Poésie, Recensions

I. Versification et Poésie

Foi

Enfin, malgré l’affront et le deuil des orages, Le cher navire auquel tu confias ton sort, Le cher et lent navire est entré dans le port, Et voici la mer calme et les riants parages  !
Quand le flot nous crachait l’écume de ses rages, Quand nous sentions courir les frissons de la mort, Elle ne mentait pas, l’étoile qui, du nord, Exaltait nos espoirs et guidait nos courages.
Malheur à qui n’a pas, jouet du vent amer, Une étoile en son cœur pour aller sur la mer  ! La nôtre, ô mon amour  ! brillait comme une aurore.
Parfois, pourtant, la nuit nous voila sa clarté, Mais, disparaissait-elle, on y croyait encore, Et nous aurions péri si nous avions douté.

Auguste Dorchain
(1857-1930)
❦ ❦ ❦

Dans un opuscule biographique, Émile Delval appelle Auguste Dorchain Le dernier Poète Parnassien. Il faut entendre par Parnassien un poète pour qui la poésie consiste essentiellement dans la perfection esthétique du vers. Dans ce sens, le vers français étant depuis longtemps aussi mort que Dorchain lui-même, le chanoine Delval n’a pas eu grand mérite à prophétiser.

Dorchain écrivit pour la revue les Annales une très remarquable série d’articles sur la versification française, qui furent ensuite réunis en un volume intitulé L’Art des Vers, édité en 1905, puis de nouveau en 1919. C’est cet ouvrage que nous vous proposons de lire ici au rythme de un chapitre par semaine (il y en a 16), et qu’il vous sera ensuite possible de télécharger au format pdf. Ce titre appartient évidemment au domaine public, mais on ne le trouve sur internet que dans des pdf fac-similés, oxydés et lourds à manier. Notre réédition sera également disponible en papier, pour quelques euros.

Les propriétés constitutives du vers, d’après cet auteur, sont la quantité de syllabes, la rime et la césure ; trois éléments qu’il va étudier en profondeur, en s’efforçant de montrer que les règles empiriques et séculaires auxquelles se plie la poésie classique trouvent leur raison d’être dans l’acoustique de la langue et dans la psychologie de l’âme humaine.

Si, sans exagérer, on peut dire que le vers français est mort, c’est parce que les trois bases de son ADN poétique se sont complètement délitées dans l’océan du papier, puis du numérique. Pêchez-y un poème moderne au hasard : les rimes n’y sont plus que de simples assonances, les courtes ou longues lignes ne présentent aucune mesure syllabique régulière, leur césure est inexistante ou arbitraire. Or dans ce cas, pourquoi rééditer un traité de prosodie ? Tout simplement parce que dans une large perspective chrétienne, le beau ne peut rester mort à jamais : il ressuscite un jour ou l’autre ! Pareillement, puisque plus personne n’en écrit, la musique classique est morte, le grec ancien est mort. Cependant il existera toujours des musiciens pour ressusciter Bach ou Mozart, et des lecteurs du Nouveau Testament pour vouloir le lire dans sa langue originale.

Sans plus tarder donc, le premier chapitre de L’Art des Vers.

❦ ❦ ❦
  I
Versification et Poésie

La plus haute dignité de l’homme est dans l’aspiration. L’heure à laquelle il se sent le plus noblement un homme est celle où, se détachant de son étroite personnalité, il aspire à une vie supérieure dont sa conscience ne lui fournit que des éléments confus encore, dont ses sens ne lui révèlent dans le monde qu’une grossière ébauche, — à une vie où il y aurait plus d’ordre et plus de lumière, plus de joie, plus d’harmonie et plus d’amour. C’est de ce besoin que sont nés tous les arts, par lesquels l’artiste exprime pour lui d’abord, suscite et satisfait ensuite, chez les autres, cette aspiration sublime. Ainsi naquirent l’architecture, la statuaire, la peinture, la musique, la poésie enfin, dont on peut dire que, dans son sens le plus large, elle n’est pas à proprement parler un art, étant plutôt, caché au fond de tous les arts, ce principe d’aspiration lui-même, mais qui devient pourtant un art distinct, et le plus grand de tous, lorsqu’elle prend pour organe le Verbe ordonné selon des lois fixes et certaines, c’est-à-dire lorsqu’elle se confond avec ce dont je dois vous entretenir à cette place : l’Art des Vers.

L’Art des Vers ! Essaierai-je de le définir ? A quoi bon ! J’aime mieux vous en faire sentir, par un exemple, toute la grandeur, toute la portée.

