Nouvelles, Prose

Voyage Astral (par Cyril Chamard)

Et que servira-t-il à un homme de gagner le monde entier, s’il perd son âme ?

I.  Expérience

Cette fois-ci, c’est la bonne !
J’avais déjà essayé plusieurs fois sans succès mais, ce coup-ci, un bon pressentiment m’animait. J’avais relu les notes de mon grand-père. Je m’étais barricadé dans ma chambre. Les gêneurs potentiels, c’est-à-dire ma famille, étaient tous occupés.
Il ne me restait plus qu’à baisser le volet de sorte à ne laisser qu’un mince rayon de lumière. La pénombre était essentielle.
Je me couchais sur le dos, les bras le long du corps et les pieds étendus. Je connaissais bien les premières étapes, je les avais réalisées de nombreuses fois. Au début, cela ne faisait pas beaucoup de différence d’avec une séance de relaxation classique. Il fallait se concentrer sur chaque partie du corps, une à une leur commander de s’alourdir et les laisser partir.
La volonté est une force de l’âme encore bien mystérieuse. C’est par elle que mon corps s’éteignait progressivement pour atteindre cet état second. « État de sophronisation de base » comme le définissait mon grand-père. Je m’amusais de ces termes aux relents médicaux pourtant très éloignés de la science moderne. Ce genre de mots donnait un peu de crédibilité à notre folie.
Mon Grand-Père, militaire de carrière, avait fait de l’ésotérisme une passion étrange. Il avait hérité dans son enfance de dons un peu spéciaux et avait étudié beaucoup de savoirs mystiques. Il s’essayait à de nombreux domaines allant du magnétisme jusqu’à la magie blanche. J’avais longtemps été sceptique ou méfiant. Mais là, l’enjeu valait la chandelle.
La première fois qu’il m’avait parlé du voyage astral, j’avais dû rire. Il racontait à qui voulait l’entendre qu’il pouvait séparer son esprit de son corps et voyager où bon lui semblait. Quoique la chose pouvait paraître pratique à bien des égards, l’idée ne m’avait même pas effleuré. Pourtant, un jour, mon grand-Père appela mes parents de son appartement à Lyon. Pendant la nuit, il y avait eu une forte tempête en Ardèche et il avait fait un tour spectral dans sa maison secondaire. Le matin même, il nous demanda de nous y rendre car il avait vu un arbre tomber sur une de ses ruches. J’accompagnai ma mère pour constater effectivement qu’une branche de tilleul avait perforé un de ses petits ruchers artisanaux. Ma surprise s’en trouva mêlée de curiosité. Comment était-ce possible qu’il l’ait vu ?
J’avais insisté pour en savoir plus et il m’avait volontiers enseigné les clés du voyage astral. Il m’avait même donné de nombreuses notes sur le sujet. D’après celles-ci, il fallait d’abord maîtriser parfaitement le domaine de la sophrologie. Dès lors, j’avais pratiqué régulièrement cette discipline. Assez vite, j’étais parvenu à atteindre un état de relaxation assez élevé. Certains s’en servent pour arrêter de fumer, préparer un examen ou relâcher la pression d’un quotidien oppressant. Pour ma part, seule l’optique du voyage astral m’intéressait. La sophrologie était juste une étape à valider. Cette ambition était devenue une véritable obsession. Je songeais souvent aux petits pouvoirs que cela pourrait me donner.
Lorsqu’on était capable d’atteindre un niveau de relaxation élevé, il suffisait de désactiver son âme pour relâcher sa conscience. Celle-ci était alors libre de tout mouvement et de toute vision. J’avais déjà essayé deux fois, mais n’y étais pas arrivé.
Ce coup-ci était le bon.
