Jules Verne et Dieu

Paraphrase du Psaume 130
Oh! mon Dieu, c’est vers vous du profond de l’abîmeQue je m’écrie, et que je pleure !Écoutez ; c’est la voix de la triste victime,Vers vous, le Seigneur des Seigneurs !
Rendez-moi, s’il vous plaît, votre oreille attentive,Entendez-moi dans tous les lieux,La prière jamais ne fut intempestiveEn montant au Seigneur des Cieux.
Ah! si vous mesurez votre sainte justiceA la grandeur de nos péchés,Qui peut briser ses liens ? Si vous n’êtes propicePar qui seront-ils détachés ?
Qui pourrait subsister devant, votre présence ?Seigneur ! Seigneur ! écoutez-moi !Si j’ai dans vos bontés placé mon espérance,C’est à cause de votre loi.
Avec bien grands désirs je l’attends ; je confieEn vos paroles tout mon cœur ;Vos promesses, mon Dieu, nous rendront à la vie !Ô mon âme, attends le Seigneur !
Et que, depuis le soir jusqu’au jour qui commence,Israël inclinant ses pleursLève ses tristes mains, porte son espéranceVers Dieu qui calme les douleurs ;
Car le Seigneur est grand, et sa miséricorde.Descendra pour nous racheter,Et la grâce abondante qu’à nos cœurs il accorde,Vers le ciel viendra nous hâter ;
Il soulage Israël de la profonde peineQui lui faisait verser ses pleurs.Israël chantera, délivré de sa chaîne,Un hymne au Seigneur des Seigneurs.

 

nautile
 

Si Jules Verne n’a pas été un très fervent catholique, il était assez bon latiniste pour lire Virgile dans le texte, et à plus forte raison la Bible dans sa version de la Vulgate ; c’est donc plutôt avec le numéro 129 que le recueil de ses poésies répertorie cette paraphrase du De profundis (De profundis, clamavi ad te, Domine : des profondeurs, je criai vers toi, Seigneur), profondeurs qui dans l’esprit de l’auteur descendaient certainement jusques dans les abysses où le capitaine Nemo avait cherché à fuir la société des hommes. Les lecteurs de L’île mystérieuse se rappellent peut-être aussi que pour garder sa place au télégraphe, afin d’être le premier à pouvoir annoncer le résultat d’une bataille, le reporter Gédéon Spilett se mit à télégraphier les deux premiers chapitres de la Bible : Au commencement Dieu… et qu’il en coûta deux mille dollars à son journal, le New-York Herald !

Du survol de l’ensemble de son œuvre ressort la certitude que Jules Verne croyait au Créateur, et la forte probabilité qu’il admettait aussi l’historicité de l’incarnation, de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ. Cet écrivain n’est pas pour autant récupérable par des évangéliques complexés, toujours avides de pouvoir compter un people parmi eux. Marin et breton dans l’âme, Verne est mort muni des sacrements de l’Église, sans que personne puisse dire ce qu’il en était de sa paix avec Dieu. A-t-il seulement été en contact durant sa vie avec l’évangélisme ? Quelques indices présents dans ses ouvrages écrits suite à des voyages en Écosse et aux États Unis, laissent penser que ce fut le cas, mais que le prosélytisme anglo-saxon n’était guère de son goût.

Jules Verne est un géant littéraire, plus complexe que l’opinion populaire ne se l’imagine ; il serait vain de vouloir épuiser en quelques lignes les allusions et les influences religieuses sous-jacentes à son œuvre ; il est cependant possible d’indiquer quelques grandes lignes destinées à dissiper un préjugé courant, et à mieux cerner cet auteur phénoménal. L’idée principale sera que Jules Verne est avant tout un créateur, et qu’à ce titre, comme d’autres grands écrivains, il partage de manière involontaire ou inconsciente, un certain nombre de points communs avec le Créateur.

1) Un créateur est plus artiste que technicien.

A l’étranger, et notamment en Amérique, tout le monde est persuadé que Jules Verne a été le précurseur de la science-fiction, un chantre du progrès scientifique, ayant anticipé un certain nombre de nos inventions modernes. Image simplette et fausse de sa personnalité, d’où des adaptations cinématographiques de ses romans en général nulles, et dépourvues de tout esprit vernien. La science n’a été pour cet homme de théâtre né, que l’occasion fournie par le siècle pour écrire ; mais elle ne l’intéresse pas en elle-même.

Par défaut tout d’abord : il n’a aucune formation scientifique, ses livres sont bourrés de fausses notions, que pourraient relever le moindre lycéen : durant tout le voyage de la terre à la lune, les trois occupants de l’obus se retrouvent les pieds au plancher, sauf au point où l’attraction terrestre et lunaire se compensent. Mais c’est absurde, chacun sait aujourd’hui qu’en phase balistique les astronautes sont constamment en état d’apesanteur. Quant au canon qui permet de les lancer dans l’espace, il croit qu’il suffit d’augmenter la quantité de poudre et la longueur du fût, pour atteindre la vitesse de libération, ce qui est une autre absurdité. Du point de vue technologique, Verne n’a rien suggéré de nouveau : les sous-marins existaient déjà quand il écrit vingt-mille lieues sous les mers, la querelle entre le « plus léger que l’air » et le « plus lourd que l’air » battait son plein quand il compose Robur le conquérant, etc.

