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La colère d’Esther

Décédée, il y a environ six ans d’une tumeur au cerveau,  Nel, alors âgée de 12 ans, était la meilleure amie d’Esther, qui à cette époque, vivait chez sa grand-mère et fut durement éprouvée par cette mort prématurée qui suivait celle de ses parents, tués l’année d’avant, dans un accident de voiture.

Un an auparavant, les deux copines avaient fait leur communion solennelle ensemble et les parents de Nel avaient tenu à l’enterrer dans sa robe de communiante.

« Dieu nous l’a donnée, il nous l’a reprise ! Que sa volonté soit faite ! », avaient-ils fait inscrire en épitaphe sur sa tombe. Pour Esther qui s’était éloignée de l’église après la mort de ses parents, ce type de pensée résignée, cette sorte d’acceptation fataliste avait été insupportable. Séparée pour toujours de son amie, la fillette avait de plus, vécu cette mort comme une injustice et une punition divine. Depuis lors, fragilisée et torturée par ces disparitions simultanées, elle avait nourri une grande colère envers Dieu.

******

Ce jour, alors qu’elle visite sa grand-mère Mary à l’hospice avec ses frères et sœurs, Esther, qui est restée seule dans la chambre, est témoin de sa démence dégénérative. Le regard vide, elle s’attriste de la voir balbutier d’interminables chapelets de prières que son cerveau enfiévré a encore en mémoire.

–  Tout est ma faute ! s’accuse Mary en se signant nerveusement. Si tes parents sont morts, c’est par mon manque de foi.

–  Tu n’es pas responsable, murmure Esther, posant sa main sur la sienne, c’était un accident…

–  J’aurais dû implorer Dieu, le prier davantage jusqu’à ce qu’il me fasse grâce et les sauve ! 

–  Mais c’est complètement fou de croire ça ! s’indigne Esther. Rappelle-toi pour Nel, aucun Pater ni aucun Ave Maria n’a pu la guérir ! Tout ça, ce n’est que des bondieuseries, des croyances de bonnes femmes ! 

–  Ne dis pas ça malheureuse ! s’offusque Mary, Dieu m’a répondu ! 

–  Tu divagues grand-mère ! s’insurge la jeune fille.

–  Non ! conteste Mary. Il l’a fait. Et il l’a fait par miséricorde, parce qu’il regarde aux cœurs des hommes, et non aux circonstances…

Alors que la vieille femme semble un instant, recouvrer sa raison, Esther se redresse et croise furieusement les bras.

–  Parce que d’après toi, Nel avait un mauvais cœur ? Elle n’avait pourtant rien fait de mal ! Non, rien qui ne méritait qu’elle meure dans d’atroces souffrances ! Nel était une gentille fille et sa disparition n’a aucun sens ! 

–  Ma chérie, je sais bien que les voies de Dieu sont impénétrables, mais tout a une signification, une explication ou un sens. Rien n’est dû au hasard, mais ses voies ne sont pas les nôtres, ni ses pensées non plus…

Cette réponse fait bouillir Esther, qui rétorque avec autorité : 

–  Très bien, alors donne-moi une seule bonne raison d’avoir laissé mourir ma meilleure amie ? 

–  Je n’en connais pas. Je ne sais pourquoi Dieu l’a rappelé à lui, mais je sais qu’un jour, nous serons éclairées. Un jour, nous saurons. Oui, nous comprendrons…

–  C’est une réponse bateau, ça ! Dieu est injuste, et puis c’est tout !

–  Non, ne crois pas ça, se désole Mary. Si Nel est partie quand elle n’était qu’une enfant, c’est parce que c’était écrit depuis la création du monde, et pour une raison qui nous est inconnue. Apaise ta colère Esther, et viens t’asseoir près de moi…

–  C’était écrit ! tempète Esther, submergée par la douleur d’une blessure encore ouverte. C’était écrit qu’elle devait mourir si jeune, mais pour qui ? Pourquoi ? Pour le bien de sa famille, de ses amis, de l’humanité ? Non, je ne crois pas, je ne vois là qu’injustice et foutaises ! 

