Par Beverlyse Benard
Chapitre 1 – La prison
Puisque c’était la fin.
Enora se réveilla en sursaut sur son lit métallique, le souffle court et le corps couvert de sueur. Pendant quelques secondes, elle resta immobile, incapable de distinguer le rêve de la réalité. L’odeur de fumée qui lui brûlait encore les narines semblait si présente qu’elle porta instinctivement ses mains à ses bras, comme pour vérifier qu’ils n’avaient pas été atteints par les flammes qu’elle venait de voir.
La chambre était pourtant plongée dans l’obscurité et le silence. À quelques mètres d’elle, Simiane dormait profondément, tournée vers le mur, la bouche légèrement entrouverte. Son visage paisible rappelait à Enora celui d’un enfant endormi. Elle l’observa quelques instants, cherchant à savoir si elle avait crié dans son sommeil, mais rien ne semblait avoir perturbé le repos de sa gardienne.
Avec précaution, elle se redressa et tourna les yeux vers l’horloge accrochée au mur.
19 h 30.
Le mouvement régulier des aiguilles lui rappela aussitôt que le temps lui était compté. Voilà trois jours qu’elle se trouvait prisonnière sur cette île et trois jours qu’elle préparait sa fuite dans les moindres détails. Après des heures passées à observer les habitudes de Simiane et à répéter mentalement chacune de ses actions, elle s’était convaincue qu’elle ne pouvait plus reculer.
Tout devait être prêt.
Sous son lit, son sac à dos attendait déjà. Elle l’avait vérifié une dizaine de fois au cours de la journée, incapable de faire taire son angoisse. Quelques vêtements, une gourde, une lampe, un couteau et, surtout, une photographie soigneusement protégée entre deux morceaux de carton.
Molly.
Ses petites boucles blondes lui avaient valu le surnom de Boucle d’or. Enora revit aussitôt son sourire malicieux, ses joues rondes couvertes de miettes de madeleine et ces après-midi tranquilles autour d’une tasse de thé vert, au milieu des peluches et des poupées éparpillées dans le salon.
Une douleur sourde lui serra la poitrine.
C’était pour elle qu’elle continuait à avancer.
Pour elle qu’elle supportait les cauchemars.
Pour elle qu’elle avait accepté de devenir quelqu’un qu’elle n’aurait jamais imaginé être.
Son regard se posa de nouveau sur Simiane. Au fond, elle ne parvenait pas à lui en vouloir totalement. Durant ces trois jours, la jeune femme s’était montrée prévenante, presque amicale. Son caractère jovial et son air éternellement optimiste contrastaient avec la peur permanente qui habitait Enora. Mais malgré sa gentillesse, elle avait choisi de la livrer aux autorités de Sainte-Maréva.
« C’est la loi », répétait-elle avec simplicité.
La loi. Enora sentit ses mâchoires se contracter. La loi n’avait pas empêché Matt de mourir.
Le souvenir revint aussitôt, brutal et douloureux.
Les visages peints.
Les hommes armés surgissant de la forêt.
Le cri de son mari.
Puis ce coup de feu qui résonnait encore dans ses cauchemars.
Elle ferma les yeux avec force.
Non. Pas maintenant.
Si elle se laissait emporter par ses souvenirs, elle n’aurait jamais la force d’aller jusqu’au bout.
Elle connaissait les habitudes de Simiane par cœur. Chaque nuit, à vingt-deux heures, son réveil sonnait. Elle se levait alors pour aller aux toilettes avant de boire quelques gorgées dans sa gourde rose bonbon.
« Je suis réglée comme une horloge, disait-elle souvent. Sans mes petites habitudes, je serais perdue. »
Cette pensée arracha presque un sourire amer à Enora. Pour la première fois, ces habitudes allaient jouer contre elle.
Elle consulta sa montre. Il lui restait encore deux heures trente avant de mettre son plan à exécution. Ensuite, elle prendrait la direction de l’Est. Toujours vers l’Est.
Là-bas se trouvait la porte par laquelle Matt et elle étaient arrivés sur l’île.
Là-bas se trouvait peut-être encore un espoir.
Et surtout, là-bas se trouvait Molly.
Un grondement sourd traversa soudain le sol de la maison. Les verres rangés sur une étagère vibrèrent légèrement. Enora releva la tête, persuadée pendant un instant d’avoir rêvé.
Puis un second grondement, plus profond encore, résonna au loin.
Les mêmes vibrations.
La même sensation oppressante.
