Roman, Sylduria

Sylduria V – Le Beau Danube noir (22)

Chapitre XXII -Menace

Sigur serrait tendrement dans ses bras la douce Félixérie.

Les parents de la jeune fille avaient reçu une invitation officielle à séjourner avec elle en Syldurie aussi longtemps qu’il leur conviendrait, leur proposant même d’y exercer leurs talents d’acteurs. Son père hésitait :

« C’est certainement une mauvaise farce. Nous ne sommes déjà pas très connus en France, je ne vois vraiment pas comment la Syldurie pourrait nous réclamer.

– Mais enfin, papa ! Ne sois pas si soupçonneux. La Syldurie ! Mais tout s’imbrique ! Sigur est déjà à Arklow, et il a réussi à entrer en contact avec la reine.

– Ah ! Si ton Sigur est dans l’affaire, évidemment !

– Et puis il n’y a pas que cela. Souviens-toi de ce qu’a dit Zoé. Elle nous a parlé de la Syldurie, et de cette alliée que nous devions y rencontrer. Cette alliée, c’est Lynda. J’en suis certaine. »

Félixérie, tout comme Sigur, avait d’abord tenté de cacher à ses parents son extraordinaire escapade en Ligérie, craignant, bien entendu, qu’ils la confiassent aux soins d’une science qui lui préconiserait un séjour médicalisé à Bonneval ou à Amiens. Mais ses progrès instantanés sur le plan sportif et cette blessure à la cuisse, reçue dans la bataille et dont elle avait gardé la cicatrice, avaient suscité bien des interrogations. C’est ainsi qu’ils entrèrent dans son secret.

Le père de Félixérie se laissait toujours convaincre par les arguments de sa fille. C’est ainsi que toute cette petite famille, sans oublier le chien Nokky, fut reçue, sans cérémonie, mais avec cordialité, par la famille royale, à Arklow. Ayant rapidement compris le caractère extraordinaire de la situation, les parents de la jeune fille acceptèrent de faire totalement confiance à Lynda et la lui confièrent.

Lynda avait un peu le bourdon :

« Avec tous ces combats qui s’enchaînent, je ne vois même plus mes enfants. Je ne suis pas capable de trouver dix minutes dans la journée pour m’occuper d’eux. Quand ils seront grands, ils me le reprocheront, et ils auront bien raison. »

Julien la consolait :

« Tu sais, il faut bien que la guerre se passe. Moi aussi je devrais me plaindre. Tu ne t’occupes plus de moi non plus. Quand les brouillards de ténèbres auront disparu et que tout sera redevenu normal, je te promets deux semaines de vacances au lac de Selsisar, en amoureux. Rien que nous deux et nos enfants. Cela nous rappellera de bons souvenirs. »

Mais pour l’instant présent, les vacances étaient loin. Les réunions de crise se multipliaient. Il fallait d’abord régler la question de l’immigration sauvage.

Lynda compatissait au désarroi des ressortissants du monde entier qui, privés de la lumière du soleil, trouvaient leur seul espoir dans la Syldurie, mais son pays ne pouvait pas contenir la population terrestre, et encore moins la nourrir. Elle dut se résoudre à signer, avec ses ministres, la résolution de fermer les frontières et d’y envoyer l’armée.

« Faites preuve d’humanité, Général. Pensez à la détresse de tous ces gens. N’utilisez les armes que si vous êtes menacés. »

La reine syldure ressentait qu’il fallait agir vite, tant sur le plan politique que sur celui de la sécurité de Zoé. Seul le fait de n’avoir que deux bras et deux jambes l’empêchait de combattre sur tous les fronts à la fois.

En pleine réunion de conseil, son téléphone vibra. Elle s’éloigna discrètement.

« Salut, grosse oie mal vidée ! C’est Juju.

– Ce n’est pas le moment, là !