Par lucidité ensuite : Jules Verne était certainement fasciné, comme ses contemporains, par les nouvelles prouesses de la science, vapeur, électricité, chimie, etc. ; et pourtant dans ses livres, les savants y sont presque toujours des personnages ridicules par leur côté outré, et leurs entreprises se terminent plutôt négativement ; nul n’est moins scientiste que lui. Poète, portant l’image du Poète primordial, Jules Verne a compris que dans son essence la science n’est que l’aveu de l’ignorance de l’homme, la démonstration de sa quête interminable pour acquérir une vérité qui lui échappe toujours. Le principe même de la méthode scientifique consistant à opérer par hypothèse, essai, puis correction, il serait complètement inapproprié de comparer Dieu à un grand scientifique ; Dieu est par contre le Poète par excellence, le Créateur qui n’étudie pas son œuvre pour la comprendre, parce qu’elle sort de lui ; tout s’y agence naturellement et sans effort : les planètes y suivent leurs orbites sans rien connaître des équations différentielles, et les oiseaux y volent en ignorant tout des lois de l’aéronautique. Ce n’est au contraire qu’au prix de nombreuses veilles et de pénibles cogitations que le scientifique acquiert une petite parcelle de savoir, qui finit souvent par le rendre pédant, fou ou même criminel ; c’est pourquoi Verne, tout en faisant semblant de chanter les louanges de la science, la brocarde sans pitié. Remarquons que s’il s’était intéressé à la théologie, il aurait probablement développé la même attitude moqueuse à l’égard des théologiens. Pas plus qu’on n’imagine Dieu s’abaissant à faire des expériences scientifiques, on ne le conçoit se posant des questions théologiques. Il ne s’est pas trouvé un seul mot ampoulé en isme dans la bouche de Jésus-Christ : Ah, c’est qu’il n’était pas systématicien, lui… et qu’il n’avait pas lu Karl Barth.

Jules Verne a écrit en tout une centaine de romans, performance tout à fait remarquable (sans compter les pièces de théâtre), qui le classe avec les Hugo et les Balzac. Mais surtout ses personnages lui survivent, preuve qu’ils contiennent sous leur apparente caricature, quelque vérité intemporelle ; cette abondance et cette solidité de l’œuvre sont les marques d’une similitude avec le Créateur. Son grand regret exprimé à la fin de sa vie était de se voir limité dans le public au rôle d’un écrivain pour la jeunesse, au lieu d’être reconnu pour ce qu’il se savait être : un artiste.

2) Un créateur cache toujours quelque chose dans son œuvre.

Tous les verniens le savent : Hector Servadac, c’est cadavres à l’envers, Michel Ardan c’est Nadar, le photographe, Aristobulus Ursiclos, c’est sourcil… l’impressionante liste des noms propres des personnages, et des localités des Voyages Extraordinaires, est remplie d’anagrammes, d’allusions et de transpositions. Mais à quoi correspond cette manie de Verne de dissimuler dans son œuvre des sens cachés et des ambiguïtés ? C’est un instinct hérité de Celui qui nous a créé à son image : La gloire de Dieu, c’est de cacher les choses ; la gloire des rois, c’est de sonder les choses. (Proverbes 25.2) Ce trait se retrouve chez tous les créateurs, depuis le réalisateur Hitchcock qui apparaît subrepticement et déguisé dans tous ses films, juqu’aux concepteurs modernes de logiciels, qui y cachent des easter eggs, combinaison de touches improbable, qui va faire apparaître un message secret.

Ceci dira-t-on ne fait que reculer la question : pourquoi Dieu cache-t-il les choses ? Il y a là une sorte de signature, une façon de dire : je n’ai rien laissé au hasard. Mais surtout, comme le signale Salomon dans son proverbe, Dieu cache les choses pour qu’on les trouve ! Ainsi le créateur humain qui s’exprime en parabole, ou en allégorie, espère bien qu’un lecteur perspicace en devinera le sens, sinon pourquoi aurait-il pris la peine d’une telle construction ? A cet égard nul roman de Verne n’est plus exemplaire que l’Île Mystérieuse. Rappelons que le mystère de cette île, apparemment déserte, lorsque cinq naufragés y abordent en ballon, c’est une puissance providentielle invisible, qui intervient toujours au moment fatidique où la vie de l’un d’eux est en danger. Poussés par le besoin d’exprimer leur reconnaissance, les cinq hommes se mettent à la recherche méthodique de leur bienfaiteur, et finissent par trouver le capitaine Nemo, qui les observait depuis le début. Ce roman est une parabole transparente de la condition humaine sur une terre où Dieu se cache, mais où sa bonté manifeste devrait nous pousser à le chercher.