Et cette odeur de fumée qui revenait sans cesse.
Lentement, Enora se leva et s’approcha de la fenêtre. Dehors, l’obscurité enveloppait encore la forêt tropicale, mais quelque chose, au plus profond d’elle-même, lui soufflait que le temps des avertissements était terminé.
Cette fois, la fin approchait réellement.
Chapitre 2 – Trois jours plus tôt
Le premier souvenir qu’Enora conserva de Sainte-Maréva fut celui du bleu.
Un bleu éclatant, presque irréel, qui se déployait à perte de vue sous leurs yeux émerveillés. La mer semblait avoir absorbé toutes les nuances du ciel et les falaises qui encerclaient l’île se dressaient majestueusement au-dessus des eaux turquoise. Plus loin, quelques cocotiers se balançaient au rythme d’une brise légère qui apportait avec elle une odeur de sel et de fleurs inconnues.
Matt fut le premier à reprendre ses esprits.
— Tu sais quoi ? demanda-t-il en se redressant péniblement. Si c’est ça, la mort, je suis plutôt satisfait du service.
Enora éclata de rire malgré la situation absurde dans laquelle ils se trouvaient. Son mari portait encore sur le front une légère coupure qui saignait un peu, mais rien qui paraissait grave. Ils s’étaient réveillés côte à côte sur cette plage inconnue, sans comprendre comment ils étaient arrivés là.
Leurs souvenirs s’arrêtaient brutalement au voyage de noces.
Après cela, plus rien.
Comme si quelqu’un avait effacé plusieurs heures de leur existence.
— Tu te rends compte que nous sommes peut-être complètement perdus ? demanda Enora en regardant autour d’elle.
— J’essaie surtout de comprendre comment on peut se perdre dans un endroit pareil sans avoir payé le supplément vue sur mer.
Il lui adressa son sourire habituel, celui qui avait réussi à la faire tomber amoureuse malgré son sérieux naturel. Chez Matt, tout semblait plus simple. Il possédait cette capacité agaçante à tourner chaque problème en plaisanterie.
— Je suis sérieux, Matt.
— Moi aussi. Regarde-moi ça.
Il tendit les bras vers l’horizon.
— Tu rêvais des Seychelles depuis des années. Si mère Nature a décidé de nous offrir une île privée pour notre lune de miel, je ne vais pas me plaindre.
Il lui fit une révérence exagérée.
— Madame Bolin accepterait-elle de passer sa première journée de mariage dans ce petit paradis ?
Enora leva les yeux au ciel, mais un sourire finit malgré elle par éclairer son visage.
Elle venait à peine de s’habituer à son nouveau nom. Madame Bolin.
Cela lui paraissait encore étrange.
Quelques jours plus tôt, ils échangeaient leurs vœux devant leurs proches. Aujourd’hui, ils se retrouvaient seuls au monde sur une île dont ils ignoraient jusqu’au nom.
L’inquiétude aurait dû prendre le dessus.
Pourtant, le paysage était si magnifique qu’il devenait difficile de céder à la panique.
Pendant que Matt feuilletait son guide de survie, toujours persuadé qu’il vivait la plus extraordinaire des aventures, Enora s’éloigna un peu. Ses pieds s’enfonçaient dans le sable blanc, tandis que les vagues venaient mourir doucement sur le rivage.
Elle sortit son téléphone. Aucun réseau. Elle recommença plusieurs fois. Toujours rien.
— Je te l’avais dit, lança Matt sans lever les yeux de son livre. Dans tous les films, c’est là que les personnages paniquent.
— Et dans tous les films, ils ont généralement raison de paniquer.
— Pas les héros.
— Et qui t’a dit que nous étions les héros ?
Matt releva enfin la tête.
— Parce que les héros se marient toujours au début de l’histoire.
Elle éclata de rire. C’était probablement cela qu’elle aimait le plus chez lui : cette manière de croire que tout finirait toujours bien.
Le soleil poursuivait lentement sa course vers l’horizon lorsque la terre vibra sous leurs pieds.
Un simple frisson.
Si léger qu’Enora crut d’abord l’avoir imaginé.
— Tu as senti ? demanda-t-elle.
Matt releva brièvement la tête.
— Le vent ?
— Non. Le sol.
— Probablement une vague plus forte.
Il retourna à sa lecture sans davantage s’inquiéter.
Pourtant, quelques secondes plus tard, un nouveau grondement se fit entendre.
Plus profond. Plus lointain.
Enora se figea.