– Oh que si ! J’ai des tas de choses intéressantes à te dire. Il y a des rumeurs qui sont tombées dans mon oreille. Moi je m’inquiète que Helmut ne soit pas rentré à la maison. Il paraît qu’il est chez toi, et que tu l’as un petit peu secoué.

– Il est au garage, en train de se faire refaire la calandre. Quand il sera réparé, son langage sera un peu plus intelligible.

– Celui-là, tu peux le garder. Je n’ai pas besoin d’un abruti dans mon équipe.

– Parle-moi de Zoé.

– Elle va bien, mais plus pour longtemps. Mon couteau est prêt pour la découpe. À moins que tu deviennes un peu raisonnable et que tu paies.

– Je n’ai pas le choix. Je t’envoie toutes les actions du groupe Koursasky-Sylduria. C’est une grosse affaire.

– Oui, comme acompte, ça ira. Tu m’enverras le colis par notre ami Helmut que tu vas me faire le plaisir de sortir de prison. Tu lui fourniras une voiture décapotable qui l’attendra devant l’entrée. Les documents seront dans un emballage scellé, étanche et hermétique. Je veux qu’il quitte le pénitencier mercredi à dix-sept heures. Pas avant, pas après. Rendez-vous au point K. Tu t’en souviendras ?

– Pourquoi Helmut ? Je t’envoie un de mes hommes.

– Tu te fiches de moi, ma parole ! Tu m’envoies Helmut, et pas de discussion !

– Helmut est en sécurité en prison. Si je te l’envoie, tu vas le tuer, comme son copain.

– Mais non ! Je vais te le bichonner. C’est promis. Juste un rappel : tu tiens la police et l’armée en dehors de tout ça. Sinon : adieu la fille ! »

Le soir de cette même journée, Lynda convoqua son cercle restreint, auquel s’étaient ajoutés Sigur et Félixérie, pour un moment de réflexion et de prière. On commença par la prière et la lecture de la Bible, on poursuivit par la réflexion, on termina par la prière.

Lynda tint ses amis au courant de la situation de Zoé.

« J’ai lâché du terrain pour sa sécurité, mais j’ai bien l’intention de reprendre et Koursasky-Sylduria et Zoé. Il est temps d’établir un plan pour la délivrer, et je ne l’ai pas trouvé.

Éva lança une vidéoprojection qu’elle commenta :

« O’Marmatway a réussi à infiltrer les programmes télévisuels de presque tous les pays, sauf le nôtre, bien entendu. Voici le programme que nos voisins doivent se farcir en boucle toute la sainte journée. »

O’Marmatway alias Thanatos apparut sur l’écran, tel qu’il aime se monter : le visage masqué par un contre-jour.

« Citoyen du monde, je suis Franck O’Marmatway, votre nouveau maître.

– Ça commence fort ! murmura Julien.

– Chut !

– J’ai été, sous le nom de Thanatos, empereur de Ligérie, un pays que vous ne trouverez sur aucune carte. J’en serais encore le maître absolu si trois démons que j’exècre, Zoé Duval, Sigur Leuret et Félixérie Granger ne s’étaient vautrés au travers de ma route. À cause de leur crime abominable, mon royaume a été englouti et mon corps précipité dans les ténèbres.

Zoé, Sigur, Félixérie, vous me croyez vaincu, grillé pour l’éternité dans les feux de l’enfer, mais l’enfer n’a pas pu me garder, je suis plus puissant que lui. Je m’en suis évadé, maintenant je règne sur la terre entière et je suis sur le point d’accomplir ma terrible vengeance.

J’ai transformé en crassier tous les fleuves de la terre. J’ai pollué toute la planète, j’ai enveloppé toutes les nations d’une nuée impénétrable qui vous plonge à jamais dans les ténèbres.

