Prose, Roman, Sylduria

Sylduria (IV) – Ligérie (24)

Chapitre XXIV
Comme Roméo

 

 

Un cavalier qui surgit hors de la nuit…

L’homme qui galopait à travers la forêt de Boulogne s’empressa de rejoindre Frédo.

« Alerte ! Alerte ! L’armée de Thanatos s’apprête à nous charger.

– Combien sont-ils ?

– Un millier d’hommes. Le général Anjade est à leur tête.

– Où sont-ils ?

– À Suèvres. Ils se préparent à franchir la Loire.

– Qu’on sonne le rassemblement ! Nous les recevrons à Saint-Dyé, l’arme au poing. »

En moins d’une heure, l’armée de la Salamandre, composée de six cents cavaliers, était sur pieds. Félixérie était belle, montée sur son jeune anglo-arabe, le corps protégé par une cotte de mailles, coiffée d’un heaume rutilant, l’épée levée, prête à en découdre avec l’ennemi. On aurait dit Brunhilde.

Frédo, face à ses troupes, l’épée au poing, chauffait son armée par un virulent discours dans le pur style « nous vaincrons, car nous sommes les plus braves », discours qu’il conclut d’ailleurs par une phrase historique :

« N’hésitez pas à en étriper un max. De toute façon, Zoé va les ressusciter. »

L’armée de Ligérie avait franchi le fleuve. Sigur, lui aussi était beau dans son armure. Il ressemblait à Ivanhoé.

Choc de front, les épées se heurtent à grand bruit. Les cavaliers tombent à grands cris. L’armée de Thanatos, plus nombreuse, progresse à travers champs. La Salamandre recule et se replie.

« La victoire est à nous, hurle Laure Anjade. En avant ! Écrasez-les ! Pas de pitié pour les ennemis de l’empereur divin ! »

La Salamandre a déjà subi des pertes importantes. Seuls quelques hommes de Thanatos étaient tombés au milieu des blés. Les guerriers, organisés comme des Gaulois, se dispersent dans la forêt.

« Sus à l’ennemi ! crie le général. Massacrez-les ! Gloire à l’empereur ! »

À qui la comparerai-je ? À Christine d’Espinoy, la Jeanne d’Arc de Tournai.

En bon chef de guerre, elle s’engagea la première dans la sinistre forêt.

« Eh bien alors ! Où sont-ils passés ? Montrez-vous, bande de lâches, que je vous désosse ! »

Les autres soldats, à leur tour, la suivirent. Les rebelles et leurs chevaux avaient disparu. Soudain, Sandra, telle une panthère, sauta du haut d’une branche sur un cavalier qu’elle jeta à terre. Elle dégaina son poignard et frappa sa malheureuse victime à la gorge. Frédo jaillit d’un fourré, bondit sur un soldat qu’il précipita de sa monture et lui brisa la nuque.

Aussitôt, les rebelles, cachés dans les feuillages, surgirent tout autour, devant, derrière et au-dessus. Des cordes se tendaient entre les chênes, déséquilibrant les cavaliers. En un instant, tous les hommes étaient à terre. Sigur, lui aussi désarçonné, roulait au sol, le corps enchevêtré dans celui de son adversaire qu’il assomma d’un puissant coup de poing. Puis il se releva, ramassa sa rapière et combattit un nouvel ennemi, qu’il pourfendit allègrement.

Progressant dans la bataille, il aperçut bientôt dans la mêlée Félixérie qui frappait de l’épée avec rage. Il se dégagea, dans une tentative de l’approcher au plus près. Félixérie avait compris sa manœuvre. Elle décapita son cavalier pour abréger la discussion et se campa face à lui.

« À nous deux, hérétique maudite ! dit Sigur.

– Prépare-toi à mourir, traître infâme ! » répondit Félixérie.

Aussitôt, une voix assourdissante comme un écouteur mal réglé, celle de Thanatos, lui cria dans les oreilles.

« C’est ta pire ennemie. Tue-la !… Tue-la !… Tue-la ! »

Sigur bondit comme un lion sur celle qui fut sa meilleure amie. Félixérie défendait sa vie avec force et vaillance.