Le haut de mon corps était déjà ankylosé et je terminais de détendre les vertèbres inférieures. Un petit frisson agréable se dégageait quand la colonne était totalement engourdie. Puis les jambes. Les pieds. Les orteils…
Enfin mon corps gisait comme un roc dans la terre. Je ne le ressentais plus. Comme s’il ne faisait plus qu’un avec le lit sur lequel il reposait.
Il fallait maintenant faire le vide. Je commençais par détendre mon cerveau, comme n’importe quel autre muscle. Puis vint le moment d’assourdir l’âme en atténuant ma volonté. Cela se faisait progressivement comme quand on tourne ces vieux boutons de téléviseurs ou de radio. Le vide se créait à l’intérieur. Seul demeurait une conscience aiguë de soi, dénuée de toute résolution.
Au bout d’un certain temps, je savais que j’avais atteint une zone frontière. J’étais dans un état méditatif très avancé. J’attendais la désincarnation recherchée. J’avais auparavant visualisé dans mon imaginaire un lieu connu : le lycée. J’étais sur le point de le rejoindre par l’esprit.
Tout à coup, mon corps frémit. Voilà qui était étrange car j’étais censé ne plus le ressentir. Puis il eut comme des petites convulsions. Je les éprouvais de loin comme spectateur sans pouvoir les contenir. Cela me remplit soudain d’une grande angoisse. Mes membres se mirent à trembler de manière plus régulière tels ceux d’un épileptique en crise.
Que m’arrive-t-il, bon sang ?
A présent, je voulais absolument regagner ce corps en roue libre, mettre fin à cette expérience. Cependant, quelque chose me bloquait. Je ressentais mon corps, mais je ne le commandais plus. On aurait dit qu’une force étrangère l’avait investi et en barrait l’accès.
La terreur eut le bénéfice de me faire retrouver une véritable volonté. Avec force, je résolus de revenir et, je ne sais dire comment, j’y parvins. Une sorte de courant me traversa et je repris chair. Les tremblements s’arrêtèrent aussitôt. Mon cœur, lui, battait à plein.
Je ne respectai pas le rite de fin de séance qui devait réactiver progressivement le corps et rythmer la respiration par paliers. J’ouvris les yeux dès que j’en eus la force et je me redressais sur mon lit. J’étais un peu perdu entre ma tentative de comprendre (ce qui avait bien pu m’échapper) et celle de me rassurer. Je me ressaisis peu à peu tandis que mon cœur ralentissait.
J’avais besoin de lumière. Je me levai pour ouvrir les volets. Dans la foulée, j’ouvris la fenêtre. C’était bon de sentir l’air frais et l’odeur humide du printemps. Je regardais le paysage des forêts qui jouxtaient la maison. Une petite brise balançait la cime des épineux. Les champs en tourbière semblaient essorer l’eau de l’hiver. Quelques rares oiseaux commençaient à chanter. La nature ici ne s’émeut de rien. Elle m’apporta le réconfort d’une normalité et apaisa les questions qui se bousculaient en moi.
Que s’était-il passé ? Quelle erreur avais-je fait ? Si je n’étais pas arrivé à récupérer mon corps, que serait-il arrivé ? Je résolus de téléphoner à mon grand-Père pour lui raconter cette aventure. Il avait peut-être quelques explications…
« Tu devais être trop stressé. Tu dois essayer à nouveau mais faire durer plus longtemps la phase de relaxation. »
Il ne comprenait donc pas. Il n’avait jamais vécu la même chose autrement il aurait compris. J’étais d’ailleurs suffisamment détendu avant la séance. Quant à réessayer, c’était hors de question. Je le remerciai hypocritement pour ses conseils et raccrochai. A ce moment-là, je décidai de ne plus faire ce genre d’expériences et renonçai à expliquer raisonnablement ma mésaventure. Tout était rentré dans l’ordre… En tous cas, je le croyais.

