Poésie

III. Le Rythme Poétique : Le Vers entre la Musique et la Prose

 
 

Avant de vous enseigner les règles précises et en quelque sorte mécaniques de la versification, je voudrais pourtant encore vous faire comprendre qu’elles ne sont point une création arbitraire des métriciens, ou, comme on disait autrefois, des « législateurs du Parnasse », mais que c’est sur des lois profondes, sur des besoins essentiels de l’esprit que notre art fonde sa certitude et sa dignité. Après, vous supporterez moins impatiemment, je l’espère, ce que l’étude de ces règles pourra présenter d’un peu aride, et, surtout, vous serez pour jamais en garde contre l’insanité de certaines réformes que quelques-uns voudraient introduire dans notre prosodie traditionnelle et qui ne tendraient à rien moins qu’à la détruire.

Si j’essaye de définir ce qu’est la versification, ce qu’est le vers, je ne trouve rien de mieux que d’emprunter les termes de ma définition aux deux ou trois formules assez proches l’une de l’autre, que Sully Prudhomme nous en a données dans les diverses pages qui composent son Testament Poétique, et je dirai : La versification est l’art de faire bénéficier le plus possible le langage des qualités de la musique, c’est-à-dire dans toute la mesure compatible avec la claire intelligence du sens : le vers est donc un verbe musical qui soulève et soutient la pensée sur les ailes du rythme, mais en excluant la note pour ne pas s’identifier au chant, où l’expression intellectuelle est détrônée par l’expression émotionnelle.

On voit assez, par là, ce qui distingue les vers de la musique. On voit moins bien, peut-être, ce qui les distingue de la prose ; car, enfin, la prose aussi peut être soulevée et soutenue par un rythme, c’est-à-dire par une succession de cadences flatteuses à l’oreille et qui ajoutent un plaisir musical au plaisir de l’entendement. Plus un écrivain véritable a de choses émues ou élevées à nous dire, plus sa phrase tend à se rythmer, à se dérouler avec mélodie. Soit, mais elle se déroule — et cela en est le caractère essentiel — en rythmes inégaux et perpétuellement variables, qui procurent à l’oreille un seul plaisir : celui d’une surprise incessamment renouvelée.

Certes, ce plaisir musical, dans sa parfaite concordance avec le développement de la pensée, est déjà considérable ; il n’est pourtant pas la jouissance la plus musicale possible que puisse donner le langage, celle que vous annonçait la définition de tout à l’heure comme étant le privilège de la seule forme versifiée. La versification seule, en effet, dans tous les pays du monde, et depuis qu’il y a des poètes, peut donner, à l’esprit et à l’oreille, cette double jouissance : la surprise dans la sécurité, jouissance causée elle-même par la réalisation de la variété dans l’unité, de la liberté dans la discipline. Et comment cela ? En soumettant le langage, ainsi que fait la musique, non plus à des rythmes incessamment variables, mais à des rythmes égaux. En musique, l’élément de sécurité sera fourni par le battement régulier de la mesure, à laquelle l’esprit et l’ouïe s’abandonneront, se confieront avec délices pour jouir d’autant mieux des surprises de la mélodie. En versification, la sécurité viendra du nombre régulier des syllabes du vers, du retour régulier de la rime, tandis que la variété des rimes au bout du vers et les souples modulations des syllabes accentuées ou atones dans l’intérieur du vers, apporteront au lecteur, joint à cette sécurité délicieuse, l’enchantement d’une perpétuelle surprise.

Est-ce un besoin puéril et artificiel, ce désir de sécurité, satisfait par le rythme des vers, qui s’ajoute au désir de surprise si complètement satisfait déjà par la prose ? Des prosateurs orgueilleux et peu sensibles à la poésie voudraient bien nous le faire croire. Ils traiteraient volontiers d’enfantillage cette attente de la mesure égale et de l’écho de la rime… Elle est, au contraire, comme je le laissais prévoir en commençant, la manifestation d’une des tendances les plus essentielles de l’esprit, celle qui, par exemple, dans le monde de la pesanteur, nous fait chercher l’équilibre, dans le monde de la vision, la symétrie ; celle aussi qui, dans tout le domaine de l’art et de la pensée, nous pousse à circonscrire, à ordonner, à harmoniser l’objet de notre création ou de notre étude pour jouir ou comprendre davantage, avec un moindre effort. Le rythme poétique étant, nous le verrons bientôt, un de ces moyens d’atteindre, par le moindre effort, aux plus hauts sommets de l’exaltation humaine, l’homme n’a rien inventé dont il ait le droit de se montrer plus fier.

