Prose·Récits, dialogues

Effervescence à Capernaüm…

Je n’avais jamais vu autant de monde à un même endroit !
C’était dingue !
Vous étiez incapables d’avancer ou de reculer…Les gens était tellement serrés les uns contre les autres que vous pouviez tranquillement tomber dans les pommes sans craindre de vous écrouler au sol. La foule vous portait…
J’étais venue quelques jours auparavant à Capernaüm chez mon amie d’enfance. Moi-même j’habitais à Bethsaïda. Nos villages, tous deux sur la rive nord du lac de Galilée, n’étaient pas très éloignés l’un de l’autre ! Mon amie passait à nouveau par une phase de dépression et, comme souvent, j’étais venue pour la soutenir et lui remonter le moral !
Vous aimeriez peut-être connaître le pourquoi de toute cette effervescence qui secouait le paisible village de Capernaüm. Amos, le boulanger toujours le premier levé, avait dit qu’il pensait avoir vu arriver une barque avec Jésus et ses disciples… il n’en a pas fallu davantage pour que la nouvelle se répande comme une traînée de poudre et que les gens arrivent de partout. Je ne comprends toujours pas comment un endroit paisible et calme, encore engourdi par les brumes du petit matin, avait pu se métamorphoser, comme en un claquement de doigts, en une marée humaine qui se dirigeait vers la rive du lac.

D’un seul coup mon amie s’est réveillée de la léthargie de sa dépression et s’est mise à courir dans tous les sens pour chercher son châle. Elle, qui ne sortait jamais, m’a littéralement traînée vers le rivage et s’écriant : « Cette fois je dois le voir ! Je dois m’approcher de lui coûte que coûte ! Lui seul peut encore quelque chose pour moi. »
Quelle énergie elle montrait subitement !
J’ai bien essayé de la dissuader de se mêler à tous ces gens ! Elle n’en avait pas le droit ! En effet, elle était en situation d’exclusion, d’impureté, atteinte d’un mal incurable, cause de saignements persistants. Elle en souffrait depuis douze ans maintenant !
Elle avait été soignée par de nombreux médecins et avait dépensé toute sa fortune sans trouver la moindre amélioration ; au contraire, son état avait empiré.
Il s’agissait très certainement de désordres menstruels ou utérins qui la classaient parmi les personnes impures, exclues socialement. En effet, selon la loi du Lévitique, aucune vie de couple ni sociale n’était plus possible pour elle. Quiconque la touchait devenait impur à son tour ! Elle n’avait donc pas le droit de se mêler à tous ces gens ! Elle les rendrait impurs par simple contact. Elle porterait le poids d’un énorme péché !

Oh ! elle savait tout cela ! Mais à ce moment-là elle s’en moquait royalement ! Elle continuait à avancer dans la foule en jouant des coudes. S’approcher de Jésus était quasiment mission impossible. Les gens la rabrouaient car elle les bousculait, mais elle s’en fichait ! Heureusement personne ne l’a reconnue ; les gens essayaient tous, comme elle de s’approcher le plus près possible de Jésus !
Elle m’a tirée tant et si bien vers l’avant de la foule que subitement nous ne nous trouvions plus qu’à quelques mètres de Jésus… J’ai regardé autour de moi, vérifiant qu’aucun des voisins de mon amie n’était tout près de nous…j’avais peur qu’elle se fasse repérer. Mais après tout, personne ne devait plus se souvenir d’elle, cloîtrée qu’elle était depuis douze ans. Et là, dans la multitude qui entourait le rabbi j’ai vu deux visages connus ! Jacques et Jean, les garçons de Salomé et Zébédée ! Je les ai connus en culottes courtes, comme on dit ! C’est vrai qu’il y a plusieurs mois, peut-être même plus d’une année déjà, je ne m’en souviens plus, ils avaient abandonné père, mère et entreprise de pêche florissante pour suivre ce Jésus ! Tout comme Pierre, le fils de Jonas, que je venais de repérer aussi dans l’entourage proche de Jésus !
Ils n’étaient qu’à quelques pas de moi ! Ils avaient toujours l’air aussi fougueux. Pour le moment ils essayaient, du mieux qu’ils pouvaient, d’empêcher la foule en délire d’écraser et de piétiner leur maître Jésus ! A grands gestes j’ai essayé d’attirer leur attention… Cela n’a pas été facile ! Mais au bout d’un moment Jean m’a vue et est venu vers moi, tout étonné de me voir !
Je l’ai assommé de questions !
Très rapidement il m’a raconté leur expédition vers l’autre côté du lac.
A l’aller Jésus aurait calmé la tempête, simplement en parlant au vent !
De l’autre côté, dans le pays des Gadaréniens, il aurait guéri un homme possédé d’une multitude d’esprits impurs.
Et maintenant, après cet épisode miraculeux, ils revenaient en Galilée, fatigués… et devaient gérer toute cette foule qui les attendait !
Il a dû me quitter rapidement car un homme s’était approché de Jésus et s’était jeté à ses pieds ! Je l’ai reconnu tout de suite. C’était Jaïrus, le chef de la synagogue. C’est lui qui s’occupait du déroulement du culte, supervisait l’enseignement dispensé à l’école et veillait à l’entretien du bâtiment. C’était un notable connu et reconnu dans toute la contrée.
Pour l’instant il se lamentait aux pieds de Jésus en implorant et criant :
« Ma petite fille va mourir. Viens lui imposer les mains pour qu’elle guérisse et qu’elle vive. »
Alors Jésus s’est mis en route avec lui vers sa maison. La foule qui l’écrasait de tous les côtés a suivi, nous entraînant avec elle !