–  Même si nous ne saisissons pas les plans de Dieu, il nous faut les accepter.

–  Jamais ! réplique Esther qui tourne les talons. Au-revoir grand-mère, je m’en vais !

Très énervée, la jeune fille claque la porte de la chambre en pestant, puis rejoint ses frères et sa sœur qui l’attendaient dans la voiture, pour partir.

******

Depuis plus d’une heure, l’expédition longe un fleuve vaste et étendu. N’ayant pour seule vision qu’un paysage desséché et monotone, la troupe s’ennuie ferme, quand un arc-en-ciel après l’orage attire leur attention.

–  Ralentis ! s’écrie Esther. C’est magnifique !

La jeune fille montre l’immense arabesque multicolore qui semble relier le ciel à la Terre.

–  Oh ! s’extasie sa sœur Sarah. Vous avez vu ce violet incroyable ? 

–  Ouah ! renchérit son frère Noé. Et ce vert… presque fluo !

Swann est concentré sur sa conduite, alors qu’à l’arrière, les jumeaux ont les yeux fixés sur la voûte chamarrée. Esther se détache de l’arc-en-ciel et tourne machinalement la tête vers l’autre rive. Au loin, un bâtiment abandonné.

–  Arrête-toi ! ordonne-t-elle à Swann.

Le ton est directif et le jeune homme enfonce la pédale de frein. Les pneus crissent et le véhicule stoppe au beau milieu de la route déserte.

–  Regardez ! s’exclame Esther, tapotant sa vitre pour indiquer le lieu.

Le bâtiment indiqué par Esther ne provoque pas l’enthousiasme des trois autres qui regardent sans envie, cette grosse baraque de cinq étages, certainement inhabitée depuis des lustres et en très mauvais état.

–  Mmm… Bof, grommelle Noé. Un vieux truc en ruine. Pas de quoi fouetter un chat.

–  Ouais, moche et sinistre, marmonne Sarah.

–  Allons-y ! s’excite Esther.

Swann la regarde d’un air curieux et se dit qu’il doit s’agir d’une lubie féminine, d’un de ces caprices de fille que les garçons ne peuvent comprendre.

–  Ok ! acquiesce-t-il, mais tu m’expliques comment faire pour se rendre sur l’autre bord ? On n’a pas vu de pont depuis des kilomètres et il m’est avis qu’on en verra pas de sitôt.

Esther réfléchit, lorsqu’un éclair d’orage, traverse et zèbre le ciel d’un bleu immaculé. Il est suivi d’un coup de tonnerre qui retentit sur la gauche et fait s’écarquiller quatre paires d’yeux. C’est la stupeur ! Sur le bas-côté, un homme est assis en tailleur sur le sol. Un mirage ? Tous se questionnent. Était-il déjà là avant qu’ils ne le voient ? Aucun n’en est certain. Ils l’auraient remarqué.

Cette présence ici, au milieu de nulle part est étrange, presque irréelle. Ce pauvre hère, dépenaillé, sous un soleil de plomb, semble tombé du ciel. Dans la voiture, le silence règne. Tous le fixent sans dire un mot. Tête baissée sous un grand chapeau noir, l’homme parait dormir.

–  Peut-être qu’il connaît les environs et pourra nous aider à aller de l’autre côté ? spécule Esther.

Après quelques manœuvres, Swann approche la voiture de l’inconnu et Esther se retrouve à sa hauteur. Vitre fermée, juste séparée par la portière, elle regarde avec défiance ses habits poussiéreux et sa posture ramassée sous son large couvre-chef. Interrogative, elle le scrute un moment et finit par abaisser sa vitre.

–  Bonjour monsieur, le salue-t-elle d’une petite voix.

Pieds nus, le visage dissimulé par les rebords de son chapeau, l’homme garde la tête penchée.

–  Nous voudrions accéder à l’autre rive, explique Esther en élevant la voix.

L’homme se redresse doucement.

–  Sauriez-vous comment faire ? demande Esther.

