Arthur leva les yeux vers le ciel et prêta l’oreille, mais n’entendit pas le moindre bruit. Plus il avançait dans cette forêt silencieuse où même les oiseaux se taisaient, plus il se sentait serein. Il n’avait pas croisé l’un de ses semblables depuis plus d’une heure, se délectant d’une solitude propice à la réflexion. Oubliant peu à peu son travail, ses problèmes d’argent et sa vie de couple chaotique, il lui semblait respirer le remède à ses préoccupations, un remède bien plus efficace que l’alcool ou les anxiolytiques.
Fatigué par sa longue marche, il s’assit sur une large souche, baissa les paupières et soupira. Depuis qu’il avait pénétré cette magnifique forêt, une impression de déjà-vu le tenaillait. Pourtant, il était bien certain de n’avoir jamais posé le pied dans ce recoin isolé du département. Et soudain, la description du Bois-d’entre-les-Mondes de Lewis lui revint en mémoire. Plus jeune, il s’était souvent imaginé s’y reposant au pied d’un arbre qu’il aurait pu entendre pousser, environné d’un calme que rien sur Terre ne pouvait offrir.
Arthur sourit à ce souvenir bien lointain puis reprit sa promenade solitaire. Filtrée par un feuillage très dense, la lumière du soleil prenait désormais une étrange couleur verte, presque surnaturelle. Quelques pas de plus le conduisirent à une petite mare boueuse, évoquant une nouvelle fois pour Arthur un détail du lieu enchanteur que cette forêt lui rappelait.
« Malheureusement, je ne possède pas de bague magique. Me voilà donc privé d’aventure ! », pensa-t-il malicieusement.
Mais alors qu’il s’apprêtait à faire demi-tour, une sorte de rongeur passa entre ses pieds. Vacillant de surprise, il trébucha sur une racine, tomba dans la mare et perdit connaissance.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, un vieil homme était penché sur lui, tournant le dos au soleil. Son visage semblait comme auréolé et quelques minutes furent nécessaires à Arthur pour découvrir la couleur de ses yeux, bleus comme l’océan dont il pouvait à présent sentir les embruns.
— Où suis-je ? demanda-t-il au vieillard. Et qui êtes-vous ?
— Je m’appelle Salvador. Vous avez fait naufrage.
— Naufrage ? De quoi parlez-vous ? Je me promenais en forêt et… Je ne sais plus exactement mais… En tout cas, je suis certain que je ne naviguais pas !
— Vous ne comprenez pas. Vous n’avez pas fait naufrage à proprement parler, mais vous êtes bel et bien échoué sur Canaan. Allons, essayez de vous relever. Je vous emmène chez moi. Vous avez besoin d’un verre.
Salvador passa son bras autour de la taille d’Arthur et l’aida à se tenir debout. Le jeune homme constata alors qu’il se trouvait sur une magnifique plage de sable blanc. Ses vêtements étaient trempés, comme s’il avait nagé pour arriver jusqu’au rivage. Scrutant l’horizon, il n’aperçut que l’océan à perte de vue.
Attablé devant un bol en terre cuite contenant un étrange liquide, Arthur espérait que ses vêtements sèchent rapidement. Son hôte lui avait en effet prêté un pantalon de lin et une tunique de la même étoffe, beaucoup trop larges pour lui, dans lesquels il se sentait très mal à l’aise. Il but une gorgée de ce que Salvador avait appelé un remontant, auquel la douceur et le goût du miel conféraient, contre toute attente, une saveur incomparable à tout ce qu’il avait connu jusqu’alors.
Se délectant de ce nectar réconfortant, il interrogea une nouvelle fois celui qui lui avait porté secours quant au lieu de ce qui commençait à ressembler à un exil. Salvador entama alors un récit digne des romans d’aventures dont Arthur se régalait lorsqu’il était plus jeune.
— Nul ne sait qui fut le premier habitant de l’île, ni qui lui donna le nom de Canaan. Tout ce que nous possédons concernant son histoire est un carnet, une sorte de journal écrit par un homme, sans la moindre signature. Il y raconte que l’île était à l’origine un véritable paradis, isolé des tourments, des maladies et de la souffrance. Son récit fait mention de plusieurs milliers d’habitants, tous arrivés comme vous, échoués sur la plage sans souvenir de leur voyage. Ces hommes et ces femmes venaient de pays différents, mais avaient un point commun : leur vie ne leur apportait plus le bonheur. Et ce bonheur, ils le retrouvaient ici, à Canaan.
— Et vous, depuis combien de temps êtes-vous arrivé ? s’enquit Arthur.