II.  Panne de sommeil

Le soir venu, après avoir regardé les trois premiers quarts d’un film aussi inutile qu’inintéressant, je me couchai. D’ordinaire bon dormeur, je m’étonnais au bout d’un certain temps d’être encore éveillé. Je tournais et me retournais dans ma couette si bien que la friction des draps me faisait transpirer. J’étais fatigué, j’avais chaud et je désespérais de voir le moindre signe d’assoupissement.
En plein milieu de la nuit, je perdis patience et me levai pour trouver une solution à ma panne de sommeil. J’arrivai dans la cuisine et me mis en quête de la fouiller pour trouver un remède quelconque. Aucun médicament présent ne me parut raisonnable, mais je trouvai une bouteille de Porto déjà entamée.
Pourquoi pas ?
Je me servis un premier verre que je bus rapidement. Le deuxième dura un peu plus longtemps et le fond du troisième finit dans l’évier.
Là, il doit y avoir la dose.
Je rejoignis ma couche. Les premiers effets de mon forfait se faisaient déjà sentir. Ma tête tournait légèrement et le manège m’entraîna dans un début de somnolence. Mon sommeil fut agité et je me réveillai à nouveau au beau milieu de la nuit. Cette fois, c’est sûr, je n’arriverais pas à me rendormir. Je me levai, allumai la lumière de ma chambre et sortis de mon sac quelques livres et cahiers scolaires.
Autant mettre à profit ce temps d’éveil improvisé.
J’entrepris alors de faire quelques devoirs que les professeurs avaient eu le bon goût de nous confier pendant les vacances.
Après avoir commencé quelques exercices d’algèbre, l’atmosphère me parut plus épaisse. Une pesanteur anormale régnait dans la pièce. Il devint difficile de se concentrer. Je me retournai plusieurs fois pour scruter la pièce. J’aurais juré qu’il s’y tenait une autre présence. Pourtant, rien d’autre que les ombres des meubles. D’où venait cette ambiance lugubre ?
Fatigue et alcool, sans doute.
Le soupçon laissa toutefois place à une nouvelle forme d’angoisse. J’essayais de me rassurer, mais une peur déraisonnable se frayait un chemin en mon fort intérieur.
J’arrêtai là mes devoirs et me blottit, assis, dans le coin de mon lit. La couette sur les jambes, je veillais. Ainsi, mes arrières étaient protégées par l’angle du mur et s’il devait subvenir quelqu’un ou quelque chose, ce ne serait pas par surprise.
Mon radioréveil affichait 5:30. Il fallait tenir encore une bonne heure avant que le soleil ne commence à se lever. Je la passais immobile et concentré, attendant une chute qui n’arrivait pas. Je ne savais pas vraiment ce que j’attendais mais cela me terrifiait.
Aux premiers rayons du soleil, je quittai mon inertie pour ouvrir les volets. Une fois encore, le soulagement fut soudain. C’était étonnant comme un geste aussi anodin me paraissait, pour la deuxième fois, aussi bénéfique. L’astre avait chassé toutes les ténèbres de la chambre. J’étais éreinté, troublé et perdu. Ainsi, je revins à la cuisine pour prendre un petit déjeuner quelque peu réparateur. Mais que m’arrivait-il ?

III.  L’après-match

« Réveille-toi, bon sang. C’est au moins le troisième tir facile que tu rates ! »