Ses yeux restent cachés par l’ombre du chapeau qu’il soulève d’un geste lent. Il la regarde et la voilà surprise par ses prunelles couleur lagune, pareil à deux joyaux illuminant un visage sombre et abimé. Fascinée par ce regard bleu minéral empreint d’une grande douceur, la jeune fille en oublie l’aspect repoussant de son visage basané, hachuré de rides profondes et de vilaines cicatrices. Elle est sous le charme.

–  Sûrement un étranger… maugrée Swann. Il n’a pas dû te comprendre. 

–  Possible… murmure Esther, hypnotisée par son regard magnétique. Possible…

Malgré sa peau marquée, burinée et crevassée, Esther le trouve presque… beau. D’une beauté rare, enveloppante et attirante. À travers son regard, il lui semble apercevoir la pureté de son âme. Elle ne peut s’en détacher. Puis, touchée par le dénuement et la triste condition de cet homme, elle récupère des piécettes au fond de sa poche qu’elle fait rouler dans le creux de sa main, avant de se dire qu’il allait probablement s’alcooliser avec cet argent et qu’il serait sans doute préférable de ne rien lui donner. Et tandis qu’elle se questionne sur le bien-fondé de son geste, elle est foudroyée par une pensée : « Tu n’as pas le droit de juger cet homme sur ses choix ! Il est libre de faire ce qui lui plaît ! En revanche, fais-lui du bien avec ton cœur, sinon abstiens-toi ! »

Ce message intérieur est puissant. Il secoue la jeune fille qui regarde l’homme en acceptant de ne pas le juger, et d’un geste désinvolte, par la fenêtre ouverte, lui jette les sous qui tombent à terre dans un bruit métallique. Quelques pièces roulent sous le châssis du véhicule, mais l’homme est sans réaction. Esther hausse les épaules et sourit. Certaine d’avoir fait une bonne action, elle se retourne vers les jumeaux et s’attend à des félicitations, mais ne reçoit de leur part, que des visages grimaçants.

–  Mais quoi ? soupire-t-elle. Qu’est-ce qui ne va pas ?

Sarah froisse le menton et tord son nez. 

–  J’ai mal agi ? questionne Esther.

–  J’hallucine ! se scandalise sa petite sœur. Tu lui balances ta ferraille comme tu jetterais un os à un chien, et tu voudrais qu’on t’applaudisse ? 

Esther n’avait pas vu la chose sous cet angle. Déconcertée par la mine attristée de Noé et par le reproche de Sarah, elle ne sait plus quoi dire :

–  Mais je… je…

–  Enfin, grande sœur ! Toi qu’on a maltraitée et rabaissée pendant des années, comment tu peux faire ça ? 

–  C’est vrai, confesse Esther qui mesure la portée méprisable de son geste. Ça ne me ressemble guère, je ne comprends pas. La peur sans doute…

Esther est honteuse et se terre dans un silence coupable, pendant que Sarah regarde l’homme et se dit qu’il a certainement bien plus besoin d’attention et de considération, que d’argent. Puis, sans en avertir personne, elle descend de voiture et s’approche de lui en tendant sa main.

–  Je m’appelle Sarah, et vous ? 

L’homme reste muet, mais la dévisage. Il plonge son regard azur dans celui de la fillette qui est impressionnée par l’éclat de ses pupilles et par le halo de lumière qui vibre autour de lui.

–  Il fait chaud aujourd’hui, dit-elle pour engager la conversation. Vous avez soif ? 

L’homme ne desserre pas les dents, et continue de la fixer.

–  Vous avez faim ? interroge-t-elle.

Alors qu’il reste bouche close, Sarah ajoute : 

–  J’ai des gâteaux dans la voiture, je vais vous les chercher ! 

Sans attendre de réponse de sa part, elle va récupérer le paquet de madeleines dans le coffre, ainsi qu’une petite bouteille d’eau qu’elle dépose à ses pieds.

–  Merci, dit-il dans un souffle.

Sa voix est douce, profonde et chaude.