Un seul pays a échappé, jusqu’à maintenant, à ma domination. Abandonnez tout espoir de vous y réfugier car l’infâme reine de Syldurie, qui préfère obéir à un roi couronné d’épine plutôt qu’à moi, a décidé de fermer ses frontières. Elle vous accueillera au son des mitraillettes.

J’aimerais pourtant ramener à moi cette pauvre brebis égarée, mais au lieu de répondre à mon tendre appel, elle persiste dans sa rébellion…

– Ce qu’il faut entendre !

– Chut !

– Hélas, il n’y a plus d’espoir pour cette nation révoltée, elle a outrepassé ma colère et perdu tout espoir d’absolution. Tout espoir ? Non, pas tout à fait, car dans mon immense bonté, je lui ai offert une dernière chance : nous détenons prisonnière la jeune Zoé, et lui offrons sa liberté contre un don modique, ou peu s’en faut. Mais, n’écoutant que son orgueil et son avarice, l’ignoble Lynda de Syldurie refuse de payer sa rançon.

– Je vais t’en donner, moi, de l’orgueil et de l’avarice ! dit Lynda qui se tortillait d’impatience sur sa chaise. En tout cas, quand je mettrai la main sur toi, je ne serai pas avare de torgnoles ! »

O’Marmatway poursuivait son discours véhément, vociférant des menaces :

« Demain, je serai le maître du monde, j’écraserai la Syldurie, et je piétinerai les quatre criminels qui ont osé défier ma toute-puissance : Lynda, Zoé, Sigur et Félixérie. Maintenant, un peu de musique…

– Oh non ! soupira Félixérie. Par pitié ! Pas Scriabine ! »

Eva arrêta la projection.

« Eh bien ! dit Lynda, cette fois, nous n’avons plus le temps de jouer. Nous avons une double mission : délivrer Zoé, et mettre ce taré d’O’Marmatway hors d’état de nuire.

– Nous pourrions nous partager la tâche, proposa Sigur, Lynda pourrait s’occuper d’O’Marmatway, puisqu’elle est si pressée de lui régler son compte. Félixérie et moi, nous sommes pressés de rendre visite à Zoé. Nous nous occupons de la libérer.

– Pas question ! Vous êtes trop jeunes. Félixérie est mineure, et j’en suis responsable devant ses parents. »

Félixérie soupira :

« On commence à le savoir que je suis mineure ! »

Lynda la rappela à l’ordre du regard :

« Un peu de respect, s’il vous plaît, mademoiselle. Je n’admets pas ce genre d’insolence.

– Pardon ! »

Lynda quitta promptement sa sévérité de vieille institutrice.

« Si tu veux de l’aventure, tu n’en manqueras pas. Fais-moi confiance. »

Julien, qui n’avait pas beaucoup parlé, prit la défense de Félixérie :

« Elle n’a pas tort. Avec Sigur à ses côtés, elle peut provoquer une diversion.

– Non. C’est trop dangereux.

– Nous ne craignons pas le danger, enchérit Sigur. En Ligérie, nous avons appris à nous battre. N’ai-je pas démoli un char d’assaut avec une fronde ?

– C’est d’accord. Elvire, peux-tu fournir des armes à feu à ces jeunes gens ? Thierry-la-Fronde en aura besoin.

– Je n’aime pas ces jouets-là, dit Félixérie, mais je voudrais bien visiter la galerie médiévale. J’y trouverai certainement quelque chose d’utile. »

La jeune fille se rendit dans la fameuse galerie, au milieu des vieilles armures. Elle en revint, telle Robin-des-Bois, une arbalète à l’épaule, une épée dans son fourreau fixé à sa ceinture. Elle dégaina la rapière, la fit tournoyer au-dessus de sa tête et l’agita en face d’un adversaire invisible.

« Avec ce coupe-papier dans la main, je vais faire des ravages. Le premier qui fait du mal à Zoé, je le découpe en rondelles, ou en petits dés, selon l’inspiration du moment. »

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© 2019 Lilianof

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