Quelque chose, sans qu’elle puisse l’expliquer, venait de se nouer au creux de son ventre.
Une peur irraisonnée. Comme un instinct ancien qui lui murmurait de fuir.
Elle chercha Matt du regard.
Son mari, assis contre un cocotier, lui adressa un signe de la main accompagné d’un sourire tranquille.
Alors, malgré cette étrange sensation, elle se força à sourire à son tour.
Elle ignorait encore que leur bonheur touchait déjà à sa fin.
Chapitre 3 – Les Makahola
La nuit approchait lorsque l’inquiétude d’Enora finit par l’emporter sur la beauté du paysage.
Depuis les premiers grondements, quelque chose avait changé. L’île lui semblait moins accueillante. Les falaises majestueuses, les eaux turquoise et les chants des oiseaux exotiques n’arrivaient plus à dissiper ce malaise qui grandissait en elle.
— Il faut trouver d’autres personnes, déclara-t-elle. Nous ne pouvons pas rester seuls ici.
Matt referma son guide de survie avec un sourire amusé.
— Enfin une proposition raisonnable. J’allais finir par croire que tu voulais passer notre lune de miel uniquement avec moi.
— Très drôle.
— Tu sais pourtant que j’ai toujours raison.
— C’est précisément ce qui m’inquiète.
Ils quittèrent la plage et s’enfoncèrent dans la forêt. Sous les derniers rayons du soleil, les arbres formaient une voûte immense au-dessus de leurs têtes. Plus ils progressaient, plus le silence devenait étrange. Aucun chant d’oiseau. Aucun bruissement d’animal.
Seulement ce calme pesant.
Et parfois, au loin, ces grondements sourds qui semblaient venir des profondeurs de la terre.
— Je n’aime pas ça, murmura Enora.
— Moi non plus, reconnut Matt. Mais ce n’est sûrement rien.
Quelques minutes plus tard, ils débouchèrent sur une clairière.
Ils ne les avaient pas entendus arriver.
Une dizaine d’hommes se tenaient là, immobiles.
Leurs vêtements étaient simples. Certains portaient des peintures sur le visage. D’autres tenaient des lances ou de longs couteaux.
Instinctivement, Enora se rapprocha de son mari.
Matt, lui, avala difficilement sa salive avant d’esquisser son sourire le plus rassurant.
— Salut ! lança-t-il. Vous tombez bien. Nous avons besoin d’aide. Nous cherchons un moyen de quitter cette île.
Les hommes échangèrent des regards sans répondre. Puis une femme s’avança. Son français était hésitant mais compréhensible.
— Bienvenue sur Sainte-Maréva.
— Ah ! Vous parlez notre langue ! s’exclama Matt. C’est parfait !
Mais quelque chose, dans le regard des autres, glaça Enora.
Ils ne semblaient ni surpris ni heureux de leur présence.
Ils les observaient.
Comme on observe quelque chose que l’on attendait.
Un homme âgé murmura quelques mots dans une langue inconnue.
La femme se tourna vers lui, puis son regard se posa longuement sur Enora.
— Prenez-les, dit-elle finalement d’une voix ferme. Ils feront l’affaire.
Le sang d’Enora se glaça.
Matt comprit avant elle.
— Enora ! Cours !
Tout bascula.
Les hommes se jetèrent sur lui. Dans la confusion, Enora aperçut un couteau tomber au sol. Par pur instinct, elle le ramassa tandis que Matt se débattait.
— Pars ! hurla-t-il.
— Matt !
— Cours !
Des mains tentèrent de la saisir. Elle se dégagea et s’enfonça dans la forêt sans se retourner.
Derrière elle, les cris continuaient.
Puis un coup de feu retentit. Un seul.
Le monde sembla s’arrêter. Enora s’immobilisa quelques secondes, le souffle coupé, incapable de respirer. Puis la peur reprit le dessus.
Et elle recommença à courir.
Sans jamais regarder derrière elle.
Ce fut Simiane qui la retrouva quelques heures plus tard, épuisée, blessée et à demi consciente, au bord d’une route.
Et pendant les trois jours qui suivirent, tandis qu’elle la soignait et la gardait sous surveillance, Enora comprit peu à peu une chose.
Matt était mort.
Mais le pire était encore à venir.
Chapitre 4 – Un monde allant à sa fin
Lorsque Simiane l’avait recueillie, Enora avait d’abord cru avoir trouvé une alliée.