–  Je vous en prie, monsieur.

La fillette s’installe près de lui et demande :

–  Comment vous appelez-vous ? 

–  Je m’appelle Yeshua.

–  YeYechu ?

–  Non pas Yechu. Yechu est une malédiction, un terme péjoratif qui signifie que “son nom soit effacé”. Moi, je suis Ye…shu… a…

–  Yeshua, comme le fils de Dieu ? 

–  C’est ça, exactement , sourit-il. Je me présente en tant qu’Envoyé du Roi des rois, et je suis là pour vous servir mademoiselle Sarah qui signifie “princesse”.

L’adolescente rougit, puis ajoute d’une voix gênée :

–  Je le savais. Ma grand-mère me l’avait déjà dit.

–  Merci pour votre bienveillance princesse.

–  De rien.

Yeshua se désaltère et dit :

–  Car j’avais soif et tu m’as donné à boire, j’avais faim et tu m’as donné à manger… Celui dont le regard est bienveillant sera récompensé, parce qu’il donne de son pain au pauvre.

–  Récompensé ? s’étonne Sarah, déroutée pas la curieuse manière de parler de cet homme, mais captivée par la bonté qui se dégage de lui. Pourquoi, récompensé, je n’ai pas fait grand-chose.

–  Celui qui considère le malheureux recevra la récompense qui lui revient dans le Royaume de Dieu préparé pour lui depuis la fondation du monde.

–  Qu’est-ce que vous parlez bien, monsieur Yeshua. Et même si je ne comprends pas vraiment ce que vous dites, j’ai l’impression d’écouter un grand “Sage”.

–  Qu’est-ce qu’un sage, chère petite Sarah ? Qu’est-ce qu’un homme sage s’il n’a pas la véritable sagesse d’En-Haut et ne vit que de pain seulement, sans vivre de la Parole.

Yeshua s’exprime sous forme d’énigmatiques messages que Sarah ne saisit pas, mais qu’elle trouve très beaux et aimerait bien percer. 

–  Vous connaissez Dieu, monsieur Yeshua ? 

–  Bien sûr, c’est mon Père ! 

–  Votre père ? 

–  Oui, je suis l’accomplissement de Sa Promesse. Je suis celui qui scelle le divin à l’humain.

Sarah fronce les sourcils. Elle se dit que cet homme ne tourne pas tout à fait rond et que le soleil a dû grandement lui taper sur la tête, ou bien alors qu’il est fou à lier, dans le genre de Lord Henry, ce drôle d’énergumène qui l’avait choquée à l’hospice. Quelque peu inquiète, elle le voit comme un pauvre malheureux, seul et dérangé mentalement, puis s’attriste et prend pitié de lui.

–  Vous avez besoin d’autre chose, monsieur Yeshua ? 

–  Ne m’appelez plus monsieur Yeshua, mais simplement Yeshua.

–  Entendu Yeshua !

–  J’aimerais traverser ce fleuve avec vous. Voyez-vous, j’ai marché pendant longtemps et me voilà bien fatigué.

–  Oui, bien sûr ! L’ennui, c’est que nous n’avons repéré aucun passage pour rejoindre l’autre rive et nous ne savons donc pas comment faire. 

–  Moi, je sais comment l’atteindre.

–  Ah oui ? 

–  Oui, avec la puissance de mon Père, rien n’est impossible.

Sarah soupçonne un délire mystique chez cet homme, à la fois étrange et fascinant.

–  Je sais ce que vous pensez, murmure Yeshua.

–  Ah bon ? 

–  Oui, et je comprends vos questionnements, mais sachez que je ne suis pas un illuminé. Du moins, pas ainsi que vous l’entendez.

Yeshua sourit, alors que Sarah se demande comment il a deviné ses pensées.

–  Je connais tout de vous, chère enfant.

Cette affirmation fait frémir Sarah qui n’arrive pas à faire la part entre le mensonge, l’affabulation et la vérité, si tenté qu’il puisse y’avoir une once de vérité dans ce discours.