Recueillez-vous une minute ; fermez l’oreille aux bruits qui montent de la rue ; oubliez quelques soucis médiocres ; laissez tomber au fond de vous, comme une lie, tout ce qui, depuis votre réveil, — lecture d’un inutile journal ou d’un vain livre, conversation oiseuse, visite frivole, — a pu vous encombrer, vous salir, vous disperser au moins l’esprit. Puis, allez à votre bibliothèque ; prenez, sur un rayon, les Orientales de Victor Hugo ; ouvrez-les à la trente-septième pièce, et, avec lenteur, en articulant chaque syllabe, en respectant les points et les virgules comme vous feriez des pauses et des soupirs d’une musique notée, lisez ce poème en deux strophes : Extase.

J’étais seul près des flots, par une nuit d’étoiles ;
Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles ;
Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel,
Et les bois, et les monts, et toute la nature,
Semblaient interroger dans un confus murmure
 Les flots des mers, les feux du ciel.

Et les étoiles d’or, légions infinies,
A voix haute, à voix basse, avec mille harmonies,
Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu ;
Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n’arrête,
Disaient, en recourbant l’écume de leur crête :
 — C’est le Seigneur, le Seigneur Dieu !

Qui sommes-nous, à présent, et où sommes-nous ? Pourquoi ce frisson qui nous a traversé le cœur, cette larme lumineuse qui nous est montée aux yeux ? Par quel miracle nous sentons-nous, tout à la fois, descendus à de telles profondeurs en nous-mêmes, et montés à de telles hauteurs loin de nous-mêmes ? … De par l’incantation du poète, en effet, voici d’abord que les mots, — mots si simples, si fatigués par un long usage : flots, cieux, étoiles, monts, bois… qui n’appelaient plus à notre esprit que l’idée sèche et terne des choses, — ont repris tout à coup leur entière vertu évocatoire, leur pouvoir d’éveiller en nous des émotions et des images, en même temps que des représentations abstraites. Un voile — le voile de l’accoutumance — a été comme tiré, qui nous cachait la beauté du monde ; et il semble que nous nous retrouvions devant ce spectacle avec des yeux et un cœur vierges, tant ce que notre subconscient avait retenu de nos impressions anciennes est remonté tout à coup à notre conscience dans une plénitude et une fraîcheur de découverte.

Ce n’est pas tout : voici qu’en même temps, le poète nous arrache à la vie terrestre et nous plonge dans la vie solidaire de la création. Cent fois, peut-être, devant la mer et le ciel, nous avions agité en nous l’énigme de l’univers, nous demandant si ces lames qui déferlent et ces étoiles qui gravitent, depuis des millions de siècles et pour des millions de siècles encore, obéissent, ou non, à une cause intelligente, pour des fins intelligentes. Même si, dans un sens ou dans l’autre, nous avions incliné notre raison devant les raisonnements des philosophes, c’avait été sans cet élan et cette volupté que donne seul un acte d’amour, un acquiescement de tout l’être. Mais, ce soir, le poète regarde avec nous les mêmes astres et les mêmes vagues ; il ne décrit pas, il ne raisonne pas, il n’analyse pas : il voit, il sait, il croit… et aussitôt, ne fût-ce que pour une seconde, il nous ébranle et nous illumine d’un éclair de certitude par lequel nous connaissons, dépassant l’émotion purement humaine, la grande émotion cosmique et religieuse, celle-là même qu’il a ressentie : l’Extase.

Pour y atteindre et pour nous y conduire, que lui a-t-il fallu ? Une centaine de mots, en deux strophes. Composantes infimes, sublime résultante. Entre ceci et cela, qu’y a-t-il donc ? Rien que cette chose : l’Art des Vers.

De cet art, une partie seulement peut être enseignée d’une façon précise et complète : c’est celle qui, dans l’art d’écrire en général, correspondrait, en toute modestie, à la grammaire : c’est la versification ou prosodie. Les lois de la versification, en effet, — lois dont l’observation seule distingue le vers, fût-ce le moins lyrique, de la prose, fût-ce la plus harmonieuse, — sont depuis longtemps codifiées, dans ce qu’elles ont d’essentiel, d’après la tradition de quatre siècles de chefs-d’œuvre ; et, quels que soient le génie particulier du poète et la nature spéciale du poème, elles sont appliquées toujours. Je pourrai donc vous les enseigner, telles qu’elles m’ont été transmises, ou à peu près telles, car l’évolution d’une prosodie n’est jamais complètement terminée, et il se peut que je sois conduit à vous donner comme légitimes — non pour ébranler, mais pour fortifier, au contraire, le vers traditionnel — quelques-unes des libérations ou des contraintes nouvelles que l’on nous propose.