La jeune Marévaine l’avait soignée, nourrie et laissée pleurer en silence. Pendant trois jours, elle l’avait écoutée parler de Matt, sans jamais chercher à la contredire. Son sourire presque enfantin et son caractère jovial avaient fini par rassurer Enora.
Mais Simiane avait également prévenu les autorités.
— C’est la loi, répétait-elle avec simplicité. Je ne pouvais pas faire autrement.
Enora lui en avait voulu.
Puis, peu à peu, Simiane lui avait raconté l’histoire de Sainte-Maréva.
Selon les anciens, l’île avait été offerte aux habitants par les dieux eux-mêmes. Tous les quinze ans, une cérémonie devait être célébrée afin de préserver leur protection. Pendant des siècles, le peuple s’était plié à ces traditions.
Mais les temps avaient changé.
Les Marévains ne croyaient plus à ces récits.
Presque tous.
Car un groupe, caché dans les profondeurs de la forêt, continuait à pratiquer les anciens cultes.
Les Makahola.
— Ils sont peu nombreux, expliquait Simiane. Mais ils pensent que si les rites ne sont pas accomplis, les dieux détruiront l’île tout entière.
Elle avait prononcé ces mots avec un sourire gêné.
— Personnellement, je trouve tout cela ridicule.
Pourtant, au même moment, les grondements se faisaient de plus en plus fréquents.
Et les habitants de Sainte-Maréva commençaient à s’inquiéter.
Enora, elle, ne pensait qu’à une seule chose.
Molly.
Sa petite fille.
Simiane lui avait appris qu’une évacuation était prévue vers la porte Est, là où les premiers touristes étaient apparus au fil des années. Si un moyen de quitter l’île existait encore, il se trouvait là-bas.
Alors, lorsque le réveil sonna à vingt-deux heures, tout se déroula comme prévu.
Simiane se leva, se rendit aux toilettes puis but quelques gorgées dans sa gourde rose bonbon.
Quelques minutes plus tard, elle dormait profondément.
— Pardonne-moi, murmura Enora.
Elle prit son sac à dos, coupa le traceur que les autorités lui avaient imposé et s’échappa par la fenêtre.
La nuit était chaude.
Et l’air sentait la fumée.
Cette fois, ce n’était plus une hallucination.
Au loin, une lueur rouge illuminait le ciel.
Le cœur battant, Enora se mit à courir.
Autour d’elle, l’île sombrait dans le chaos.
Des habitants fuyaient dans tous les sens. Des enfants pleuraient. Des cris résonnaient dans les rues. Les sirènes d’alarme couvraient presque les grondements qui secouaient désormais la terre.
Les Makahola avaient-ils raison ?
Les dieux existaient-ils vraiment ?
Enora n’en savait rien.
Mais une chose était certaine.
Sainte-Maréva était en train de mourir.
Elle poursuivit sa route jusqu’à la forêt. Plusieurs fois, elle crut ne plus avoir la force d’avancer. Les souvenirs de Matt la poursuivaient à chaque pas. Elle revoyait son sourire, ses plaisanteries absurdes et cette façon qu’il avait toujours eue de croire que tout finirait bien.
Ils auraient pu passer leur lune de miel à Nice.
Ils auraient pu rester en France.
Ils auraient pu vivre.
Les larmes brouillèrent sa vue.
Mais elle continua.
Parce qu’il lui restait encore une raison d’avancer.
Au moment où elle atteignit enfin la porte Est, les flammes dévoraient déjà une partie de l’île. Les habitants paniquaient. Des enfants couraient dans tous les sens. Des gardes tentaient de contenir une foule affolée tandis que les grondements se rapprochaient.
Enora se réfugia derrière plusieurs caisses renversées. Il y avait désormais trop de monde, trop de gardes, trop de confusion.
La porte Est.
C’était là qu’ils étaient apparus.
La porte par laquelle Matt et elle avaient découvert Sainte-Maréva.
La porte devant laquelle il était mort.
La porte auprès de laquelle elle espérait encore partir.
Si seulement Matt avait été là…
Une odeur familière lui revint alors en mémoire.
L’odeur sucrée des madeleines.
La chaleur du thé vert.
Les peluches et les poupées éparpillées dans le salon.
Elle ferma les yeux un instant.
Les larmes lui montèrent aux yeux.
Autour d’elle, le monde s’effondrait.
Les flammes approchaient.
Les cris résonnaient dans la nuit.
Et pourtant, au milieu du chaos, une seule image occupait encore son esprit.
Molly.
Molly dans les bras, c’était tout ce qui comptait.
Fin
Beverlyse Benard