Une autre voix bouscula sa pensée, celle de son cœur :

« Quelle jeune fille merveilleuse ! Comme elle est belle ! Et quel courage ! »

Sigur abaissa la garde, Félixérie prit l’avantage du combat.

« Qu’est-ce que c’est que cette mollesse ? Tu vas te remuer ? Oui ? En avant ! Tue-la ! »

Sigur reprenait le dessus. Félixérie parvint à glisser sa lame sous l’une des boucles de cuir qui attachait l’armure de son adversaire, et la trancha net. Elle répéta l’opération jusqu’à lui enlever sa protection sans le blesser.

« Alors, mon joli crustacé, comment te sens-tu sans ta carapace ?

– Je suis plus libre de mes mouvements. Ce sera plus facile de te tuer.

– Maintenant je te coupe les bretelles. Tu vas avoir l’air fin.

– Je n’ai pas de bretelles. »

Vexé, il redoubla d’ardeur dans le combat, gagnant à nouveau du terrain, et il envoya voler dans les branches le heaume de Félixérie.

Pendant que le fer se heurtait à grand fracas et que les étincelles jaillissaient dans l’air, ils s’invectivaient allègrement :

« Attends un peu, ma jolie, que je te cloue au premier chêne venu comme un papillon.

– Tu es un renégat, Sigur, et un pantin. Je n’ai vraiment pas mérité de tomber amoureuse d’un type comme toi. »

Cette dernière parole fit à notre ami l’effet d’un coup de poing dans l’estomac. Il en oublia le combat. Félixérie en profita pour porter un coup horizontal qui l’aurait décapité s’il ne s’était baissé. Il recula encore, se prit les pieds dans une racine et tomba.

« Je ne frappe pas un homme à terre. Debout ! »

Sigur se relève, le combat reprend.

« Moi aussi, je t’aime, Félixérie. »

La voix de Thanatos hurle à nouveau :

« Mais tu vas te battre, espèce de gros plat de nouilles ! Elle est en train de t’embobiner ! Elle ne t’aime pas ! C’est même pas vrai ! C’est ta pire ennemie ! Tue-la ! »

Félixérie, à son tour, perdait l’avantage. Elle ne s’attendait pas à une déclaration d’amour à un moment pareil. Elle tomba sur le dos. Sigur lui plaça la pointe de son épée sur la gorge.

« Est-ce que tu veux m’épouser, Félixérie ? »

Félixérie se dégagea de cette mauvaise posture par un violent coup de pied dans le ventre de son amoureux.

« Ouch !

– Quand j’aurai passé mon bac. »

Félixérie s’est relevée d’un bond. Le duel reprend son cours ; Thanatos chauffe son poulain. Sigur vise le ventre de Félixérie. Elle esquive. Son épée se fiche dans un hêtre. Il essaie de l’arracher à l’aubier. Sans succès.

Félixérie plante son arme dans le sol.

« Cessons de nous battre. Nous nous aimons. Embrasse-moi. »

Sigur lui fendit la lèvre à coup de poing. Félixérie aspira le sang avec la langue.

« C’est comme cela que tu embrasses les filles, toi ? »

Le duel dans le cerveau de Sigur était plus intense encore : la haine que lui dictait Thanatos contre l’amour que lui dictait son cœur.

Sigur frappa de nouveau Félixérie. Elle riposta par un uppercut qui l’étala. Nos deux amoureux échangèrent toute leur panoplie de gros câlins : gifles, baffes, torgnoles, beignes, armintées ed galoche[1], coups de poing, coups de pied, coups de coude, coups de genoux, coups de boule, dans les mâchoires, dans les dents, sur le nez, dans le ventre, dans les côtes.

Sigur avait immobilisé son adversaire, les épaules contre le sol.

« Tu la tiens, cette garce, hurlait Thanatos. Tue-la, maintenant. Allez ! Vas-y ! Cogne ! »

Toujours excité par cette voix intérieure, Sigur frappa, et frappa encore, ponctuant chaque coup de poing par un :

« Je t’aime !… Je t’aime !… Je t’aime !… »

Terrassée par les baisers de son amoureux, Félixérie demeurait inerte. Sigur parvint enfin à récupérer son épée dans le tronc.