Jérémie avait raison : ce n’était pas mon jour. Ce match organisé à la va-vite avec les joueurs du club en repos commençait à devenir pénible. Les occasions de but étaient rares et j’avais dû avorter la moitié d’entre elles. Je jouais mal et les collègues commençaient à s’en énerver.
A la fin du match, les vestiaires étaient animés. Un pack de bières premier prix siégeait au milieu de la pièce et les boutades fusaient. Une bonne partie m’était destinée.
« Alors, combien as-tu tué de pigeons aujourd’hui ? initia un premier.
– Les cantonniers devraient te remercier de tailler les buissons à leur place, ajouta un autre.
– Je suis un peu tendu les gars en ce moment, désolé, répondis-je.
– T’inquiète, ça te passera, répliqua le capitaine de la troupe en me tendant une bière. »
D’ordinaire, je restais rarement à la beuverie qui suivait les matchs. Je ne m’y sentais pas à l’aise. Mais là, j’avais besoin de me lâcher. Je saisis la boisson mal brassée qui fut la première d’une longue série.
Au bout de deux bonnes heures, les vestiaires ressemblaient plus à un bal populaire qu’à un abri sportif. Les plus sérieux étaient partis tandis que des fêtards opportunistes les avaient remplacés. Quelques jeunes filles avaient rejoint leurs soupirants éphémères. Quelqu’un avait apporté des enceintes qui crachaient une musique bruyante et rythmée. Un brouillard de fumée avait rempli la pièce. Quelques agités se déhanchaient sur les vieux bancs en bois. Deux pochards vociféraient leur exploit d’avoir mis un troisième type, encore plus alcoolisé, sous la douche. J’essayais de donner le change d’une sobriété légère pour ne pas finir comme lui. Je ne savais pas vraiment ce que je faisais là. Je ne m’amusais pas. J’avais comme quelque chose à enfouir ou à détruire, rien de plus. J’errais, titubant, d’un coin à l’autre, en quête d’oubli.
Dehors, les réjouissances s’éntendaient mais le bruit était nettement plus supportable. C’était la fin de l’après-midi, il faisait encore froid à cette période de l’année. En sortant, je reconnus quelques acolytes du Lycée agglutinés autour d’un long pétard. Le calumet circulait d’une main à l’autre quand il me fut proposé.
« Goûte ça ! »
Au point où j’en suis… J’acceptai sans conviction le joint artisanal et crapotai avec retenue.
« Mais aspire un bon coup ! s’énerva le plus expérimenté des grilleurs. »
Je m’employai bêtement à ne pas le décevoir. Il faut dire que l’interpellation avait heurté mon viril égo. Le contrecoup arriva avec quelques minutes de retard, mais fut radical. Je tombai sur mon séant sous les rires décomplexés de mes camarades. Je les voyais et les entendais comme au travers d’une bulle qui m’entourait. Les premiers effets ne furent pas si désagréables, avant que le tournis ne me saisisse. Je n’arrivais plus à me remettre debout. Des voix indifférentes semblaient me fuir peu à peu. J’avais l’impression d’être seul, en dehors du temps et de l’espace.
C’est alors que survint à nouveau cette détestable angoisse. Mais ce coup-ci, je n’avais pas la force de m’y opposer. Elle me submergea. Les mêmes symptômes revinrent : rythme cardiaque turbulent, difficulté à respirer et réflexe de recul. Je ne sais si j’avais pleuré ou crié mais Jérémie, mon ami de toujours, fut interpellé. Il prit l’affaire au sérieux.
Il tenta de me rassurer et mit sa main sur mon bras. Il m’aida à me relever et me conduisit jusqu’à sa voiture. Il me posa comme il put sur la banquette arrière. Je le vis prendre mon téléphone portable et envoyer un SMS ; je sus plus tard que c’était pour dire à mes parents que j’étais chez lui. Il me regarda, mit la sécurité enfant par précaution puis démarra le moteur. Sur la route, je me calmai un peu, touché par l’idée qu’un ami m’aide.
En quelques minutes nous fûmes chez lui. Ses parents étaient absents comme la plupart des fois où je m’y rendais. Sans mot dire, il m’allongea sur le canapé et alla me chercher une aspirine.
C’est ça un véritable ami.
Pour alourdir à la fois mon ardoise et son héroïsme, mon estomac finit par rendre ce qui l’oppressait. Mon ami arriva au pas de course un verre à la main, m’insulta brièvement tandis que je sombrais dans une sieste aussi soudaine que tardive.
Le réveil fut difficile. Pourtant, il n’était pas encore tard. L’horloge du salon indiquait neuf heures du soir. J’avais peu dormi. Étonnamment, ce court sommeil m’avait un peu requinqué. A part une légère migraine, j’avais l’impression d’avoir déjà essuyé les effets de l’alcool et du cannabis.
Je m’assis et enfouis ma tête dans mes mains. Tout cela n’était pas normal. Tout cela ne me ressemblait pas. J’avais toujours trouvé l’ivresse vulgaire et la fumette pour les loosers. Je n’avais jamais vécu de telles angoisses auparavant.
Comment ai-je pu tomber si bas en si peu de temps ?
Évidemment, je repensais à ma tentative échouée de voyage astral. Il y avait forcément un lien, mais lequel ?

