Je m’appelle Marcia et je suis au service de Claudia Procula, l’épouse de Son Excellence le gouverneur Pilate.
Vendredi, à l’aube, j’ai entendu un grand remue-ménage devant la résidence du gouverneur… les gardes du temple et les chefs juifs traînaient un homme devant le palais de Pilate. Visiblement celui-ci avait été maltraité.
Au palais tout le monde avait passé une mauvaise nuit. Ma maîtresse était réveillée depuis des heures. Elle était très agitée et perturbée par ses rêves. Et il faut dire qu’il régnait une grande effervescence parmi le personnel… les bruits de couloir se répandaient comme une traînée de poudre. Vous savez, c’est le média favori des serviteurs et esclaves pour se tenir au courant de ce qui se passe à Jérusalem.
Rubellius, le chef des cuisiniers, était sorti en taverne la veille au soir et au cours de sa tournée il a entendu parler de ce qui se tramait durant la nuit. En principe Juifs et Romains ne se fréquentent pas, mais quand il s’agit de descendre quelques verres on fraternise facilement ! Un voyou de la bande à Barabbas, trop content de ce qui arrivait à Jésus, n’a pas été avare en détails. Il espérait que Barabbas, qui était en prison, serait relâché à l’occasion de la fête juive de la Pâque. Rubellius n’est pas un mauvais bougre, mais il ne sait pas toujours choisir ses amis !
En revenant aux aurores de sa tournée des tavernes il nous a rejoints dans la cuisine et nous a raconté ce qui était arrivé à ce Jésus. Tout le monde chez Pilate était au courant de ses miracles, du bien qu’il faisait autour de lui, de la résurrection de son ami Lazare peu de temps auparavant, de l’enseignement d’amour et de paix qu’il répandait, mais aussi de l’opposition qu’il suscitait auprès des chefs juifs, politiques et religieux. Ma maîtresse suivait son parcours avec beaucoup d’intérêt. Nous avons donc tous été très étonnés quand Rubellius nous a raconté avec quelle violence les responsables du peuple l’avaient traité pendant la nuit ! Il nous a parlé de son arrestation après la trahison, pour de l’argent, d’un de ses amis, de l’abandon de la plupart de ses suiveurs, du simulacre de procès au Grand Conseil pour le condamner à mort, des crachats et des violences physiques…
Nous avons eu droit à tous les détails ! Rubellius est notre gazette. Il est toujours très bien informé sur tout ce qui se passe en ville !
Donc, dès l’aube, les gardes du temple maintenaient fermement Jésus, en ce vendredi matin ; les chefs religieux, les prêtres et les responsables du peuple réclamaient Pilate et une grande foule huait le prisonnier.
Pilate a dû sortir vers eux car eux-mêmes ne pouvaient pas entrer dans le palais. Ils lui ont expliqué que s’ils pénétraient dans la maison d’un non-juif ils seraient impurs et ne pourraient pas participer au repas de la Pâque à l’occasion du grand sabbat qui commençait le soir-même.
Personnellement je pense que les Juifs auraient dû régler leurs affaires entre eux au lieu de mêler le gouverneur à tout cela ! Mais nous savons aussi tous que, sous occupation romaine, les Juifs ne pouvaient pas prononcer une condamnation à mort sans l’autorisation du gouverneur romain. Ils étaient donc obligés de présenter Jésus à Pilate pour que lui le condamne. Celui-ci trouvait que Jésus n’avait pas le profil d’un criminel et qu’il ne méritait pas la mort ! Il a d’ailleurs négocié d’arrache-pied avec les responsables juifs pour le relâcher. Il s’était rendu compte que c’était la jalousie qui les poussait à accuser Jésus.