–  Je vais voir si ma sœur est d’accord pour que vous montiez avec nous, chuchote-t-elle en se relevant. Je ne vous promets rien, elle a un fort caractère.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Par le carreau ouvert, Sarah s’entretient avec Esther qui l’écoute, tout en se disant que malgré la douceur qui émane de cet homme, c’est un vagabond qui pourrait bien avoir de mauvaises intentions. Responsable des jumeaux, elle ne veut donc pas courir le risque de les mettre en danger, et partage ses craintes avec Swann et Noé, qui à leur tour lui confient leurs inquiétudes. Dans la voiture, l’échange est rapide. C’est d’un commun accord, que tous les trois refusent de prendre cet homme avec eux.

Sarah est déçue, mais pas résignée. Elle veut les faire changer d’opinion et réfléchit à la manière de s’y prendre, lorsqu’une abeille bourdonne à ses oreilles. C’est la panique ! Sensible et allergique aux piqûres de l’insecte, la fillette ferme ses yeux et se raidit, mais malchance, l’abeille vient se poser sur sa joue.

–  Mm mmmm mm… gémit-elle, pétrifiée de peur.

Aussitôt, Yeshua se lève, étend son bras et emprisonne l’abeille dans son poing qu’il rouvre après quelques secondes, libérant ainsi l’insecte qui s’éloigne d’eux, sans demander son reste, tandis que Sarah n’ose toujours pas bouger.

–  Ne craignez plus, rassure Yeshua en lui montrant l’aiguillon planté dans sa paume. J’ai pris le dard à votre place.

Soulagée, Sarah se détend, mais s’inquiète de savoir si la piqûre d’abeille fait mal à Yeshua qui répond : 

–  Si peu. Ce sacrifice vaut bien le prix de votre confiance.

Par cet acte courageux, Yeshua a fini de convaincre la fillette qui est maintenant certaine qu’il n’est pas fou, et qu’il est possiblement un envoyé du Grand Roi. Pas question donc de ne pas l’aider et le laisser là. Il lui faut convaincre les autres de l’emmener et se penche à la vitre d’Esther pour argumenter en faveur de Yeshua, pour tenter de l’émouvoir et de l’attendrir. 

–  S’il te plaît, prenons-le avec nous. Il est très fatigué et nous ne pouvons pas le laisser sous ce soleil de plomb ! Seul ici, au milieu de nulle part, cet homme va mourir de faim et de soif, et ce sera un peu de notre faute. Enfin Esther, toi qui as tellement souffert chez les Gunther, n’as-tu plus de cœur ? Un peu de compassion ?

–  N’insiste pas, c’est non ! répond Esther.

Obstinée, Sarah continue de défendre la cause de Yeshua, mais rien n’y fait. Esher reste sur ses positions. En désespoir de cause, c’est le visage implorant que la fillette supplie sa grande sœur.

–  Je t’en prie Esther, dit-elle, des trémolos dans la voix et la larme à l’œil. Fais-le pour moi, si tu m’aimes…

–  Mais c’est justement parce que je t’aime, que je ne céderai pas, précise Esther.

À bout d’arguments, Sarah se retourne vers Yeshua. Elle a le cœur gros et s’apprête à lui annoncer la mauvaise nouvelle, lorsque sa sœur l’appelle. Sarah reprend espoir. Elle revient vers Esther qui a réfléchi et ne veut pas que sa petite sœur ait une triste opinion d’elle. Elle n’a pas envie qu’elle la considère comme une égoïste et une sans-cœur. C’est pourquoi, indépendamment de Swann et de Noé, elle décide de faire monter Yeshua dans la voiture.

– Et c’est bien parce que je t’aime Sarah, confie-t-elle. Quant à vous les garçons, pas un mot ! Pas un commentaire ! 

L’œil méfiant et l’air bougon, Esther cède sa place à Yeshua qui secoue la poussière de son vieux paletot rapiécé, s’assied sur le siège passager, puis referme la portière. Bien installé, il retire son grand chapeau, et libère une abondante tignasse brune et ondulée qui retombe sur ses épaules.