IV.  Pasteur Claude

Laissant là ma réflexion, je décidai de rentrer chez-moi pour terminer ma nuit. Mon fidèle ami n’était plus là, il avait dû rejoindre la fête ou partir je ne sais où. Je trouvai mon portable sur le petit bar en bois qui séparait le salon de la cuisine. J’envoyai un message de remerciement à Jérémie et partis pour un bon quart d’heure de marche à travers champs et routes peu fréquentées.
C’était le crépuscule. Les derniers rayons du soleil se faisaient déborder par les ténèbres. Le ciel vivait un peu la même chose que moi.
Sur le chemin, je préparai un mensonge cohérent pour ne pas éveiller les soupçons de mes parents. Ils étaient de culture assez puritaine et sans doute me l’avaient-ils un peu transmis puisque j’avais honte de mon état. La religion prenait une grande place dans leur vie. Ils se disaient simplement chrétiens et appartenaient, plus précisément, au mouvement évangélique. C’était un courant religieux issu de la Réforme protestante connu pour s’être bien adapté à la modernité. Les fidèles étaient très dévots et la foi prenait une grande place dans leur vie. J’avais vécu toute mon enfance dans ces valeurs chrétiennes mais j’avais laissé progressivement tomber la religion à l’âge de l’adolescence. Cela les désespérait.
Arrivé au bout d’un champ, je pris un petit sentier bordé d’une forêt. A l’orée du bois, la nuit avait complètement pris le dessus sur le jour. Je frissonnai un peu et regrettai de ne pas avoir pris une veste plus chaude. J’accélérai le pas, pensant que cela me réchaufferait. La course amplifia ma migraine et mon souffle fébrile me rappela la fatigue et mes abus récents. Mon estomac se crispa et je crus encore vomir. Je me penchai, les mains sur les genoux, attendant un rejet. Rien n’arriva. Mon corps récupérait en même temps que je reprenais mon souffle.
En me relevant, j’aperçus soudainement deux ronds rouges à quelques mètres de moi. On aurait dit des yeux injectés de sang. J’étouffai un cri de peur et me raidis, comme hypnotisé par la terreur. Il n’y avait ni bruit, ni souffle, mais cette vision était accompagnée d’une aura malsaine que je pouvais ressentir. Les orbites rougeâtres s’effacèrent dans les ombres de la forêt. Un moment je crus avoir rêvé. Était-ce réel ? Était-ce mon imagination ?
Un coup de sang me prit et je me mis à détaler. Je courais comme pour fuir la mort. Tant pis pour la migraine, tant pis pour l’estomac. C’étaient des maux bien secondaires par rapport à la terreur. Quelque chose ne tournait pas rond.
Trop, c’est trop.
J’avais besoin d’aide. Tant pis si je passais pour un fou pourvu qu’on me trouve une solution. Il ne me restait plus que quelques enjambées avant d’arriver chez moi. Une fois arrivé, je demanderai une hospitalisation d’urgence.
Les lampadaires, quoique lugubres, rendaient une lumière appréciable. Je m’arrêtai de courir mais je continuais de marcher d’un pas rapide. J’avais le souffle enrayé, le cœur qui battait la java et la gorge à vif.
C’est alors que je la vis au loin. La maison du Pasteur Claude était éclairée. La chose était suffisamment rare pour être notée. C’était un pasteur évangélique à la retraite, un ami de mes parents qui avait choisi de s’installer dans ce coin du haut Vivarais pour se reposer entre deux tournées. Lui et son épouse n’étaient presque jamais chez eux : ils étaient invités un peu partout en France et dans le monde. Il faut dire que ce gars avait un sacerdoce assez particulier, il était une sorte d’exorciste. Il se défendait prudemment du terme et préférait parler de délivrance spirituelle. Maintes fois, mes parents avaient raconté des histoires loufoques le concernant. Moi, je l’aimais bien ce type. J’appréciais sa jovialité et sa confiance.
Finalement je passais devant ma maison sans la regarder. Une conviction nouvelle me poussait à poursuivre ma route nocturne jusqu’à la demeure du ministre.
J’appuyai sur la sonnette. Le hall d’entrée s’illumina. A travers le judas, je sentais qu’on me dévisageait. Puis un loquet cliqueta et la porte s’ouvrit sur le pasteur Claude en pyjama.
« Tiens, mon jeune ami ! Que t’arrive-t-il ? »
A ces mots, je réalisai qu’il était tard pour une visite de courtoisie. Par ailleurs, l’alcool, la fatigue et l’effort physique avaient dû rendre mon visage quelque peu inquiétant. Cela n’avait pas l’air de l’émouvoir outre mesure.
« J’ai besoin d’aide, je me suis dit que vous pourriez peut-être m’aider. Je m’excuse de l’heure tardive mais ça me travaille vraiment. »
Le pasteur septuagénaire m’invita à rentrer. En me voyant arriver, son épouse, tout aussi sympathique, me salua et s’éclipsa discrètement. On aurait dit un rituel bien rodé entre le couple pastoral. Il prit place sur le canapé du salon et m’invita à faire de même dans l’un des fauteuils.