Vous vous demandez peut-être pourquoi je me suis retrouvée au milieu de tous ces événements et comment j’ai pu ainsi approcher Jésus et le gouverneur. Je ne suis qu’une simple servante, mais l’épouse de Pilate m’avait confié une mission et envoyée transmettre un message à son mari. Je vous ai déjà dit qu’elle avait très mal dormi. Elle m’a chargée de lui dire :
« Ne te mêle pas de l’affaire de ce juste, car cette nuit j’ai été fort tourmentée par des rêves à cause de lui. »
Je suis donc arrivée auprès de Pilate juste au moment où il demandait à Jésus :
« Es-tu le roi des Juifs ? »
Jésus lui a répondu :
« Tu le dis toi-même. »
Pilate lui a encore posé beaucoup de questions mais Jésus est resté silencieux. Je peux vous dire que Pilate a été fort étonné par ce silence !
Par contre la foule, de plus en plus dense, s’agitait.
Vous savez que chaque année à la Pâque le gouverneur a l’habitude de relâcher un prisonnier. En voyant toute cette foule Pilate a demandé :
« Qui de Jésus ou de Barabbas voulez-vous que je relâche ? »
Il pensait que la foule choisirait Jésus, mais, manipulée par les chefs religieux, celle-ci a hurlé :
« Barabbas, Barabbas. »
Pilate a insisté
« Mais alors que dois-je faire de Jésus, qu’on appelle le Messie ? »
Tous ont crié :
« Crucifie-le ! Crucifie-le ! »
L’agitation de la foule augmentait. Cela risquait de tourner à l’émeute ! Pilate a compris qu’il n’aboutirait à rien. Alors il a pris de l’eau et, devant la foule, s’est lavé les mains en disant :
« Je ne suis pas responsable de la mort de cet homme. Cela vous regarde. »
Vous pensez bien qu’avec tout ce qui se passait devant le palais je ne suis pas retournée tout de suite chez ma maîtresse. Je ne voulais louper aucun épisode !
Barabbas a été relâché et Pilate a abandonné Jésus à ses soldats.
J’étais persuadée, comme Pilate, que Jésus était innocent des crimes dont on l’accusait. Malgré son visage meurtri, il exprimait une telle bonté et une telle douceur.
Mon cœur saignait de voir les soldats le rouer de coups de fouets. Ils l’ont déguisé en roi en le couvrant d’un grand manteau rouge, en lui mettant sur la tête une couronne faite de branches épineuses et en plaçant dans sa main un roseau comme sceptre. Ils se prosternaient devant lui en se moquant : « Salut roi des Juifs ! » Ils crachaient sur lui et le frappaient à la tête.
Il a supporté avec courage et dignité toutes ces violences et humiliations. Et je me suis dit que cet homme était certainement celui qu’il prétendait être : le roi des Juifs, le Messie, le Fils de Dieu. Quand les soldats l’ont rhabillé pour l’emmener vers le lieu de la crucifixion j’ai décidé que je voulais en savoir davantage sur lui.
Il était temps de retourner chez ma maîtresse et de lui raconter ce qui se passait en dehors du palais. Elle fut attristée de ce qui arrivait à ce « juste » qu’elle avait vu en rêve et me chargea de continuer à observer ce qui allait se passer dans les heures à venir et de régulièrement lui faire un rapport.
Vous savez nous, les servantes, avons l’habitude de passer inaperçues. Je n’ai donc eu aucun mal à me mêler à la foule hurlante. Je dois dire que les gens étaient tellement surexcités et occupés à crier et à gesticuler qu’ils ne faisaient pas plus que cela attention à une femme qui jouait des coudes pour essayer de passer en tête du cortège.
Que de monde autour de moi ! J’avais l’impression de nager dans une mer démontée. Je me faisais bien sûr bousculer et écraser, mais j’avançais…Il faisait terriblement chaud. On devait approcher de midi…j’avais soif, mais j’étais déterminée à aller jusqu’à Golgotha, le lieu où se faisaient les crucifixions.
J’entendais le bruit horrible des marteaux qui enfonçaient les clous. A chaque coup porté je sursautais et je frissonnais de peur en imaginant le spectacle que j’allais rencontrer. La progression se faisait de plus en plus lentement, puis la foule s’est arrêtée et s’est tue.