–  Il y a un pont à moins de dix kilomètres d’ici, renseigne-t-il…

****

De l’autre côté, aux abords du vieux bâtiment convoité par Esther, Yeshua est toujours là. Il s’est isolé et semble méditer. Intriguée par le personnage, Esther aimerait en savoir davantage sur lui et se rapproche.

–  Je ne vous dérange pas, chuchote-t-elle à proximité.

–  Non, je vous attendais. J’ai des révélations à vous faire. Voudriez-vous venir à l’écart ? 

La jeune fille acquiesce d’un mouvement de tête et emboîte ses pas dans ceux de Yeshua. Silencieux, ils s’éloignent d’une trentaine de mètres, lorsque Yeshua propose à Esther de s’asseoir ici-même. La jeune fille accepte et prend place sur une pierre plate, pendant que Yeshua s’accroupit sur ses talons.

–  Je suis Celui qui est, lui révèle-t-il avec un sourire tendre. Aujourd’hui, je ne suis que de passage sur votre route, mais nos destins sont liés et nous sommes appelés à nous revoir.

Cette déclaration est pour le moins étonnante. Esther est déroutée.

–  Qui êtes-vous exactement ? s’enquiert-elle. Seriez-vous un magicien, un sorcier, un ange ?

–  Un jour prochain, vous trouverez la réponse par vous-même.

–  Nous sommes-nous déjà rencontrés ?

–  Bien sûr !

–  Mais, quand et où ? 

–  Hier, aujourd’hui, demain. Chère Esther, les réponses vous seront données avant deux couchers du soleil. C’est alors que vous comprendrez qu’Il ne cesse de vous attirer à Lui, et ce, depuis longtemps.

–  Mais qui « Il » ? Et que savez-vous de moi ? 

–  En vérité, je connais tout de vous. Je vous connais au-delà de ce que vous connaissez de vous.

–  Vous êtes devin, c’est ça ? 

En guise de réponse, Yeshua lève les yeux au ciel en riant.

–  Qui est ce « Il » qui m’attire à lui ? demande Esther.

–  Il est Celui qui vous attend.

–  Mais, qui m’attend ? Je ne comprends pas. De qui parlez-vous ?

–  Du Créateur. De Celui qui vous a choisie.

–  Choisie ? Moi ? Mais comment ça ?

–  Vous souvenez-vous de cette présence surnaturelle qui jour et nuit veillait sur vous, alors que vous n’étiez qu’une enfant ? 

Esther est abasourdie. Comment cet homme peut-il savoir ce fait avéré dont elle n’a jamais dit mot à personne ?

–  Oui, ce grand amour que vous sentiez tout près de vous, précise Yeshua. Cet œil sur vous. Vous vous en souvenez, n’est-ce pas ? 

–  Euh… Oui, bredouille Esther.

–  Ce n’était pas votre imagination, c’était bien Lui.

–  Lui qui ? Le Créateur ? 

–  Exactement. Depuis toujours, Il a Sa main sur vous. Depuis toujours, Il est dans votre sillage et vous attire à Lui avec des cordages d’amour. À travers toutes vos années, Il était là. Sur vos chemins difficiles, Il était là. Les jours de bonheur comme les jours de malheur, Il était là. Le soir quand vous dormiez et pendant la maladie, encore et toujours, Il était là. À chaque instant et à chaque heure, Il est là, tout près de vous, n’attendant qu’un mot de vous.

–  Je savais bien que je n’étais pas folle ! s’exclame Esther, dodelinant de la tête.

–  Non, vous ne l’êtes pas. Vous êtes une Élue.

–  Il y a bien longtemps que je ne ressens plus sa présence.

–  Même s’Il est silencieux, Il n’est ni sourd ni indifférent à votre souffrance. Aujourd’hui, Il vous appelle et attend de pouvoir se révéler et se déployer dans votre vie. Oui, car même si vous ne Le sentez plus comme autrefois, Son regard demeure sur vous et Son souffle vous enveloppe. 