Mais tout l’art des vers n’est point dans ces règles dont le respect est la condition obligatoire, non la seule et suffisante cause de l’émotion poétique. Il y a d’autres éléments, mystérieux et incodifiables, que l’inspiration seule révèle à chaque poète, et pour chacun de ses poèmes. Ceux-là, que nul ne saurait vous enseigner par principes, je voudrais, du moins, vous en faire sentir la présence et l’action dans cette première causerie, afin de mieux circonscrire mon sujet pour les suivantes, et de vous donner dès aujourd’hui, fût-ce encore par un seul exemple, une idée de ce que devrait être un « art des vers » intégral, s’il était possible à quelqu’un de l’écrire.

Ne cherchons pas un autre texte que nos deux strophes de tout à l’heure, et relisons-les ensemble pour tâcher, cette fois, de saisir les raisons de l’enchantement extraordinaire qui en émane et qu’aucune prose, en si peu de mots et en si peu de lignes, ne serait capable de nous procurer jamais.

Déjà, dès après la première lecture, nous nous rendons compte, au moins vaguement, que le pouvoir exceptionnel de ce langage est dû à une musicalité supérieure à celle de la prose, je veux dire à une certaine symétrie de cadences, à un certain battement régulier du rythme, qui le rapproche de la mesure musicale. Et parce qu’il participe des mêmes causes, le vers participe des mêmes effets. La prose exprime entièrement et suggère à peine ; la musique exprime à peine et suggère infiniment : le vers, lui, à tout le pouvoir d’expression des mots, peut joindre, dans une certaine mesure, le pouvoir de suggestion des notes, l’égaler même quelquefois. Lui seul est à la fois pensée et mélodie. Aucun langage humain ne le surpasse.

Si, ayant senti cette régularité rythmique du vers, nous commençons à en faire l’analyse, nous nous rendons compte aisément qu’elle consiste en un nombre limité de syllabes dans chaque vers, en un partage symétrique de ces syllabes dans l’intérieur du vers, et en un retour des mêmes sons à la fin de deux vers qui se correspondent : numération, césure et rimes, dont les lois sont tout l’objet de la versification, du métier des vers.

Mais on peut supposer le même sujet traité par un autre auteur, jeté dans le même moule de strophe en des vers aussi correctement soumis à toutes ces règles de la prosodie que le sont ceux de Victor Hugo, sans qu’à aucun degré, pourtant, l’émotion poétique ne naisse. Et c’est ici que le mystère commence, ou, plutôt, l’impossibilité de formuler des règles qui permettraient à quiconque les observerait en ses vers de faire, par cela seul, naître cette émotion. Tout ce que nous pouvons, c’est essayer de retrouver les voies secrètes qu’un instinct mystérieux, à peine contrôlé par une volonté consciente, a fait suivre au génie pour en arriver où il nous mène. Essayons.

Et, d’abord, est-ce par la rareté, par l’inattendu des vocables qu’il cherche à nous ébranler les sens et la pensée ? Non, j’ai dit qu’il employait ici les mots les plus courants de la langue. Il sait, il est vrai, que ce sont précisément ceux-là qui peuvent, grâce à la magie du rythme, reprendre leur signification la plus vaste.

Est-ce par la hardiesse des coupes dans le vers, par cette désarticulation apparente dont il a su tirer ailleurs de si extraordinaires effets ? Non, car pour exprimer ici cette sorte de respiration universelle, il lui faut un rythme aussi simple que le battement d’un cœur, que le soulèvement et l’abaissement d’une poitrine. Et il s’en tient donc aux coupes les plus classiques.

Est-ce par l’exceptionnelle qualité des rimes ? Non plus, car il se garderait bien d’arrêter l’attention sur un signe de virtuosité quelconque. Les rimes sont, prises en elles-mêmes, des plus banales, et plusieurs ne sont pas même ce que l’on appelle des rimes riches.

Et sans aucun de ces secours, en douze vers, le poète a su faire tenir le sentiment de l’immense, exprimer ce qui touche presque à l’ineffable. Le miracle n’en paraîtra que plus grand. Mais, puisque le secret n’en est pas là, poursuivons notre recherche et reprenons les vers un à un :

J’étais seul près des flots, par une nuit d’étoiles.