Encore quelques contorsions et je suis arrivée devant le lieu du supplice au moment où les soldats relevaient les trois croix tandis que Jésus disait :
« Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. »
Jésus était sur la croix du milieu… de loin on pouvait lire l’inscription que les soldats avaient fixée au-dessus de sa tête : « Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs. »
Des insultes fusaient de toutes parts. Les chefs des prêtres, les spécialistes de la loi et les responsables du peuple que j’avais appris à distinguer les uns des autres à leurs habits se moquaient :
– Hé, toi qui démolis le Temple et qui le reconstruis en trois jours, sauve-toi toi-même.
– Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix !
– Dire qu’il a sauvé les autres, et qu’il est incapable de se sauver lui-même !
– C’est ça le roi d’Israël ? Qu’il descende donc de la croix ; alors nous croirons en lui !
Il a mis sa confiance en Dieu. Eh bien, si Dieu trouve son plaisir en lui, qu’il le délivre ! N’a-t-il pas dit : « Je suis le Fils de Dieu » ?
Il y avait aussi là plusieurs femmes qui, comme moi, regardaient de loin ; c’étaient certainement celles qui avaient suivi Jésus depuis la Galilée durant ces dernières années. Certains chuchotaient même que l’une d’entre elles était sa mère. Quelle horreur ! Moi je trouvais ce spectacle insoutenable, alors pour elle cela devait être terrible ! Voir son fils torturé de cette façon…
Je n’ai pas pu m’approcher davantage. Les soldats faisaient barrage. Ils s’étaient partagé les vêtements des crucifiés et maintenant ils montaient la garde. En effet, j’aurais bien aimé entendre la discussion entre Jésus et un des brigands crucifiés à côté de lui. Je voyais qu’ils se parlaient. Il m’a semblé entendre le mot paradis.
Puis à midi soudain le soleil a disparu et l’obscurité a recouvert tout Jérusalem, peut-être même tout le pays ! Les moqueurs se sont tus et le froid s’est étendu sur nous. On n’entendait plus que les gémissements des crucifiés. Vers trois heures, Jésus a dit d’une voix forte :
« Tout est accompli. Père, je remets mon esprit entre tes mains. »
A ce moment, il poussa un grand cri et il mourut.
La terre trembla. En voyant le tremblement de terre et tout ce qui se passait, Julius, l’officier romain de service et les soldats qui gardaient Jésus furent saisis d’épouvante et dirent :
« Cet homme était vraiment le Fils de Dieu ! »
Le peuple, venu en foule assister aux exécutions, est reparti en silence en se frappant la poitrine. Moi je suis retournée lentement vers le palais.
En route j’ai croisé des gens affolés. Ils criaient des choses que j’avais du mal à comprendre :
– Le rideau du Temple s’est déchiré en deux, de haut en bas sans que personne n’y ait touché !
– Des rochers se sont fendus !
– Des morts sont sortis des tombes !
Au palais j’ai fait un compte-rendu précis des événements à ma maîtresse. Le soir venu, alors que nous prenions le frais sur la terrasse nous avons entendu un homme demander à voir Pilate. Ses habits laissaient suggérer qu’il était riche et il se présenta comme Joseph, originaire de la ville d’Arimathée. Il demanda à Pilate le corps de Jésus et Pilate donna l’ordre de le lui remettre.
Ma maîtresse me demanda de suivre cet homme pour voir l’endroit où Jésus serait enterré.
Je l’ai donc observé prendre le corps, l’enrouler dans un drap de lin et le déposer dans le tombeau tout neuf qu’il s’était fait tailler pour lui-même dans le roc au fond d’un jardin. Puis il roula un grand bloc de pierre devant l’entrée du tombeau et s’en alla. Je vis alors que plusieurs des femmes que j’avais vues devant la croix s’étaient assises en face de la tombe.