D’où vient-il, ce rythme poétique ? Quelles sont-elles, ces cadences régulières qui constituent le vers français ? Ce sont, tout simplement, quelques-unes des innombrables cadences de la prose, mais choisies et régularisées, à l’exclusion des autres, parce qu’elles flattaient plus particulièrement l’oreille, soit en elles-mêmes, soit par leur répartition, soit par leur assemblage entre elles.

Voulez-vous assister, en théorie, à la naissance du vers français, issu de la prose ? Je vous ai dit, tout à l’heure, que le prosateur, dans l’émotion ou l’élévation de la pensée, avait une tendance à rythmer davantage ses périodes ; j’aurais pu ajouter que parfois même, inconsciemment, il les rapprochait de tout ce qui constitue le rythme poétique. Vous en jugerez par deux exemples, pris chez deux de nos plus grands écrivains en prose ; je tirerai l’un de Michelet, l’autre de Jean-Jacques Rousseau.

Voici le passage de Michelet où, dans son livre de L’Amour, il fait parler à la veuve l’âme de l’époux disparu. Chose étrange ! pour exprimer, par des caresses verbales, une infinie et mélancolique tendresse, il fait, sans le vouloir, parler cette Ombre aimante, soit en vers blancs, en vers non rimés, soit en cadences qui sonneront comme des vers si on les prononce à la façon de la prose, c’est-à-dire en glissant sur les e muets, ceux que j’indiquerai en italique :

« C’est trop veiller, c’est trop pleurer, chérie !… (Vers de 10 syllabes.) Les étoiles pâlissent (6) ; dans un moment, c’est le matin (8). Repose enfin. La moitié de toi-même (10), dont l’absence te trouble et que tu cherches en vain (12), et dans tes chambres vides et dans ta couche veuve (12), elle te parlera dans les songes (8). »

Mais voici mieux encore : un paragraphe entier composé de six vers très réguliers, tous de huit syllabes :

« Oh ! que j’avais donc à te dire ! — Et vivant, je t’ai dit si peu… — Au premier mot, Dieu m’a repris. — A peine ai-je eu le temps de dire : — « J’aime. » Pour te verser mon cœur, — j’ai besoin de l’éternité. »

Et je décomposerai en quatre vers, pour les yeux, le paragraphe suivant, formé de vers de 10, 7 et 12 syllabes :

Un doux concert commençait entre nous
 Qui sanctifiait la terre.
En nous, d’un double cœur, l’harmoniste céleste
 Venait de faire un divin instrument.

Remarquez le rapprochement des deux derniers, 12 et 10 syllabes, qui forment ensemble une si heureuse cadence.

Que manque-t-il donc à ces lignes rythmées de Michelet pour qu’elles soient tout à fait des vers ? Rien que la rime, par qui le rythme poétique est plus fortement marqué, affirmé, pour le moindre effort de la mémoire.

La rime ? C’est elle que nous allons voir s’ébaucher à son tour dans la prose de Jean-Jacques, dans une phrase d’une admirable cadence, que je tire de la Nouvelle Héloïse. Et, pour que vous goûtiez mieux cette phrase, je transcrirai d’abord celles qui la précèdent et qui en éclairent le sens :

« Vos feux, je l’avoue, ont soutenu l’épreuve de la possession, celle du temps, celle de l’absence et des peines de toute espèce ; ils ont vaincu tous les obstacles, hors le plus puissant de tous, qui est de n’en avoir plus à vaincre et de se nourrir uniquement d’eux-mêmes. L’univers n’a jamais vu de passion soutenir cette épreuve : quel droit avez-vous d’espérer que la vôtre l’eût soutenue ? »

Écoutez maintenant :

« Le temps eût joint, au dégoût d’une longue possession, le progrès de l’âge et le déclin de la beauté : il semble se fixer en votre faveur par votre séparation ; vous serez toujours, l’un pour l’autre, à la fleur des ans ; vous vous verrez sans cesse tels que vous vous vîtes en vous quittant ; et vos cœurs, unis jusqu’au tombeau, prolongeront dans une illusion charmante votre jeunesse avec vos amours. »

Voyez comme les deux premiers rappels de sonorités : possession et séparation, sont placés à deux endroits où le sens et la ponctuation exigent que le lecteur respire. Voyez, ensuite, comme les deux autres homophonies : ans et quittant, sont symétriquement placées à la fin de deux membres de phrase sensiblement égaux. Et jugez si Jean-Jacques — lequel, vous le savez, ne couchait jamais une phrase sur le papier sans l’avoir fait passer vingt fois par l’épreuve de son oreille — n’a pas voulu, à quatre reprises, grâce à ces sortes de rimes, nous rendre plus sensible, avec un effort moindre, la merveilleuse architecture sonore de sa période, et comme retenir ainsi, comme suspendre, pour mieux exciter notre attente, le déroulement adorable de sa mélodie.