En ce premier vers, qu’on ne saurait imaginer d’une simplicité plus parfaite, tout, déjà, est évoqué et posé : l’homme, le lieu, l’heure. Et ce vers, ralenti au milieu par une large pause, prolongé infiniment comme par un point d’orgue, grâce au dernier mot, « étoiles », est si grand qu’il pourrait faire, à lui seul, équilibre à tous les développements dont il plairait au poète de le faire suivre. Mais supposez, une minute, qu’il ait ainsi commencé la pièce :

Près des flots, j’étais seul, sous un ciel étoilé.

Ce serait le même sens, et, pourtant, il n’y aurait plus rien là, absolument plus rien de ce qui est la poésie. Flots et étoiles sont les deux mots essentiels de la pièce, ceux dont l’apposition ou l’opposition vont former toute l’architecture du poème ; or, dans le vers du maître seulement, flots est à l’hémistiche, à la place en vue, et la virgule qui suit semble séparer les deux éléments, la mer et le ciel. Dans la seconde moitié du vers supposé, sur quatre mots il y en a deux, sous et un, qui sont parmi les plus sourds de la langue ; et le dernier mot, étoilé, outre qu’il termine sèchement le vers, par une cassure nette, présente deux fois à l’oreille le son de é bref, ce qui diminue encore sa qualité musicale et le rend d’autant moins moelleux, d’autant plus martelé. Dans la seconde moitié du vers de Victor Hugo, au contraire, grâce à l’e muet de une, et à la délicieuse allitération formée par les n de deux consonnes qui se suivent — une nuit, — écoutez comme la voix glisse avec douceur, pour s’appuyer seulement, pour s’épanouir sur la seconde syllabe d’étoiles, et s’éteindre enfin en se prolongeant sur la syllabe muette qui termine le mot et le vers après avoir caressé l’oreille par la succession de six sonorités différentes.

J’étais seul près des flots, par une nuit d’étoiles.

Comparez !

Passons au second vers. Le poète va-t-il chercher à préciser, par un détail, par une chose vue et dépeinte, le tableau que forme le premier vers ? Un autre n’y aurait pas manqué. Lui, c’est tout le contraire qu’il fait : il n’ajoute pas un trait à son indication déjà toute schématique, il en efface :

Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles.

Car il veut nous mener, le plus vite possible, du concret à l’abstrait, des choses extérieures aux intérieures, pour nous conduire enfin des intérieures aux supérieures. Et notez, en passant, l’élégance de ce second vers, parallèle au premier par la virgule médiane et par la correspondance des objets, mais parallèle par renversement, pourrait-on dire, puisque, ici, le ciel est dans le premier hémistiche et la mer dans le second : parallélisme de deux gammes dont l’une, montante, serait jouée de la main gauche, l’autre, descendante, de la main droite.

Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel,

ce monde réel déjà réduit à sa plus simple expression par le vers précédent. Quel est ici, le mot essentiel ? C’est plus loin, et vous voyez que le poète l’a placé à l’endroit du vers qui est nécessairement le plus accentué, à l’hémistiche.

Et, maintenant, le poète veut évoquer toutes ces voix qu’il entend de l’âme, précisément parce qu’il a dépassé le monde sensible… Mais il est déjà au quart de son poème ; comment, sans en détruire les justes proportions, les fera-t-il chanter toutes, en peu de mots ? …

Et les bois, et les monts, et toute la nature…

Cette conjonction et, répétée trois fois, par l’indéfini qu’elle donne à l’énumération, y aura suffi : deux fois dans la première moitié du vers, pour des voix particulières, une fois dans la seconde, pour le chœur entier… Je crois voir le chef d’orchestre faisant partir, d’un signe à gauche, les violons, puis d’un signe à droite, les cuivres, et, d’un geste plus large, enfin, des deux mains étendues, déchaînant à la fois tous les instruments de l’orchestre.

Les déchaînant ? Les appelant plutôt, non dans toute leur force, mais dans toute leur douceur, en sourdine. Car ce sont, ici, des voix qui chantent dans le silence et comme en ajoutant encore à la majesté du silence :

Et les bois, et les monts, et toute la nature,
Semblaient interroger dans un confus murmure…

Et ici, instinctivement, le poète a employé des mots où trois syllabes de suite sont formées avec la lettre u, celle qu’il est impossible de chanter sur une note haute et forte, celle qu’on ne peut prononcer autrement que les lèvres serrées, et sans presque donner de son !

