En réponse au défi d’écriture n° 27
Il fait bien chaud, en cet après-midi de fin d’été. J’ai le cœur libre et le pas léger. L’arche du pont des Trous me protège contre les assauts du soleil. On se sent bien ici. J’y cherche les trous, mais je n’en trouve nulle part. alors, pourquoi l’appelle-t-on ainsi ? C’est un pont historique de pierre grise qui ne sert à rien puisqu’on n’y circule ni à pied, ni à bicyclette, encore moins en voiture, mais il s’impose fièrement, flanqué de ses deux tours, depuis longtemps privées de toiture. Malgré tout, les citoyens de la ville l’admirent et le respectent. N’est-il pas le plus glorieux vestige des remparts qui leur assuraient la paix, remis à neuf et remodelé en fonction des exigences de la navigation fluviale ?
Marchons un peu. Le fleuve m’apporte quelque fraîcheur pour continuer ma promenade sur le quai ombragé de platanes. On ne peut pas dire que son eau soit limpide, mais la mode du jour impose d’aller piquer une tête dans les troubles eaux urbaines…
Tiens ! ça me rappelle une chanson de Pierre Perret :
Pour se baigner, c’est l’coin tranquille,
On est les seuls, personne y va.
On va s’tremper dans un p’tit bras
Où sortent les égouts d’la ville.
Paraît qu’on a tous le typhus,
On a l’pétrus tout boutonneux
Et l’soir avant d’se mettre au pieu
On compte à qui qu’en aura l’plus.
Me voici tout proche du centre. J’aborde la Grand-Place, Grote Markt, pour nos ennemis intimes et néerlandophones. C’est le cœur palpitant de toute ville belge.

Il est seize heures, le beffroi se réveille, le carillon distribue généreusement des notes claires que le vent éparpille dans l’espace, mais je reconnais finalement le chœur des chasseurs : Jo ! ho ! la-la-la ! la-la-la…
Je suis contraint d’attendre mon train plus d’une heure, j’ai largement le temps de déguster une petite bière.
Je m’installe confortablement à la terrasse du Charles-Quint. Je commande une Rodenbach avec une profonde pensée pour le poète homonyme.
An centre de la place, devenue piétonnière, Christine d’Épinoy, la Jeanne d’Arc du nord, en armure, la hache de guerre au poing, cruellement dépourvue de féminité, me fusille de son regard de bronze. J’ai l’impression qu’elle veut me dire :
« Ne bois pas trop de bière, sinon, ça pourrait mal aller. »
Déjà vide ! Je tire de mon sac à dos un volume usagé à la couverture orange. C’est un livre épuisé que vous ne trouverez plus nulle part, un roman de Robert Farelli : La brèche dans le mur.
Il nous projette au beau milieu d’une tragédie qui aurait pu se dérouler sous mes yeux, ici, sur cette place à l’architecture flamande opulente, envahie de badauds. À la place de cette statue de Christine qui me fait un peu peur, j’y aurais vu de quoi m’effrayer plus encore.
J’y aurais vu sur un bûcher enflammé, le prédicateur Pierre Brully, sacrifié à cause de sa foi le 19 février 1545.
La lecture de ces pages m’apprend que, si les hommes accusés d’hérésie étaient brûlés, les femmes étaient enterrées vives.
Un pesant fardeau écrase tout mon être. Me promenant nonchalamment sur le pavé, j’ai sans doute piétiné les os de quelques sœurs en Christ.
Il est l’heure. Je me lève, je paie ma consommation et je m’en vais, le pas lourd et le cœur serré, vers la gare de Tournai.
© 2024 Lilianof
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