La pièce à vivre était décorée avec goût tout en restant très sobre. Les lampes produisaient une lumière jaune légèrement feutrée qui s’alliait parfaitement au bois dominant pour donner un effet très chaleureux. Quelques bûches crépitaient dans l’âtre de la cheminée. Mon hôte me regardait avec un demi-sourire, serein. Son silence m’invita à développer mon alarme.
Alors je lui racontai l’enchaînement des symptômes qui m’accablaient depuis la nuit précédente. Panne de sommeil, attirance vers l’alcool et la drogue, maladresses, crises d’angoisse… Je jurai n’être pas coutumier de ces choses et ne comprenais pas leur venue soudaine. Pour évoquer la vision que j’avais eue quelques minutes auparavant, je préférai parler d’hallucination et de probable paranoïa. Le pasteur Claude écoutait avec attention. Et puis il me coupa :
« As-tu fait quelque chose d’anormal avant tout cela ? »
Sa question me parut assez logique. En moi je pensais à cet épisode de voyage spectral avorté mais, bizarrement, je n’avais guère envie de lui en parler. Mes parents n’aimaient pas trop ce qui touche à l’ésotérisme et donc je supposais que lui non plus.
« Je n’ai rien fait de mal. »
Phrase fétiche des coupables.
« As-tu pratiqué de la sorcellerie, du spiritisme, de la divination ou quelque chose comme cela ? insista-t-il.
– Rien de tout cela. Ce n’est pas trop mon genre. Néanmoins, je ne sais pas si c’est un élément important, mais… J’ai essayé de faire un voyage astral hier après-midi.
– Nous y voilà ! s’exclama-t-il. Pas la peine de chercher plus loin. Raconte-moi comment ça s’est passé. »
J’étais stupéfait qu’il connaisse la nature d’une telle expérience et qu’il fasse le rapprochement avec autant de perspicacité. Je réalisai au fond de moi que je savais depuis le début que mes problèmes venaient de là.
Alors je lui racontai à nouveau toute l’affaire : ma curiosité, mon ambition, ma perte de contrôle et ma déconvenue.
Il prit un air beaucoup plus solennel et m’apostropha.
« Tu ne dois jamais refaire ça ! C’est très dangereux. La matière et l’immatériel ont été unis en l’être humain dès sa conception. L’Homme n’est pas capable seul de séparer son esprit du reste de son être. Il lui faut l’aide de forces occultes. »
Soit son côté exorciste prend exagérément le dessus sur la raison soit c’est assez inquiétant.
– Mais je n’ai fait appel à aucune force occulte, ni pactisé avec le moindre démon ou esprit mauvais, me défendais-je.
– J’ai bien peur que tu ne l’aies fait sans le savoir.
– Mais enfin, on n ‘attrape pas un démon comme on attrape un rhume. C’est impossible !
– Je te rassure, tu n’es pas « possédé par un démon ».
– Mais…
– Mais les forces des ténèbres agressent de bien des manières. Ils se saisissent de la moindre occasion pour tisser des liens. A chaque porte qu’on leur ouvre, ils s’engouffrent. C’est pour cela que la Bible nous dit de ne laisser aucune prise au Diable.
Cette explication me laissa sans voix. Je ne m’attendais pas à un diagnostic aussi inquisiteur. Pouvait-il avoir raison ?
J’aurais préféré une explication raisonnable qu’on aurait guérie avec un remède médical mais je découvrais un monde que la science n’avait pas encore découvert.
Devant mon scepticisme, le pasteur Claude reprit :
« Grâce à Dieu, ton mal partira aussi vite qu’il est venu. Acceptes-tu que je fasse une prière pour toi ? »
Qu’ai-je à perdre ?
« Écoutez, Pasteur Claude, je ne suis pas sûr de vous suivre mais vous semblez avoir une véritable foi en ce que vous croyez. S’il-vous-plait, priez pour moi. »
Il éleva la voix. On aurait dit la prière d’un enfant de huit ans. Simple, directe, sans formule ni agrément rituel :
« Père, je te remercie de délivrer mon jeune ami afin que son âme retrouve la paix. »
Puis il se tourna vers moi, l’air plus menaçant et ajouta :
« Au nom de Jésus-Christ, je coupe les liens qui t’enchaînent. Je chasse les mauvaises puissances qui t’assaillent. Je proclame la paix en ton âme. »
A ces mots, j’eus un haut le cœur assez brutal. Je sentis comme un fardeau me quitter, s’envoler. Il n’y avait rien de visible et pourtant c’était très réel. Je ressentis une intense sensation de légèreté. Je me demandai même comment j’avais fait pour supporter un tel joug sans m’en rendre compte, sans ressentir son poids.
Il me faudrait encore du temps pour réfléchir à tout cela. En un instant beaucoup de certitudes s’étaient évanouies.
Pour l’heure, je me réjouissais juste de ce soulagement inespéré. Je remerciai chaudement mon interlocuteur mais il refusa cet exercice en désignant le ciel.
« C’est lui que tu dois remercier, pas moi. »
Ce gars est décidément bien étrange.

