Babylone·Le Crépuscule du Dragon·Théâtre

Le Crépuscule du Dragon – Acte V (2)

Deuxième tableau

Jérusalem.

Scène IV

PLOGROV

Une flèche en plein cœur et Nimrod est vivant,
Nimrod est immortel, n’en doutez plus, fervents.
Nimrod est éternel, Nimrod est invincible !
L’ange du Dieu déchu l’avait choisi pour cible.
Elle plonge en son cœur mille traits acérés,
En vain bande son arc. Le dard qu’elle a tiré
Entre et sort aussitôt de ma fière poitrine.
Croyait-elle aisément me tuer, la coquine ?
Laissant sur le pavé Nimrod abasourdi,
Elle se croit vengée, mais le roi la maudit.
Qui pourra désormais m’opposer des menaces ?
Dieu me provoquerait lui-même ? Quelle audace !
Que je tire à mon tour une flèche au ciel bleu,
Elle retombera rougie du sang de Dieu.
Non, point de jugement, non, point de représailles.
La guerre est déclarée, debout pour la bataille.

(Entre Bafanov.)

Scène V

PLOGROV – BAFANOV

BAFANOV

Le Christ est apparu au mont des Oliviers.
Venu tout droit des cieux, le roi crucifié
Nous revient pour juger les princes de la terre,
Enveloppé de gloire, aveuglante lumière,
Revêtu d’une armure et d’un écu doré,
Le Fils est descendu, serviteur abhorré !
Face à Jérusalem, cette verte colline,
Face à la ville sainte, ses parvis et ses ruines
Recevant sur son roc les pieds du Fils de Dieu,
La montagne se fend juste par le milieu.
Vers le septentrion une moitié recule,
L’autre vers le midi…

PLOGROV

                                   J’en suis tout incrédule.

BAFANOV

Une large vallée s’est creusée.

PLOGROV

                                               L’as-tu vu ?

BAFANOV

Oui. Je les voyais fuir, les peuples éperdus,
Les hommes qui criaient : « Tombez sur nous, montagnes ! »

C’est un signe de Dieu, le prophète en témoigne,
Ainsi dit Zacharie, le calame inspiré.
Il vient avec ses saints de la mort libérés
Il reprend son royaume et vient juger le monde.
L’orage vient à nous et les nuages grondent.
Voici venir enfin le jour de l’Éternel :
Terreur sur cette terre et gloire dans le ciel.
Venue du mont du Temple une large rivière
Inonde la vallée. C’est un jour de colère.

(Les martyrs, ayant Ivanov* à leur tête, apparaissent.)

Scène VI

PLOGROV – BAFANOV – IVANOV – martyrs

PLOGROV

Quelle est donc cette armée qui s’avance à grand bruit ?

Voyez ! Le heaume altier, l’armure qui reluit.
Sont-ils nos ennemis qui veulent en découdre
Et de nos chers canons faire gronder la poudre ?
Sont-ils de nos alliés, sont-ils de nos amis,
Au roi de Babylone consacrés et soumis ?

BAFANOV

Vois-tu comme ils sont beaux ? Leurs visages rayonnent.
Ne vois-tu resplendir l’or pur de leurs couronnes ?
Ces gens-là sont de Christ et c’est facile à voir.

PLOGROV

Qu’ils viennent m’attaquer, les balles vont pleuvoir.

BAFANOV

Les voici qui s’approchent, menaces, il me semble.

PLOGROV

Est-ce ainsi qu’au grand nom de Nimrod la chair tremble ?
Qui êtes-vous, soldats qui défiez Plogrov ?

IVANOV

Vous me connaissez, moi, le docteur Ivanov.

PLOGROV

Ivanov, médecin des Altesses Royales ?
D’où sort votre personne savante et médicale ?

IVANOV

Du Hadès.

PLOGROV

                 Quoi ?

IVANOV

                          Séjour mystérieux des morts.

PLOGROV

Vous osez persifler et vous moquer encor ?

IVANOV

Je ne persifle point. J’ai vu tant de prodiges,
J’ai vu des guérisons, des miracles, vous dis-je,
Des âmes transformées. Je l’ai vu de mes yeux,
Agissant dans ma vie, ce Sauveur merveilleux.
J’ai connu le Messie, le Maître des victoires,
Mais je n’ai jamais pris la décision de croire.
Lorsque j’ai vu la reine et son prince enlevés,
Tous mes amis croyants vers le ciel élevés,
J’ai compris que j’avais manqué la délivrance ;
À genoux j’ai pleuré d’une vraie repentance
Et du ciel j’entendis le Roi crucifié
Me dire : « Ne crains point, je t’ai purifié. »
J’ai pris la décision tardive de le suivre
Et marcher sur ses pas tant que je pourrais vivre.
Marchant comme un martyr, errant comme un témoin,
Serviteur du Dieu fort et de Jésus, son oint.
Refusant d’adorer la statue de la bête
Je fus exécuté, on me trancha la tête.

PLOGROV

Vraiment, je m’en souviens : remarquable tableau,
Ces chrétiens insolents montant sur l’échafaud,
Comme des troubadours face à leur auditoire,
Au lieu de sangloter chantaient « À Toi la gloire ! »

IVANOV

C’est Dieu qui nous donna la force de souffrir,
La bravoure éprouvée, le bonheur de mourir.

BAFANOV

Les âmes des témoins sont bien ressuscitées.

IVANOV

Votre règne est fini, vos heures sont comptées
Mais il faut vous quitter, je suis pressé, pardon !
Nous avons rendez-vous tout près d’Harmaguédon.

PLOGROV

Nous aussi.

IVANOV

                 Je le sais.

BAFANOV

(à part)

                              Pour la bataille ultime
Jésus-Christ nous prendra, malheureuses victimes.

(Les saints et les martyrs s’éloignent.)

Scène VII

PLOGROV – BAFANOV

PLOGROV

Avec eux s’est éteint le soleil, il fait noir.
Le jour a disparu, c’est notre dernier soir ;
Il faut aller livrer la dernière bataille.
Tous les canons sont prêts, les obus, la mitraille.
Voici l’heure de Dieu. Quelle nuit ! Quel effroi !
Sept ans sont accomplis.         

BAFANOV

                                     Pourquoi fait-il si froid ?

PLOGROV

Au-dessus de nos chefs le ciel se change en glace.

BAFANOV

Fuyons vers Méguido, maudite est cette place.

PLOGROV

Obscurité, froidure, la vengeance du Fils.
Zacharie l’a prédit : quatorze, verset six.

Puisque le roi percé revient sur cette terre
Accompagné des saints pour nous faire la guerre,
Puisqu’il nous y attend rendons-nous sans retard
Corriger de nos mains ce Fils de Dieu vantard.
Je suis encor le maître et l’empereur du monde.
J’abattrai l’Éloïm juste avec une fronde.

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