Nouvelles/contes·Prose

De Gaza à Amitai

(inspiré de la parabole biblique du bon Samaritain Luc 10:29-36)

Dans la ville de Kerem Shalom, sur la ligne frontière entre Gaza et Israël, existait un lac riche en sardines galiléennes, que les habitants des zones frontalières aimaient consommer en plein air au cours des mois de l’été. Ce lac était également le terrain d’affrontement privilégié de ces deux nations voisines, qui se haïssaient dans leur sang à cause de leurs origines ethniques et familiales.

Les affrontements journaliers des deux peuples, demandaient à chacun des parties de s’approvisionner continuellement des vivres du fond du lac, de supporter les assauts de l’adversaire, et de gagner cette guerre de haine que les deux camps exerçaient l’un sur l’autre depuis de bien longues années.

C’est ainsi qu’au cours des premiers mois de l’hiver naissant, deux jeunes garçons palestiniens allèrent pêcher pour aider leur mère à préparer le repas du soir. Dans cet élan des plus insouciants et des plus oisifs, l’un d’eux, Najib, chuta sur la rive à mi-chemin du lac, et tomba dans l’eau à l’orée de la borne frontière, qui séparait Gaza d’Israël. L’enfant était pris au piège de la masse d’eau, et se laissa emporter par les courants en mouvement vers la zone juive d’Amitai, quelques dizaines de mètres plus loin en aval de Gaza. Voyant son frère passer la frontière de manière aussi impromptue, Faycal, qui lui, était resté sur le rivage, s’en alla en courant, persuadé qu’en laissant son frère dans les ondes, il trouverait par là même, un prétexte de violence et de haine, pour relancer l’état juif vers de nouveaux affrontements et de nouvelles confrontations meurtrières.

Deux options s’offraient ainsi à notre jeune ami, Najib, tombé dans les flots, et qui allait perdre la vie :

 — Si je crie au secours, pensait-il, ma langue natale révélera mon identité, et je serai alors captif de l’ennemi israélien, pour en mourir ou en subir les sévices, jusqu’à la mort par la torture, car moi aussi je porte ce peuple en aversion dans le fond de mon cœur ; mais si je persiste sous la lune hivernale, les eaux glaciales finiront par m’emporter avec elles, et me faire flotter à leur surface comme un tronc d’arbre mort, à l’exemple de ces sardines que j’essaie de pêcher quand elles remontent en surface pendant la nuit.

La débâcle se prolongeant et le froid se faisant de plus en plus pressant, Najib, jura dans son cœur de palestinien de faire taire son orgueil, pour laisser une chance à la vie. Convaincu de son appel à survivre, il reprit le dessus sur ses émotions, chassa sa rancune et en sa langue natale, s’écria :

 — Au secours, à l’aide, je suis en train de me noyer. Ne me laissez pas sombrer dans les flots. Je n’ai plus la force de m’en échapper. Je vous en supplie, venez à mon secours.

L’écho retentit dans la nuit creuse et froide, comme traversant les passages souterrains des mines d’or du roi Salomon, puis atterrit dans une maison à la fenêtre ouverte, qui était encore éveillée, à cette heure de la nuit.

Joseph, un homme du territoire d’Israël, sortit en courant et la main armée, alertant le voisinage de ce son aux consonances ennemies, qui ne ressemblait pas, certes, à celui d’une menace, mais qui était celui d’une langue qui combattait Israël par des crachats d’armes à feu. Une escadrille d’hommes préparés à la guerre sortit donc en courant, prêt à mener à bien un assaut sous la lune, à cause de cette voie, chétive au premier abord, mais qui présageait un leurre venu espionné les zones faibles du pays, selon l’expérience du leader de riposte. La troupe des juifs entoura très vite la zone du lac qui était sur leur terre, repéra la voie qui gémissait de désespoir, et enfin découvrit le spectacle de l’enfant qui criait: un gamin d’environ 50 kg se débattait dans les eaux profondes, accroché à une branche en dérive, pour survivre à une mort inéluctable, conjurant la miséricorde des ennemis de son peuple, que son père avait si souvent dépouillés de tous droits. Le regard de l’enfant était aussi figé par la peur, devant la présence de ces quelques membres du parti des juifs, que le regard des membres de l’escadrille l’était lui-même de stupéfaction. L’humiliation du fils de leur pire ennemi désarmé par les eaux, et atterrissant sans défense au dedans de la zone frontière de la ville d’Israël, paraissait tragi-comique plus que menaçant. L’enfant était quasi incapable d’être apeuré par autre chose que les mouvements impétueux des eaux du lac glacé, qui ne lui laissait plus que quelques minutes avant d’être enseveli pour toujours et emporté dans le fin fond des eaux éternelles et profondes.

Un partenaire audacieux du chef Joseph prit alors la parole, et clama de sa voie retentissante au milieu de cette nuit aux échos éternels, qui allait conclure pour toujours, un accord de paix:

 — Il y avait un jour, un homme qui descendait de Jérusalem pour aller à Jéricho. Cet homme tomba dans un trou aux abords de la ville d’arrivée, et se blessa grièvement la santé. Un prêtre et un lévite passèrent tour à tour près de ce puits pour ignorer l’homme qui y était tombé par mégarde. Un troisième passa, qui était lui-même originaire de Jéricho et qui haïssait notre peuple, comme ce garçon qui nous hait, lui-aussi, mais qui nous demande la paix en raison de son infortune. L’amour tue la guerre, certes, alors que la haine est un gouffre sans fin. Comment nommez-vous celui-ci qui est perdu dans l’eau, et qui nous demande notre miséricorde ? Est-ce un un garçon en souffrance implorant les vertus de notre Seigneur, ou le fils de notre ennemi ancestral, qui prendra demain les armes pour nous tirer dessus, et qui fera naître d’autres fils qui l’imiteront à leur tour ? 

Le chef de riposte, reprenant les propos de son partenaire, lui tint en retour ce langage issu du plus vif Évangile, sortit tout droit de l’amour qu’il avait pour son Dieu :

 — Un acte de réconciliation inespéré, au moment où la victoire nous était la plus favorablement acquise, brisera les forteresses que les années de bombardement n’ont pas réussies à franchir». Laisse la vie sauve à ce garçon, prends-le chez toi, réchauffe-le, nourris-le, fais-le asseoir et dormir près de ta cheminée. Demain je t’apporterai de quoi le vêtir et l’emmènerai aux abords de la frontière d’Israël, afin qu’il retourne chez les siens à Gaza ». L’homme juif laissa son partenaire sauver le jeune enfant palestinien, avec cette pensée qui lui bouleversa la conscience jusqu’au levé du matin : ce Jésus qui disait être Dieu, n’était-il pas celui qui parlait de justice et non de vengeance, en allant mourir à la croix ?

Joseph resta méditatif un très long moment et finit par se dire : je n’avais jamais vécu un tel conflit dans la vie. Lequel de nous deux a-t-il été tué par son adverse ? J’ai pardonné au fils de mon pire ennemi, quand la honte de son humiliation me tendait la main pour mettre fin à ses jours. Et parce que j’ai ainsi agit, je me retrouve à genoux devant ce Jésus que j’ai rejeté par ce qu’il se disait être le Dieu du Pardon, et non du conflit. L’un était samaritain, et a aimé un juif tombé dans le fond d’une fosse; moi, je suis Israélien, et j’ai aimé mon ennemi de Gaza. Aujourd’hui, j’ai tué ma vie en tuant ma haine sur une croix que j’avais rejetée et toujours délaissée.

SylaS

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