Tant… Noël…
Tant l’enfant crie Noël qu’à la fin il arrive,
Rubans d’or et cadeaux devant l’âtre festive.
Tant le vieux cœur ridé se souvient du bonheur,
Que la braise à nouveau l’envahit de chaleur.
Tant de Dieu se relit la promesse native
De son Fils merveilleux, infini puits d’eau vive,
Tant la vie trop chargée sous le joug du malheur,
Y va boire à longs traits le pardon du pécheur.
Tant rejette Jésus la mairie abusive,
Que de son gentil Roi notre France elle prive.
Tant on décrie Noël qu’à la fin il se meurt,
Et la fête s’éteint dans la joie sans saveur.
Pourquoi en France au moyen âge, même en plein été, le peuple criait-il sur le passage du roi : NOËL ! NOËL ! Gentil roi, NOËL ! (du moins quand il était content de son roi, ce n’était pas toujours le cas 😒) ? Parce que dans ces temps où la vie était dure et les occasions de réjouissance peu nombreuses pour le bas peuple, Noël concentrait la plus grande espérance de joie de l’année. La foi chrétienne y était très enveloppée de superstitions et de naïveté, mais réelle. A comparer avec Noël aujourd’hui.
Tant on crie Noël, qu’à la fin il vient, était d’ailleurs passé en dicton ; François Villon l’a repris comme refrain de sa Ballade des Proverbes, que vous pouvez lire plus bas. Son ancien français n’est parfois pas évident à saisir, mais vous en trouverez certainement l’explication sur internet. (Le premier vers par exemple, Tant gratte chèvre que mal gît, veut dire que la chèvre à force de gratter le sol avec son sabot n’a plus d’herbe pour se coucher confortablement.) Pour ceux qui s’intéressent à la facture des vers, remarquez que le refrain : Tant crie-l’on Noël qu’il vient, qui ne compterait que 7 syllabes dans la prononciation moderne, en a réellement 8 parce qu’on disait alors cri-e-l’on.
Le poète Fagus (de son vrai nom Eugène Faillet, 1872-1933) était un grand admirateur de Villon, il a repris son Tant l’on crie Noël, dans un petit poème, que nous ajoutons plus bas par la même occasion.
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Ballade des Proverbes
Tant gratte chèvre que mal gît,
Tant va le pot à l’eau qu’il brise,
Tant chauffe-on le fer qu’il rougit,
Tant le maille-on qu’il se débrise,
Tant vaut l’homme comme on le prise,
Tant s’élogne-il qu’il n’en souvient,
Tant mauvais est qu’on le déprise,
Tant crie-l’on Noël qu’il vient.
Tant parle-on qu’on se contredit,
Tant vaut bon bruit que grâce acquise,
Tant promet-on qu’on s’en dédit,
Tant prie-on que chose est acquise,
Tant plus est chère et plus est quise,
Tant la quiert-on qu’on y parvient,
Tant plus commune et moins requise,
Tant crie-l’on Noël qu’il vient.
Tant aime-on chien qu’on le nourrit,
Tant court chanson qu’elle est apprise,
Tant garde-on fruit qu’il se pourrit,
Tant bat-on place qu’elle est prise,
Tant tarde-on que faut l’entreprise,
Tant se hâte-on que mal advient,
Tant embrasse-on que chet la prise,
Tant crie-l’on Noël qu’il vient.
Tant raille-on que plus on n’en rit,
Tant dépent-on qu’on n’a chemise,
Tant est-on franc que tout y frit,
Tant vaut « Tiens ! » que chose promise,
Tant aime-on Dieu qu’on fuit l’Eglise,
Tant donne-on qu’emprunter convient,
Tant tourne vent qu’il chet en bise,
Tant crie-l’on Noël qu’il vient.
Prince, tant vit fol qu’il s’avise,
Tant va-il qu’après il revient,
Tant le mate-on qu’il se ravise,
Tant crie-l’on Noël qu’il vient.
François Villon (1431-1463)
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Tant l’on crie Noël,
Qu’à la fin nous vient.
Tout mon cœur appelle
Noël, Noël !
Tout mon cœur appelle
Tant il se souvient.
Dame neige est en voyage
Sur les routes de l’hiver ;
Les oiseaux du voisinage
Se sont enfuis par les airs.
Seul, le rouge-gorge appelle
Avec sa fluette voix ;
Il fait : Noël, Noël !
À tous les échos des bois.
Tant l’on crie Noël,
Noël, Noël !
Tant l’on crie Noël
Qu’enfin on le voit.
L’espérance est en voyage ;
Dans les bois flambe le houx ;
Le petit enfant bien sage
Rêve au bonhomme aux joujoux.
Tant l’on crie Noël,
Noël, Noël,
Tant l’on crie Noël
Qu’il s’en vient à nous.
Fagus (1872-1933)