–  Expliquez-moi pourquoi ma vie est un tel désastre s’il n’a cessé d’être près de moi ? 

–  C’est ainsi, il pleut sur les bons comme sur les méchants, et le malheur atteint aussi parfois le Juste. Suivant les projets du Créateur qui n’appartiennent qu’à Lui, un chemin personnel et particulier, est tracé d’avance pour chaque fils de l’homme, et nul ne peut connaître à l’avance les desseins du Père pour Ses enfants.

Fâchée avec tout ce qui se rapporte à la religion et au christianisme depuis la mort de Nel et de ses parents, Esther refuse de prononcer le nom de Dieu, et choisit de le nommer par « il » ou par « lui ».

–  La dernière fois que je me suis tournée vers lui, tout est allé de travers.

–  Ses plans ne sont pas les vôtres, et peut-être subsiste-t-il une pierre d’achoppement en vous, dans votre cœur. Une pierre d’achoppement qui empêche la communication entre Lui et vous. Ne seriez-vous pas en colère contre Lui ? 

–  Non, quelle idée ? 

–  Le Créateur promène ses regards sur toute la Terre afin de soutenir ceux qui l’aiment de tout leur cœur et de toutes leurs pensées. Il répond aux prières les plus intimes, et bien souvent des dangers sont évités par Son intervention divine ou angélique, mais n’est pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre, ni plus aveugle que celui qui ne veut pas voir…

–  S’il répond aux prières les plus intimes, s’agace Esther, alors pourquoi a-t-il permis que  mes parents décèdent dans un accident et que Nel meurt d’une terrible maladie ? Elle croyait aux miracles, et moi aussi à cette époque ! 

–  Voilà donc la fameuse pierre d’achoppement. L’endurcissement de votre cœur vient de cette rancœur envers Dieu.

Esther n’a effectivement toujours pas digéré le départ de sa meilleure amie. Ce fut d’ailleurs cette deuxième tragédie, après celle de ses parents, qu’elle reçut comme un coup de grâce, qui signa sa colère envers Dieu et son renoncement définitif à la prière.

–  C’était mon amie la plus chère, et sa mort est injuste et cruelle ! 

–  Chère enfant, ne gardez pas le venin du “Mal” dans votre cœur, car c’est de lui que découlent l’amour et le pardon. Ce sont deux clefs essentielles pour vous libérer et vous rapprocher du Père. En rejetant la faute sur Lui, vous vous punissez et restez prisonnière de la colère qui enfante le crime. Je pense qu’il est temps de vous débarrasser de ce fardeau de rancœurs, d’accepter que le Père vous aime comme Il aime Nel qui est auprès de Lui.

–  Impossible de tirer un trait sur ça ! Impossible d’être en paix avec ça ! Je lui en veux ! Terriblement…

Les larmes mouillent les joues d’Esther.

–  Pardonner est la forme la plus noble de l’amour, explique Yeshua. Pardonner c’est décider d’aimer à nouveau, malgré la peine, la déception ou l’amertume. Chère Esther, si cela peut alléger votre souffrance, sachez que Nel continue de grandir dans l’amour et dans la connaissance, et qu’elle vit dans la joie la plus parfaite.

–  Vos belles paroles ne changeront rien au fait qu’elle n’est plus là ! Rien ne la fera revenir et j’aurais mille fois préféré qu’elle grandisse normalement, ici, sur Terre, tout comme moi ! 

–  La souffrance fait partie de la condition humaine. C’est une école d’apprentissages où chacun est enseigné pour le meilleur. Parfois, il faut passer par beaucoup de détresses pour accéder au Royaume de la promesse, car le chemin est resserré et la porte est étroite et peu y entrent. Mais gardez en mémoire que lorsqu’il devient Seigneur d’une vie, Dieu est fidèle et répond aux cris du malheureux. Oui, Il entend leurs prières et leur prépare une porte de sortie, une victoire dans la détresse. Quelle que soit la vallée sombre dans laquelle chacun se trouve, pas un n’est condamné à y marcher seul et y mourir sans son appui… Oui, Dieu soutient le malheureux. Ses yeux sont sur Ses enfants et ses oreilles sont attentives à leurs cris. Encore faut-il Lui laisser toute la place et se laisser consoler, se laisser aimer…

L’émotion submerge Esther et le visage sur Les genoux, elle s’effondre en sanglots plaintifs.

