir, nous serons plus tranquilles pour discuter. »

Les trois hommes et la jeune femme s’entassèrent dans l’ascenseur aux relents de sueur. Aïcha leur ouvrit la porte de son logement. Mokhtar referma la porte derrière lui.

« C’est gentil, chez toi, dit-il.

– Aïcha, dit Moustapha sur un ton brutal, as-tu réfléchi à ce que je t’ai demandé ? As-tu décidé de revenir à la vérité ?

– Je connais la vérité, répondit-elle avec un sourire.

– Je ne te conseille pas de te moquer de nous, ajouta Samir, la saisissant par le bras.

– Tu me fais mal.

– Je vais te faire encore plus mal tout à l’heure, si tu persistes à renier l’islam.

– Tu ne me fais pas peur. Mon Dieu peut me délivrer de la gueule des lions.

– Es-tu devenue chrétienne ?

– Oui. »

Samir l’empoigna, la plaqua contre le mur et, de sa main libre, lui asséna deux solides paires de gifles qui la laissèrent quelques secondes abasourdie.

« Je répète ma question : es-tu chrétienne ?

– Oui. »

L’oncle Samir riposta par un coup de poing au visage. Aïcha poussa un cri aigu.

« Tu voudrais bien me voir pleurer ! Je ne te donnerai pas ce plaisir. Mon Sauveur me rend forte. »

À leur tour, le frère et le cousin se ruèrent sur elle. Un coup de poing dans l’abdomen la fit ployer et tomber à terre. Les trois hommes la rouèrent de coups au ventre et dans le dos.

« Debout ! » hurla Samir.

L’averse de coups avait enfin cessé, Aïcha, s’agrippant aux chaises et à la table, se redressa péniblement. À peine relevée, Samir l’empoigna de nouveau.

« Je te donne dix secondes, pas une de plus, pour réciter la Shahada, sinon je te tue. Un… deux… trois… »

Le compte achevé, la jeune fille garda le silence.

« Alors ? »

Aïcha sentait la colère monter en elle. Elle était prête à lacérer son agresseur de ses ongles redoutables, mais elle se laissa envahir par la paix divine.

« Jésus t’aime, toi aussi, oncle Samir.

– Répète après moi : “Il n’y a pas d’autre Dieu qu’Allah, et Mohamed est son Prophète.’’

– “Il n’y a de salut en aucun autre ; car il n’y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné parmi les hommes, par lequel nous devions être sauvés.”[3]

– Chienne ! »

Emporté par la fureur, Samir projeta sa nièce qui, entraînant une chaise dans sa chute, s’abattit lourdement au sol. Débouclant sa ceinture, il s’en servit pour la battre sans retenue. Puis il la saisit par les cheveux, la fit asseoir et, avec cette même ceinture, lui lia les mains derrière le dos. Chacun des trois hommes à tour de rôle, la frappa jusqu’à ce qu’elle perde connaissance.

« Cela suffit, maintenant, déclara l’oncle. Nous allons finir par la tuer pour de bon. »

Ils s’en allèrent sans se donner la peine de fermer la porte, laissant Aïcha meurtrie, inconsciente et ligotée, le visage ensanglanté, méconnaissable.

Combien de temps demeura-t-elle ainsi ? Combien d’heures ? Combien de jours ? Elle émergea enfin, laborieusement, de sa torpeur, le corps traversé de terribles douleurs. Elle parvint à grand-peine à libérer ses mains engourdies tant la ceinture était serrée. Elle se leva et se dirigea d’un pas mal assuré vers la salle de bain où elle constata que tout son corps était couvert d’ecchymoses.

« Quelle figure ! Les gens vont croire que j’ai forcé sur le noir à paupières. »

Elle ne retourna pas à son travail le lendemain, mais passa sa journée à l’hôpital et à la gendarmerie.

Cette terrible épreuve l’avait consolidée dans sa foi : Jésus avait souffert le supplice de la croix à cause d’elle, elle pouvait bien souffrir quelques coups à cause de lui.

Par prudence, elle s’empressa de déménager à la Goutte d’Or, où elle ne communiqua son adresse qu’aux amis les plus proches, excluant sa famille. Elle s’y cacha, minuscule fourmi dans la fourmilière. Dreux n’étant éloigné que d’une quarantaine de kilomètres de Paris, elle s’accoutuma rapidement au voyage quotidien.

En définitive, elle était plutôt heureuse de retrouver son ancien quartier dont elle avait gardé la nostalgie. Seuls ses amis Mamadou et Mohamed, figures incontournables du boulevard Barbès et du boulevard Rochechouart, lui manquaient dans ce décor familier.

C’est au terme de ce long flache baque que nous revenons sur le plateau de télévision.

« Vous avez vraiment changé de religion ? hasarda Odile Huydseter, gênée.

– Je n’ai pas changé de religion. J’ai rencontré personnelle-ment Jésus-Christ, et je lui ai donné mon cœur.

– Complètement trépanée ! » murmurait Paul Yssouvrez, secouant la tête.

[1] Matthieu 19.29

[2] Hébreux 13.6

[3] Actes 4.12

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© 2019 Lilianof

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