Le lendemain, malgré le sabbat et les festivités de la Pâque, les chefs des prêtres et des pharisiens sont, à leur tour, venus ensemble chez Pilate :
« Excellence, nous nous souvenons que cet imposteur a dit, pendant qu’il était encore en vie : « Après trois jours, je ressusciterai. » Fais donc surveiller étroitement la tombe jusqu’à ce troisième jour : il faut à tout prix éviter que ses disciples viennent dérober le corps pour dire ensuite au peuple qu’il est ressuscité. Cette dernière supercherie serait encore pire que la première. »
Pilate leur déclara :
« D’accord ! Prenez quelques gardes et assurez la protection de ce tombeau à votre guise. »
Ils se sont donc rendus au tombeau et, après avoir apposé des scellés sur l’énorme pierre, ils y ont organisé un tour de garde.
Le jour suivant ma maîtresse m’a renvoyée très tôt le matin au tombeau pour voir ce qui s’y passait ! Elle avait l’intuition que toute cette histoire n’était pas terminée.
Le soleil n’était pas encore complètement levé…mais je n’étais pas la première à arriver dans le jardin … les femmes que j’avais vues le soir de la crucifixion étaient déjà là, consternées en voyant l’énorme pierre qui fermait le tombeau ! Elles avaient des paniers remplis d’aromates pour embaumer le corps de Jésus.
Tout à coup la terre s’est mise à trembler avec violence ; un éclair blanc est tombé du ciel… j’étais pétrifiée ! L’éclair blanc était en fait un homme étincelant qui s’approcha du tombeau et roula la pierre comme si elle ne pesait pas davantage qu’une plume. Ce devait être ce que les Juifs appellent un ange !
Les gardes se sont mis à trembler d’épouvante et sont tombés au sol comme morts.
L’ange s’est assis sur la pierre et s’est adressé aux femmes serrées les unes contre les autres, tremblant comme moi de tous leurs membres.
« N’ayez pas peur ! »
Il en a des bonnes, lui…il croit que c’est simple de ne pas avoir peur quand la terre tremble et qu’un homme flamboyant tombe du ciel à vos côtés !
« Je sais que vous cherchez Jésus de Nazareth, celui qui a été crucifié ! Mais il n’est plus ici ! Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ? Il est ressuscité comme il l’avait annoncé. Venez, approchez-vous, regardez l’endroit où il était couché. Et allez annoncer à ses disciples qu’il est ressuscité ! »
Elles ont quitté le tombeau très effrayées et bouleversées, mais en même temps remplies d’une grande joie. Et voilà qu’un homme s’approche d’elles et leur dit : « Shalom, salut à vous ».
C’était Jésus ! Elles s’approchèrent de lui, tombèrent à ses pieds et l’adorèrent !
Il leur dit lui aussi :
« N’ayez pas peur ! Allez dire à mes frères qu’ils me verront en Galilée. »
Puis tout redevint calme.
Avais-je rêvé ?
Tout cela était-il réel ?
J’avais du mal à me remettre de mes émotions et à rassembler mes idées. J’ai cru un moment que je m’étais assoupie et que j’avais rêvé ! Mais non ! La grosse pierre était bien roulée et les gardes étaient couchés sur le sol un peu plus loin…
Des pensées tourbillonnaient dans ma tête. J’aurais bien aimé m’approcher du tombeau et regarder à l’intérieur comme ces femmes. Mais je n’osais pas.
J’étais encore là à me poser des questions quand deux hommes sont arrivés en courant. Le plus jeune est arrivé le premier et s’est penché pour regarder à l’intérieur. Celui qui le suivait entra carrément dans le tombeau. J’ai cru comprendre qu’ils s’appelaient Jean et Pierre. Ils avaient l’air perplexe ! Je les ai entendu discuter des linges funéraires. Ils s’étonnaient que ceux-ci aient gardé la forme de la tête et du corps. Rien n’était dérangé, comme si Jésus avait tout simplement traversé les linges sans perturber leur disposition !
C’est là que j’ai compris que le miracle avait eu lieu !
Jésus était vraiment ressuscité ! Je ne savais pas pourquoi je me sentais si heureuse. J’avais envie de danser et de chanter et de crier à tout le monde :
« Il est ressuscité ! Il est ressuscité !
J’ai quitté le jardin le cœur en fête avec une bonne nouvelle à annoncer à ma maîtresse !
Jésus est ressuscité !
Il est réellement ressuscité !