–  Je souhaiterais mettre un baume d’amour sur vos blessures, car je suis Celui qui guérit, murmure Yeshua. Mais je ne peux vous imposer cela. C’est à vous de le vouloir et d’y croire, chère Esther. Le voulez-vous ? 

–  Non, répond-t-elle en geignant.

–  Voulez-vous pleurer sur mon épaule ? 

–  Non plus.

–  Désirez-vous que je vous laisse ? 

–  Non… dit Esther en remuant doucement la tête.

–  Très bien, je vais me tenir tout près de vous, chuchote-t-il, essuyant ses propres larmes. Prenez tout votre temps… Prenez le temps de pleurer, je reste là…

Le visage caché dans ses bras, Esther entend les pleurs sourds de Yeshua dans chacune de ses paroles. Elle  relève la tête, le regarde et s’étonne :

–  Vous pleurez ? 

–  Je pleure avec ceux qui pleurent, je me réjouis avec ceux qui se réjouissent. Telle est ma nature.

Yeshua pose une main sur l’épaule d’Esther qui se laisse aller et ouvre les vannes retenant son chagrin. Elle pleure beaucoup et les minutes passent, lourdes et inexorables, Yeshua a fermé les yeux. Il prie pour celle qui se répand, qui vide son cœur alourdit par l’injustice et finit par se calmer.

–  Merci d’être resté, murmure-t-elle.

–  Pleurer vous a fait du bien. Il faut prendre le temps de pleurer, comme celui de rire, mais pour vous le temps du deuil devrait être terminé. Il vous faut maintenant entrer dans le temps de la consolation et de la restauration.

Esther écoute attentivement.

–  J’aimerais vous donner un conseil, poursuit Yeshua. M’autorisez-vous ? 

–  Allez-y.

–  Vous êtes à l’aube de votre vie, chère Esther, et un nouveau jour s’offre à vous. Ne gâchez pas votre présent en ressassant le passé. Hier n’est déjà plus, mais aujourd’hui est ici, riche et abondant. Apprenez à aimer chère enfant. N’ayez pas peur d’aimer et de vous laisser aimer, car quoi que vous fassiez et projetiez, ce sera vain et stérile sans l’amour, l’humilité et le pardon. Ouvrez votre cœur, n’ayez pas peur du rejet et osez aimer.

–  À quoi ça sert …. Aimer, c’est aussi souffrir

–  Tout comme l’humain, qui par instinct de protection, redoute bien moins de gravir des montagnes que de tomber de cette montagne, de traverser des bras de mer que d’être aspiré par les fonds ; par nature, l’humain ne craint pas tant d’aimer que de ne pas être aimé. Il a la peur primale et viscérale d’être incompris, délaissé et rejeté. Oui, quel que soit son âge, sa situation, son origine, l’homme a besoin d’attention, d’affection, de respect, d’amour et de tendresse. C’est ainsi. C’est pourquoi, ayez l’audace d’aimer sans rien attendre en retour et vous serez surprise de la capacité de votre cœur à aimer.

–  Peut-être. Vous avez sans doute raison, murmure Esther, les yeux regardant l’horizon. Je ne sais pas…

–  Apprenez à ne pas vous fier aux apparences, car elles sont souvent trompeuses et peuvent détourner de la vérité.

–  J’essaierai.

–  Retenez cela. Soyez prompt à écouter, lente à parler et lente à vous mettre en colère, car la colère de l’homme n’accomplit pas la justice de Dieu. C’est pourquoi, recevez avec douceur la parole qui a été plantée en vous, et qui peut sauver votre âme.…

4 réflexions au sujet de “La colère d’Esther”

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