La figure même du Sauveur n’est pas absente du roman, puisque Cyrus Smith, l’ingénieur omniscient, à qui les quatre autres naufragés doivent leur survie par l’ampleur de son savoir et de son esprit pratique, est vraisemblablement l’anagramme volontaire de Yesus Christ (après une rotation d’un quart de tour de la lettre M, ce qui s’accorderait assez avec les facéties un peu compliquées de Verne, voir ici). Le besoin de repentance et de rédemption y est personnifié par Aryton, ce forçat retrouvé sur l’île Tabor, et dont l’histoire remonte à celle des Enfants du Capitaine Grant : « Ah! s’écria Cyrus Smith, te voilà donc redevenu homme, puisque tu pleures ! »

Cet instinct divin et humain, de se cacher afin d’être trouvé ne constraste-t-il pas singulièrement avec le réflexe facebookien, qui poste à tout va les apparences, parce qu’il ne possède rien d’autre ? En vérité, tu es un Dieu qui te caches, Dieu d’Israël, ô Sauveur ! s’écriait Esaïe (45.15)

3) Un créateur est parfois prophète.

Considérer Jules Verne comme un prophète des temps modernes qui a prédit la technologie que nous utilisons quotidiennement n’est qu’une rêverie enthousiaste sans fondement : l’auteur n’est jamais allé scientifiquement au-delà de ce qu’il pouvait lire dans les encyclopédies et les journaux des bibliothèques. Et cependant, il existe dans son œuvre toute une série de coïncidences avec des faits postérieurs, qui laisse penser qu’à son insu, il a été doué d’un certain don de prémonition. Peut-être faut-il y voir une ironie du Créateur, qui se plaît quelquefois à confondre des hommes trop sûrs d’eux-mêmes (n’y a-t-il pas eu par exemple un roman intitulé The Wreck of the Titan qui parut 13 ans avant le naufrage du Titanic, et dont le parallèle avec la réalité de l’évènement stupéfia ensuite l’opinion ?) De l’œuvre de Dieu elle-même, qu’il s’agisse de l’Univers ou de l’Écriture, on oserait dire qu’elle ne peut pas s’empêcher d’être prophétique : les lois de la matière et de la vie comprennent virtuellement le développement du monde, la Genèse contient l’Apocalypse en germe, parce que l’œil de l’Artiste transcende le temps, et embrasse tout d’un seul regard. Aussi ne serait-il pas surprenant qu’il accorde à l’homme une petite part de ce pouvoir, que faute de mieux, nous résumons sous le terme vague d’inspiration.

Citons une de ces surprenantes « prophéties » verniennes. Les premiers passagers à destination de la lune, sont au nombre de trois, enfermés dans un obus, qui a peu de chose près occupe le même volume que la capsule Apollo ; mais ceci n’est encore rien : leur lieu de départ, là où fut coulé le grand canon, la Columbiad, se situe à quelques km de Cap Carnaveral, où décollera 104 ans plus tard la fusée Saturne V ! étonnant quand même… Jules Verne n’a pas utilisé de boule de cristal : la lune ne passe au zénith que sous des latitudes inférieures à 28o, l’écrivain a donc choisi la Floride, et les ingénieurs de la Nasa, le même endroit, mais pour une autre raison ; néanmoins la coïncidence est là…

Afin que l’on ne dise pas que tout cela est dépassé, voici encore quelques titres de romans, sujets à des rapprochements tout-à-fait actuels :

  • L’Île à Hélice ; correspondant au projet californien récent de construire des îles à moteur pour milliadaires.
  • La Chasse au Météore ; et l’idée récente d’exploiter les matériaux rares des astéroïdes passant à proximité de la terre.
  • Les 500 millions de la Bégum ; émule du Dr Sarrasin, Bill Gates vient d’acheter dix mille hectares en Arizona, près de Phoenix, pour y construire à partir de zéro une ville futuriste.
  • Sans dessus dessous ; certainement la plus comique des prophéties verniennes nous concernant, puisqu’elle traite d’un réchauffement climatique provoqué par l’homme… On peut l’écouter ici.

Concluons : On ne trouvera pas l’Évangile dans les romans de Jules Verne, car il ne s’agit jamais de confondre le sacré et le profane. Mais Dieu se sert parfois du profane pour préparer l’âme à recevoir une vérité sacrée. Par sa passion pour les beautés et les richesses infiniment variées du globe terrestre, par son empathie envers le besoin de fraternité universelle d’une humanité à venir, par ses intuitions futuristes, on peut dire que l’œuvre de Verne induit de remarquables mouvements positifs dans l’esprit du lecteur, qui s’accordent avec le christianisme. Et pour ceux qui trouveraient cette affirmation trop farfelue, ou trop humaniste, nous leur laisserons à méditer un parole du Seigneur, susceptible de plus d’une application :

Nous vous avons joué de la flûte, et vous n’avez point dansé ; nous avons chanté des complaintes, et vous ne vous êtes point lamentés.

livre Hetzel

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