V.  Le retour

J’arrivai à la maison. Il faisait nuit noire mais j’avais fait la route en un rien de temps. Je sentais bien que mon mal était parti. C’était incroyable.
J’ouvris la porte. Je trouvai mes parents assis à table, main dans la main, yeux fermés. Ils se tournèrent en même temps vers moi.
« Que faites-vous ? questionnai-je.
– Pour tout te dire, on priait pour toi, répondit ma mère. On a eu comme besoin de le faire sans se l’expliquer.
Décidément.
–  Tout va bien ? ajouta mon père.
–  Bien sûr, assurai-je, pourquoi ça n’irait pas ? »
Sans leur laisser le temps de répondre, je me dirigeai vers ma chambre. La journée avait été éprouvante, il était inutile d’inquiéter mes parents en plus. Et puis leur donner raison aussi simplement, ça ne me ressemblait pas non plus…
Je me mis au lit immédiatement après avoir fermé la porte. Je laissai le soin de prendre une douche et changer de vêtement à mon double du lendemain. Je tournai la tête vers le haut et dis un simple merci à ce Dieu que j’avais ignoré depuis trop longtemps. Enfin je m’endormis profondément. Rien n’est plus régénérateur que le repos d’un homme libre. Ce fut le premier d’une longue série.

Histoire vraie librement adaptée, Janvier 2020

Cyril Chamard

Cette nouvelle est à retrouver dans notre recueil de nouvelles, gratuit en format numérique :

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