Je me suis dit que mon amie n’avait plus guère de chance de rencontrer Jésus ce jour-là ! Jaïrus était quelqu’un d’important ! Elle, elle était un tout petit point dans cette foule.
Mais, au fait, où était-elle passée ?
Je l’avais perdue de vue durant ma discussion avec Jean…
Et puis je l’ai aperçue… juste derrière Jésus ! Elle avait réussi à se faufiler le plus près possible, presque à le toucher. Je la voyais occupée à un drôle de manège… elle avançait sa main vers la tunique de Jésus… puis la retirait… comme si elle n’osait pas… J’avais l’impression de voir tourner ses pensées dans sa tête. Elle m’a confirmé plus tard que j’avais raison, car elle se disait :
« Si j’arrive à toucher ses vêtements, je serai guérie. 
Mais si je le touche je vais le rendre impur !
Si je ne le touche pas je reste dans ma maladie et mes souffrances.
Je ne suis pas venue ici pour hésiter au moment où j’atteins enfin le but.
Je suis venue pour être guérie !
Il ne sentira pas que je l’ai touché… il y tellement de monde qui se serre autour de lui. »
Elle essayait de passer inaperçue et espérait que sa guérison ne soit pas remarquée, même de Jésus.
Donc très discrètement elle a touché la tunique de Jésus ! Elle m’a dit par la suite qu’elle a instantanément senti dans son corps qu’elle était guérie, qu’à ce moment même son hémorragie s’était arrêtée et qu’elle était délivrée de son mal.
Elle a regardé dans ma direction et m’a souri pour me faire comprendre que tout allait bien !

Et là… coup de tonnerre !
Jésus s’est retourné et a demandé à voix haute :
« Qui a touché mes vêtements ? »
Ses disciples étaient étonnés qu’il pose cette question !
« Tu vois toute cette foule qui t’écrase de tous les côtés et tu demandes : Qui m’a touché ? Des tas de gens t’ont touché et tu sais que tous cherchent à frôler tes vêtements ! »
Un silence fracassant s’est installé !
Jésus continuait à parcourir la foule du regard pour voir qui avait saisi son vêtement. C’est comme s’il avait senti qu’on avait tiré une force de lui.
Mon amie, toute tremblante et craintive, qui n’avait demandé qu’à rester anonyme, s’est avancée et, au vu et au su de tout le monde, s’est jetée aux pieds de Jésus. Elle lui a raconté toute la vérité, sa maladie, ses souffrances, son désir d’être guérie, l’espoir immense qu’elle avait mis en lui, la certitude qu’elle pouvait être guérie rien qu’en touchant sa tunique.
Elle qui voulait passer inaperçue était servie ! Dans le silence qui s’était fait tout le monde avait pu entendre ce qu’elle disait !
J’avais très peur pour elle !
Aïe, aïe, aïe, comment tout cela allait-il finir ?
Mais Jésus ne lui a fait aucun reproche, il lui a dit tout simplement :
« Ma fille, parce que tu as eu foi en moi, tu es guérie ; va en paix et sois guérie de ton mal. »
Waouh ! J’étais épatée par cette scène ! Jésus, en route vers la maison d’un notable, d’un chef religieux connu et respecté, avait pris le temps de s’arrêter pour une femme malade qui s’était frayé un chemin jusqu’à lui pour le toucher. Pourtant dans cette cohue Jésus avait été bousculé de tout côté. Des tas de gens le poussaient, l’écrasaient et elle seule a été guérie ! Sa motivation a certainement fait toute la différence. Elle n’était pas là par simple curiosité mais parce qu’elle recherchait vraiment ce Jésus à qui elle pouvait confier sa maladie. C’est probablement ce que Jésus voulait exprimer en lui disant « parce que tu as eu foi en moi, tu es guérie. »