— Depuis trente ans, mon p’tit gars ! J’avais cinquante-deux ans et je venais de perdre mon travail. Mon divorce avait été prononcé quelques mois auparavant et mon fils avait quitté le pays pour devenir missionnaire. Nous ne nous adressions plus la parole depuis des années à cause de cela. J’ai pensé mettre fin à mes jours et finalement j’ai posé le pied sur les rivages de Canaan. J’y ai trouvé le bonheur, jusqu’à…
Le visage du vieil homme s’assombrit soudain. Il secoua la tête et soupira. Impatient de connaître la fin de cette phrase demeurée en suspens, Arthur l’invita à poursuivre son histoire.
— Jusqu’à ce que l’océan commence à se rapprocher. C’est un enfant qui l’a remarqué le premier. Il avait bâti un château de sable sur la plage, suffisamment loin du rivage pour que les flots ne l’engloutissent pas. Le lendemain matin, le petit pleurait parce que les vagues léchaient dangereusement son château. Le jour suivant, elles l’avaient totalement détruit. Depuis, nous plaçons des marques sur le sable pour savoir combien de temps…
— Combien de temps ? répéta Arthur.
— Combien de temps Canaan existera encore.
Arthur marcha jusqu’à la plage où il avait repris connaissance quelques heures plus tôt, bouleversé par ce qu’il avait entendu. Salvador l’avait emmené jusqu’au monument situé exactement au centre de l’île, sorte d’autel de marbre blanc dominé par trois tours majestueuses semblant s’élever jusqu’au ciel. Le mot « Foi » était gravé à la base de l’une des tours, le mot « Espérance » sur la deuxième et le mot « Amour » sur la troisième, plus haute encore que ses voisines.
Les rues colorées de Canaan fourmillaient de monde. Un peuple tout entier respirait l’air pur et iodé de cette île paradisiaque. Comment pouvait-elle être vouée à la destruction ? D’après les calculs de Salvador, l’immersion devenait imminente. L’océan gagnait désormais plusieurs mètres chaque nuit. Quelques jours suffiraient à voir Canaan engloutie par les eaux.
Pourquoi tant de beauté devait-elle disparaître à jamais ?
Arthur songea à sa compagne. S’inquiéterait-elle seulement de ne pas le voir rentrer ce soir ?
Alors qu’il scrutait l’horizon, il aperçut une femme sur le rivage. Elle devait avoir à peu près son âge et ses longs cheveux châtains flottaient au vent. Des larmes roulaient sur ses joues. Son regard, comme perdu dans un vide absolu, semblait traduire la peur, une peur mêlée d’orgueil blessé.
Arthur s’approcha d’elle.
— Je crois que je pourrais pleurer moi aussi, lui dit-il, mais à quoi bon ?
— Qui êtes-vous ? Je ne vous avais jamais vu à Canaan, répondit-elle en essuyant ses larmes d’un revers de main.
— Arthur. Je suis arrivé ce matin.
— Je suis désolée pour vous, Arthur. Je trouve bien cruel d’atteindre le paradis pour le voir détruit quelques jours plus tard et disparaître avec lui.
— Alors vous pensez vous aussi que…
— Pour moi, c’est une certitude. Mais il y a un moyen de fuir, un moyen d’être sauvé ! Plusieurs habitants sont déjà partis. Je voudrais tant…
— Comment sont-ils partis ? En bateau ?
— Au fil des générations, les Cananéens ont construit beaucoup de bateaux. Ils ont tous sombré dans l’océan sans explication rationnelle, comme aspirés par les profondeurs. Le seul moyen d’être sauvé est l’amour.
À cet instant, Arthur songea que l’île n’était peuplée que de fous, ou qu’il dormait et faisait un cauchemar. Salvador lui avait déjà semblé quelque peu perturbé. Cette femme tenait elle aussi des propos pour le moins curieux.
Il s’en éloigna, mais elle le retint en lui prenant la main.
— Mon mari m’avait prévenue et je n’ai pas voulu l’écouter. Il disait que je devais recevoir l’amour absolu dans mon cœur pour être sauvée, que lui l’avait reçu et qu’il passerait la porte étroite. Cette nuit-là, nous nous sommes couchés l’un à côté de l’autre et, le lendemain matin, il avait disparu, comme des centaines d’autres avant lui. Mais j’étais comme tous ceux qui continuent de vivre comme si rien n’allait arriver, ceux qui résistent à l’appel de l’amour !
L’homme dégagea sa main et partit à toute vitesse, entendant encore la femme crier :
— C’est l’amour, le secret !
Julia MOSCHEN