Semblaient interroger dans un confus murmure
 Les flots des mers, les feux du ciel.

Essayez un peu d’allonger ce dernier vers pour le mettre à la mesure des autres, par exemple, de dire :

Les flots profonds des mers, les feux légers du ciel.

O surprise ! il semble qu’en y ajoutant ces épithètes, au lieu de l’allonger, vous l’ayez raccourci ! Il est plus long par la durée, il est plus petit pour l’imagination, pour la pensée ; car il n’éveille plus, disjoint ainsi par des mots parasites, aucune idée de grandeur. Tel qu’il était, au contraire, concentré, réduit aux quatre substantifs parallèles qui sont l’armature de la strophe, voyez comme il boucle cette strophe en rattachant le dernier vers au premier, et comme il la conclut en la concentrant !

Mais nous en sommes déjà à la moitié du poème ; et le sujet n’en est qu’à son exposition ; et le poète n’a plus que six vers pour le conduire à son terme, quand il y faudrait, pourrait-on croire, plusieurs strophes encore. Nullement. Six vers suffiront. Voyez : le poète n’a pas laissé retomber le mouvement initial ; il a bien mis un point à la fin de la première strophe ; mais voici qu’il repart avec cette conjonction et, conjonction qui enchaîne la seconde strophe à la première, et qui, en deçà même du point final de celle-ci, va rejoindre le vers où, déjà, elle se trouvait trois fois,

Et les bois, et les monts, et toute la nature,

pour ne plus faire, des deux strophes, qu’une seule phrase musicale destinée à s’élargir et à croître jusqu’à la fin en sonorité et en majesté :

Et les étoiles d’or, légions infinies,
A voix haute, à voix basse, avec mille harmonies…

Dans ce second vers, le poète, par une opération naturelle à la poésie, a fait une transposition d’un sens à un autre : il a transposé l’impression visuelle en une impression auditive. Aux bois et aux monts qui les interrogent, les flots et les astres doivent répondre : il leur faut donc une voix. Les astres brillent à des degrés divers, selon leur éloignement ou leur grandeur, et ils forment, là-haut, des groupements qu’on appelle des constellations : eh bien, les scintillements plus ou moins intenses des étoiles vont devenir des voix plus ou moins sonores, et les mille figures des constellations deviendront mille harmonies perceptibles, non plus aux yeux, mais à l’oreille :

Et les étoiles d’or, légions infinies,
A voix haute, à voix basse, avec mille harmonies,
Disaient, en inclinant leur couronne de feu…

Que disaient-elles ? Est-ce que leur réponse va remplir les trois vers qui nous restent ? Non, la réponse des flots serait oubliée et, de plus, l’équilibre entier du poème serait rompu. Le poète l’a senti : par une inspiration géniale, par une hardiesse sans exemple, il arrête un instant ici sa phrase, il la suspend comme dans le vide, il va, descendant des cieux vers la mer, recueillir à son tour la réponse des vagues, et alors seulement, il la réunit à celle des étoiles dans un unisson prodigieux, — au moyen de ce simple mot de rappel : « Disaient » — pour les balancer ensemble, fumées confondues de deux encensoirs, vers Celui dont, par un suprême artifice, il retarde encore de dire le nom jusque dans le dernier vers même, afin que, de ce dernier vers, ce nom soit le dernier mot, comme il est, à ses yeux, le dernier mot de la création et de l’humanité :

Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n’arrête,
Disaient, en recourbant l’écume de leur crête :
 — C’est le Seigneur, le Seigneur Dieu !

Tel est le mystère du génie. Aucun chemin tracé sur une carte, et que je puisse vous montrer du doigt, ne mène à de pareilles cimes. On peut voir seulement après coup, je le répète, par quelle route le poète est passé pour nous y conduire, guidé par une logique transcendante et qui se joue des ordinaires procédés logiques. C’est un de ces itinéraires que je viens de parcourir avec vous sur les pas d’un grand maître. Si vous m’y avez suivi jusqu’au bout avec attention, il me semble que déjà vous aurez avancé quelque peu, non dans la connaissance, mais dans l’amour de l’art des vers et dans le désir d’en entreprendre l’étude. Et, moi-même, je me sentirais un peu rassuré à la pensée que cette partie mystérieuse de notre art dont je ne pourrai vous instruire par des préceptes, je saurai peut-être, du moins, vous en communiquer l’intuition par des exemples, si vous conveniez que, par celui-ci, j’ai déjà commencé de le faire.

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