Mais cette interruption avait mis Jésus en retard ! A ses côtés, Jaïrus attendait patiemment qu’il veuille bien reprendre la route vers sa maison.
Au moment de repartir, nouveau coup de tonnerre ! Des serviteurs de Jaïrus sont arrivés en courant pour lui dire :
« Ta fille est morte. A quoi bon importuner encore le Maître ? »
Mais quand Jésus a entendu ces paroles il n’en a pas tenu compte. Il a dit au chef de la synagogue :
« Ne crains pas. Crois seulement ! »
Jésus s’est tourné vers la foule et a interdit à tous de le suivre ! Seuls Pierre, Jacques et Jean ont été autorisés à l’accompagner.

Je n’ai pas été témoin oculaire de ce qui s’est passé chez Jaïrus, mais Pierre, Jacques et Jean, bien plus tard, après la mort et la résurrection de Jésus, en ont fait des récits si vivants que je n’ai jamais pu en oublier les détails.
Quand ils sont arrivés à la maison du chef de la synagogue il y avait une grande agitation ! Les pleureuses étaient déjà sur place… elles se lamentaient à grands cris… après tout, elles faisaient leur travail ! Jésus est entré dans la maison et a surpris tout le monde en disant :
« Pourquoi ce tumulte ? Pourquoi ces pleurs ? L’enfant n’est pas morte, elle est seulement endormie. »
C’est tout juste si les personnes présentes n’ont pas éclaté de rire pour le ridiculiser !
« Mais il se prend pour qui celui-là ? »
« Il n’a jamais vu un mort ? »
« On l’a vue, cette petite, la maladie l’a emportée… on l’a touchée, son corps refroidissait déjà… on a commencé la toilette mortuaire, elle ne respirait plus ! »
« On attendait vraiment mieux de ce Jésus ! »
« Finalement c’est un charlatan qui veut faire croire à ces malheureux parents qu’elle est juste endormie, probablement pour leur soutirer de l’argent ! »
Mais Jésus est resté indifférent à toutes ces moqueries. Il ordonna à tout le monde de sortir. Seuls les parents, Pierre, Jacques et Jean ont pu entrer avec lui dans la pièce où l’enfant figée était allongée.
Il s’est approché d’elle, a pris sa main et lui a simplement dit :
« Talitha koumi, jeune fille, lève-toi, je te l’ordonne. »
Et aussi incroyable que cela paraisse, la fillette de 12 ans s’est levée et s’est mise à marcher !
Vous pouvez imaginer la stupeur des parents et des disciples. Ils n’avaient qu’une envie : courir vers les autres qui attendaient dehors et leur raconter la bonne nouvelle de cette résurrection opérée par Jésus.
Mais celui-ci leur recommanda instamment de ne raconter ce miracle à personne !
Il leur demanda de donner à manger à la petite fille. Elle avait besoin de reprendre des forces après sa maladie.

J’ai souvent repensé à cette journée où deux vies ont été transformées au-delà de toute espérance !
Cette journée où les parcours de mon amie et de celui de Jaïrus se sont entremêlés.
Cette journée où deux personnes, aussi opposées fussent-elles par leur situation dans la société, par leur instruction, par leur renommée, se sont rejointes dans leur besoin de Jésus et dans leur détermination à le rencontrer.
Cette journée où il a fallu beaucoup de courage et de foi à mon amie pour sortir de son isolement pour ne plus penser qu’à ce que Jésus pouvait lui apporter.

Cette journée où il a fallu tout autant de courage et de foi à Jaïrus pour se prosterner devant Jésus et reconnaître ainsi sa divinité, en bravant le religieusement correct…
Cette journée où sa fille et mon amie ont commencé une nouvelle vie à Capernaüm qui portait si bien son nom : le village de la compassion !

Laisser un commentaire