La voix maléfique criait encore :

« Achève-la ! Tranche-lui la gorge ! »

Sigur s’assied sur le ventre de la jeune fille. Saisissant son épée des deux mains et la levant à bras tendu, il se prépare à l’enfoncer de toutes ses forces dans son cou.

Félixérie sort de sa torpeur, juste à temps pour éviter le désastre. Elle lui colle son poing dans l’estomac.

« Ouch derechef ! »

Félixérie est vraiment fâchée. Elle se dresse d’un bond et saisit son épée pendant que Sigur reprend son souffle.

« Ça, mon petit vieux, tu vas me le payer ! »

Le fer bat le fer avec plus de violence que jamais. Félixérie est au meilleur de sa forme.

« Tiens bien ta broche, Laridon. À la fin de l’envoi, je touche ! »

Sigur la tient mal, sa broche. Un coup puissant envoie son épée voler dans les airs. Félixérie, deux poignards dans les yeux, la pointe de son arme contre sa gorge, le coince contre un arbre.

« Je te laisse choisir, mon chéri. Dans quel sens veux-tu que je te coupe en deux ? En long, en large, ou en diagonale ?

– Déconne pas, Félixérie. C’est sérieux ! Je t’aime, je veux t’épouser.

– Pas tant que tu serviras cet escogriffe de Thanatos. Tourne-toi ! Mains derrière la tête ! »

Sigur s’exécuta. Félixérie le poussa, la pointe de l’épée entre deux dorsales.

« Avance ! Tu es mon prisonnier. L’avantage de cette situation, c’est que selon nos règles, personne n’a le droit de te tuer. »

Elle ajouta, non sans malice :

« Sauf moi, s’il m’en prend la fantaisie. »

Pendant ce combat singulier bien singulier, la bataille s’était éloignée. La Salamandre avait réussi à repousser l’ennemi hors de la forêt. Les troupes ligériennes se repliaient sur la rive gauche du fleuve.

Il se faisait un grand calme. Félixérie mena son prisonnier de guerre et prisonnier du cœur jusqu’au chêne où elle avait attaché son cheval. Elle ôta de la selle une corde avec laquelle elle lia les poignets de Sigur, assis au pied de l’arbre, les bras en arrière autour du tronc.

« Je retourne à la bataille, le temps d’occire quelques guignols de ton espèce, et je reviens. Nous aurons une petite discussion, tous les deux. En attendant, ne bouge pas d’ici.

– Il n’y a pas de danger. »

La voix de Thanatos, dans l’esprit de Sigur, se fit entendre une dernière fois.

« Elle t’a encore eu comme un bleu, mon pauvre ami ! »

Thanatos éclata d’un rire cruel.

Sigur rongeait son frein, à défaut de pouvoir ronger ses liens.

« Pourvu qu’elle ne se fasse pas tuer ! »

Tiens ! Pourquoi cette inquiétude ? Parce qu’il aime Félixérie, ou parce qu’il a peur de pourrir lentement au pied de son arbre ? Sans doute pour ces deux raisons combinées.

Au bout de quelques instants, car je ne connais pas d’unité de temps plus vague que l’instant, la belle amazone parut, l’épée sanglante à la main, une longue coupure à la cuisse.

« Félixérie, tu es blessée ?

– Ce n’est rien, une égratignure. Celui qui m’a fait ça s’en est pris plein la bouille.

– Ça te fait mal ?

– Non, ça chatouille.

– Et ton beau visage est couvert de bleus.

– Ça, c’est l’ouvrage de tes poings, je te rappelle. »

À la selle du cheval de Félixérie pendait un sac de toile d’où elle tira une bouteille thermostatique et des couverts de pique-nique.

« Ça m’a ouvert l’appétit, toutes ces émotions, pas toi ?

– Qu’est-ce que c’est ?

– Soupe aux pois et au lard. Tu en veux ?

– Il faudrait déjà que tu me libères les mains.

– Et puis quoi encore ? D’ailleurs, je trouve très fantasmant de te faire manger comme un petit bébé. Allez ! Ouvre ton bec ! Une cuiller pour papa… Une cuiller pour maman…

– Tu fais ça exprès pour m’humilier.

– Tais-toi, et avale ! »

[1] Uppercut ch’ti

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© 2019 Lilianof

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