[Et remarquons-y ce vers de douze syllabes, si délicieusement coupé à la façon romantique, en 4 + 6 + 2.

Prolongeront | dans une illusion | charmante.]

Voilà donc, trouvés d’instinct par les prosateurs, les éléments qui constitueront, chez les poètes, la forme versifiée. Toutefois, chez les prosateurs, l’usage de ces rythmes poétiques et de ces rappels de sons, celui même de cadences plus éloignées du vers, mais encore volontairement musicales, n’est agréable que s’il est discret et rare. A l’état de procédé, appliqué à tout un ouvrage, cette recherche devient vite insupportable. La « prose poétique » est un genre bâtard. Les Incas de Marmontel sont illisibles. Le Télémaque lui-même porte la peine d’avoir été écrit ainsi. De Chateaubriand, nous admirons plus que jamais les Mémoires d’Outre-Tombe, dont le grand style n’est lyrique que par intermittence ; mais nous ne goûtons plus que quelques chapitres des Martyrs, et nous ne lisons plus du tout les Natchez, où le lyrisme en prose est continu. Et que dirions-nous s’il nous fallait entreprendre la lecture de l’Ipsiboë, du vicomte d’Arlincourt, ou du Tristan le Voyageur, de M. de Marchangy ? Croyons-en là-dessus, comme sur beaucoup d’autres choses, Victor Hugo :

Prends garde à Marchangy ! La prose poétique
Est une ornière où geint le vieux Pégase étique.
Tout autant que le vers, certes, la prose a droit
A la juste cadence, au rythme divin ; soit ;
Pourvu que, sans singer le mètre, la cadence
S’y cache et que le rythme austère s’y condense.
La prose en vain essaie un essor assommant.
Le vers s’envole au ciel tout naturellement ;
Il monte ; il est le vers ; je ne sais quoi de frêle
Et d’éternel, qui chante et plane et bat de l’aile ;
Il se mêle, farouche et l’éclair dans les yeux,
A toutes ces lueurs du ciel mystérieux
Que l’aube frissonnante emporte dans ses voiles
Quand même on la ferait danser jusqu’aux étoiles,
La prose, c’est toujours le sermo pedestris.
Tu crois être Ariel et tu n’es que Vestris.

Que dites-vous, en passant, de ce chapitre d’Art poétique emprunté aux Quatre Vents de l’Esprit ? Il manquait à celui de Boileau, mais je crois qu’il n’y pourrait pas être intercalé sans dommage pour les vers, excellents, mais plus pleins de sagesse que de lyrisme, du bon Nicolas.

Oui, la prose est faite avant tout pour la marche, non pour le vol, et les procédés lyriques ne doivent point s’y étaler avec affectation, plutôt s’y cacher, comme l’écrit Victor Hugo. Mais prenez à la prose ces accidentelles cadences lyriques, et faites-en des vers en les régularisant, répétant et assemblant ; prenez-lui ces accidentelles rencontres de mots sonnant de même, pour en constituer de franches rimes ; ajoutez, enfin, celles-ci à celles-là, — et vous aurez le plus magnifique, le plus souple, le plus complet instrument d’expression qui ait été mis jamais, dans aucune langue, à la disposition des poètes. Il pourra leur servir à voler aussi haut qu’ils le voudront, et à marcher aussi, pour peu qu’ils le veuillent. Il ne sera pas seulement le verbe de l’ode sublime ou de l’épopée, mais aussi celui de la poésie légère et du conte familier. Il rendra plus joyeux le rire de la comédie, plus tragique la terreur ou la pitié du drame. Il fera plus définitives, et plus transmissibles, jusqu’aux formules où se concentrent l’expérience de la vie et les décrets du bon sens ; car où il n’y aura plus transfiguration et aspiration, il y aura, grâce à lui, beauté encore, parce qu’il aura introduit, dans les moindres choses, une image, un reflet de l’harmonie et de l’ordre universels.

Les lois de ce langage merveilleux, le vers, dont vous savez à présent l’origine profonde et les affinités avec les langages voisins, la musique et la prose, c’est dans notre prochain entretien que nous commencerons de les étudier ensemble.

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