Babylone·Le Crépuscule du Dragon·Théâtre

Le Crépuscule du Dragon – Acte III (2)

Scène IV

PLOGROV – ESTHER – SURIMOTO – BAFANOF

BAFANOV

Dimia, je viens de voir une chose effroyable,
On n’a jamais rien vu de plus abominable.

PLOGROV

Quoi encore ?

BAFANOV

                        L’Euphrate, le fleuve, c’est du sang !
Tous les poissons périssent en ses flots rougissants.

PLOGROV

Tu nous as déjà fait, marquis, cette alchimie.
La carpe a succombé à l’hyperglycémie*.

BAFANOV

C’est malin ! Cours au quai m’en rapporter un broc.
C’est bien du sang, te dis-je et non point de sirop.

ESTHER

Vous touillez, mon ami, une immangeable soupe.
Le fleuve devient sang !

SURIMOTO

                                   C’est la troisième coupe ;
Parlant à l’exilé l’ange venu du ciel :
Le juste Dieu remplit un jugement cruel
Car tu versas le sang des saints et des prophètes.

PLOGROV

Quoi ? Des prophètes ? Moi ? Qui te l’a mis en tête ?

SURIMOTO

C’est écrit dans le livre et c’est votre leçon,
Car le sang des martyrs sera votre boisson.

ESTHER

Japonais ! N’as-tu rien de plus drôle à nous dire ?

SURIMOTO

Les autres visions, madame, sont bien pires
Car sept vases sont pleins, nous n’en sommes qu’à trois.
Quatrième, à présent : les manants et les rois
Verront leur peau rougir d’une brûlure intense ;
Au zénith le soleil et sa fournaise immense
À leur tour sont frappés par la main du grand Dieu.
Qui pourra supporter la chaleur et le feu ?
Les hommes contre lui blasphèment et maudissent,
Ils se tordent le corps de douleur et vomissent.
Je regarde, impuissant, leur chair s’empuantir.
Au lieu de rendre gloire et de se repentir,
Implorer le Seigneur qu’il accorde sa grâce,
Plutôt que de pleurer en regardant sa face…

ESTHER

As-tu bientôt fini, samouraï de malheur ?

SURIMOTO

Les méchants ne sont pas au bout de leurs douleurs.
Nouvelle coupe encore, et les eaux sont taries
Et ma foi, n’en déplaise à Votre Seigneurie,
L’Euphrate deviendra comme un fossé bourbeux.
Mais voici trois démons, des batraciens hideux,
Oui, de vos larges becs, grenouilles répugnantes
Se déversent. J’en ai le cœur plein d’épouvante.
Oui, vous êtes la bête, vous êtes le dragon.

PLOGROV

Assez, Surimoto ! Je m’extrais de mes gonds,
Car je sais tout cela, c’est écrit dans la Bible,
Œuvre de gribouilleurs se croyant infaillibles.
C’est dans l’Apocalypse et vous n’inventez rien,
Jaune privé d’esprit, Nippon mangeur de chien !
Pour m’avoir diverti par tant de balivernes,
Que nos vaillants soldats le mènent en caserne
Et que sans jugement il y soit fusillé.

ESTHER

Qu’en l’Euphrate sanglant il soit plutôt noyé.
Les sinistres histoires sont ici malvenues.
Vilain petit chinois, disparais de ma vue !

(Deux soldats, escortés par Bafanov, emmènent Surimoto. Le théâtre est brusquement plongé dans l’obscurité.)

Scène V

PLOGROV – ESTHER

PLOGROV

Oh ! Que se passe-t-il ?

ESTHER

                                   À trois heures du jour
Le soleil s’est éteint. Il fait nuit tout autour.

PLOGROV

C’est la sixième coupe[1] et c’est la fin du monde,
La fin de mon royaume et la colère gronde.
Dieu nous lâche ses chiens, mon trône est ébranlé.
Dans l’abstrus parchemin les faits sont révélés.

ESTHER

Quoi ? La sixième coupe ? Que sera la dernière ?

PLOGROV

C’est l’ultime combat, nous y perdrons la guerre.
Le Christ, à Megiddo, bientôt sera vainqueur.
Esther, serre-moi fort dans tes bras, car j’ai peur.
Dieu dans sa tyrannie nous prive de lumière.
« Qu’elle soit ! » Elle fut. Il retourne en arrière.
L’Éternel a donné, l’Éternel a repris.
J’ai joué contre Dieu, j’ai perdu le pari.
Esther, console-moi, ma détresse est si grande !
Cette ville est un four et nous sommes la viande.[2]


[1] Pour des raisons liées à son art, l’auteur n’énumère pas exactement les sept coupes dans l’ordre biblique.

[2] Ézéchiel 11.7. Dans le contexte biblique, la prophétie concerne Jérusalem.

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