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Memento Mori

Tandis que sonne le glas, je réalise que nous ne bavarderons plus jamais ensemble.

Je la revois : chevelure impeccable, pas un seul cheveu blanc. Coquette, la Mamie ! Lèvres soulignées d’un léger trait rose-rouge. Aucun artifice autour de ses yeux gris. Parfum de mandarine de Sicile et de menthe verte. Collier de perles nacrées ou foulard de soie grise autour du cou.

Son front laisse paraître de profondes rides qui l’exaspèrent. Elle aurait tant voulu arrêter le temps. Mais les années se succèdent, bafouant les ukases…

Et Mamie chante, et chante, et chante encore. Elle aime fredonner de joyeux refrains d’antan tout en dépoussiérant la commode du séjour…

Seulement voilà : la semaine dernière, je l’ai retrouvée au fond de son lit. Cœur fatigué. Corps décharné, douloureux. Mort agissante.

Elle agrippe ma main ; sollicite caresses, câlineries et baisers.

Entrouvrir la fenêtre ; la refermer. Ôter la couverture trop lourde pour ses escarres ; la remonter jusqu’au menton à cause du froid. Parler. Se taire. Dormir. Se souvenir.

La regarder dormir. La regarder souffrir. Ne rien pouvoir faire d’autre que sourire. Un sourire triste.

L’effleurer peut-être ; lui rappeler qu’elle est encore là ?

Le sable ne coule plus dans le sablier.

Des souvenirs surgissent au milieu d’un délire. Aujourd’hui, le passé chuchote bizarrement à l’oreille de Mamie.

La voilà traversant la guerre ; petite fille tremblante devant ces soldats aux couleurs de la Luftwaffe. Sursaut aux hurlements d’une sirène d’alerte qu’elle seule entend.

Les bourdonnements des lourds bombardiers traversent son ciel noir quand, tout à coup, le regard de Mamie fixe le petit vieux de la chambre d’à côté.

— Non Mamie, personne n’a volé votre compote !

Elle me regarde, dubitative.

— Tu ne l’as pas vu ? Il est entré pourtant. Il fait ça tout le temps ; je ne sais pas pourquoi.

Mamie chante. Elle chante sur le chemin de l’école. Elle chante les nuits de solitude et d’angoisse. Elle chante ses premières amours, ses chagrins aussi.

Et, sur le point de disparaître, Mamie chante encore la vie.

Douleurs. Morphine. Eau gélifiée.

— C’est agréable, ce flan à la vanille…, murmure-t-elle.

Mamie s’endort paisiblement.

À quoi rêve-t-elle donc ? Y a-t-il encore de la joie, du désir dans ses songes ? Des regrets, de l’amertume ?

Réveillée, Mamie émerge d’un monde qui m’est inconnu. Son visage sourit. Bien qu’épuisée, elle ose un trait d’humour.

Les heures passent.

La nuit recouvre peu à peu les arbres frissonnants. Les lumières s’allument aux fenêtres alentours. Le brouillard enveloppe la ville de son linceul. La vie n’est plus qu’ombre fugace.

Mamie ne craint ni pluie, ni bourrasques, ni murmures de la grande faucheuse. Mamie sourit.

Elle souriait souvent, en travaillant le bâti d’une jupe ou d’un corsage sur la grande table de la salle à manger. Elle souriait face au soleil se piquant derrière la colline rosie. Elle souriait au mariage de ses garçons. Elle souriait encore, et encore, et toujours, en saupoudrant de cacao les tartines beurrées de ses petits-enfants ravis.

21 h. La lumière pâlit dans la chambre.

Dernières recommandations aux uns, aux autres. Mamie sourit.

Puis, doucement, sans un bruit, Mamie s’évade de la vie.

La mort peut-elle vraiment tuer la vie ?

Chtaloun

2 commentaires sur “Memento Mori

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