Le voyage d’Hermas – 2: où la ville de Sklavia se voit proposer la fin de son esclavage

Nous pleurons après la lumière
Mais nous nous cachons sous la poussière.
Nous demandons le pur air,
Mais nous préférons être sous la terre

Lien vers l’épisode 1

Sklavia était une bourgade non loin de la mine, à laquelle on pouvait accéder en une demi-journée de marche. C’était une ville minière, aux rues en boues et aux maisons en bois. La pluie fréquente rendait malade tous ses habitants, qui pourtant restaient, à cause du travail apporté par notre cuivre. La population se divisait en deux camps : les sbires du Maître, généralement armés et cuirassés, et les ouvriers divers qui s’occupaient de transformer et raffiner le cuivre en baissant toujours la tête. En trois rues, vous aviez fait le tour de la ville. En trois pas, vous étiez couvert de terre jusqu’aux épaules.

La Dame et moi arrivâmes par l’est, trempés et crasseux. Cela ne me dérangeait pas : j’avais tellement vécu dans l’humidité pourrissante de la mine que la franche pluie du ciel était une bénédiction pour moi. Je respirais comme je n’avais jamais respiré avant. La Dame a côté de moi était plus ennuyée : ses vêtements déjà abîmés devenaient plus lourds et plus collants. Ses cheveux collaient à son crâne, et les deux tatouages sur ses joues se voyaient encore plus net.

« Ma Dame, que va-t-on faire à Sklavia au juste ? »

« Faire ce que nous allons faire sur tout ce continent : recruter des agents qui travailleront à la cause de mon époux. »

« Sous le nez des sbires ? Sklavia est remplie de ces brutes. D’ailleurs, s’ils me reconnaissent, ils me recaptureront. »

« Ils sont tous en train de boire à cette heure. Il y a un concours à la taverne, tu peux être sûr qu’ils y sont tous. Je pourrais parler à la population assemblée tranquillement. »

« Comment le savez-vous ? »

« Comment sais-tu où te gratter ? »

« Le défenseur ? » 

« Plus tard, Hermas. »

Nous étions sur la rue principale, qui comptait davantage de taverne que d’ateliers, et plus de croque-mort que de maîtresse d’écoles. Il n’y avait pas un sbire en vue, seulement des ouvriers vêtus de gris, des mères de familles qui criaient sur leurs enfants, et des ivrognes qui insultaient un mur. La Dame, toujours aussi sale et trempée, se jucha sur un abreuvoir et harangua la foule.

Et c’est ainsi qu’elle devint belle. Quand elle parlait ainsi, vous ne voyez plus ses marques d’esclavages, vous ne voyez plus ses souillures. Vous voyez une femme vivante, authentiquement vivante, qui annonce son discours comme si le monde en dépendait. Elle avait de la prestance dans son discours.

« Peuple de Sklavia, écoutez-moi ! Vous usez vos forces en vain, vous consumez vos vies pour du néant. Vous vous levez le matin en espérant le soir, vous vous couchez le soir en appelant le matin. Vous passez vos journées dans la souffrance et vos soirées dans le conflit.

Parce que vous vous êtes donnés à l’Usurpateur, vous souffrez. Parce que vous vous révoltez contre l’Empereur, vous avez mal ! Je suis venu vous annoncer ceci, de la part même de l’Empereur mon époux : Il revient bientôt, avec toute son armée. Ceux qui aujourd’hui décident de lui obéir et de se rejeter l’autorité de l’Usurpateur dirigeront le pays avec lui. Rejetez l’Usurpateur, tournez vous vers l’Empereur, et vous vivrez heureux et libre sur la terre qui est la vôtre. 

Ne vous inquiétez pas des sbires de l’Usurpateur, car j’ai le pouvoir de les chasser d’ici. Occupez-vous plutôt de vos destins, et de vous redonner la vie qui vous manque. Qui parmi vous est prêt à obéir à mon époux ? »

Pour moi qui avait assisté à la manifestation de sa puissance à la mine, je savais que c’était vrai, mais pour ceux qui l’écoutaient, je ne voyais que grimace et rire. L’un d’entre eux, un artisan aux mains calleuses, dit :

« Si nous te suivons, les gangs du Maître viendront vite nous faire du mal. »

« Si vous me suivez, les armées de l’empereur viendront vite leur rendre justice. » répondit la Dame.

« Si nous te suivons, nous allons perdre le peu de sécurité que nous avons. »

« Si vous me suivez, vous gagnerez la paix éternelle. »

« Si nous te suivons nos biens seront en danger, voire perdus. »

« Si vous me suivez, vous recevrez cent fois plus en compensation de la part de l’Empereur. »

L’artisan affichait une mine sceptique sur son visage. Il se tenait ferme sur ses deux pieds, les bras croisés avec une expression de défi.

« Comme le dit le proverbe : Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. Combien nous donnera l’empereur pour que nous le servions ? »

La Dame sembla vaciller un instant de son piédestal fragile. Elle fit un pas en arrière, toucha le sol, puis alla lentement vers son interlocuteur. Elle dit :

« Je pourrais effectivement te décrire les richesses de l’Empereur, et ce que tu peux espérer de lui. Mais mon époux ne m’envoie pas pour louer des mercenaires. Rappelle-toi, ô homme, que tes ancêtres ont servi l’Empereur, et que c’est vous qui vous êtes révoltés contre lui. Rappelle-toi qu’il est toujours le maître légitime de ces terres, et que vous n’avez rien fait pour le lui rendre, participant ainsi à la rébellion de vos pères. Rappelle-toi aussi que l’Empereur n’a besoin de personne, et qu’il n’a pas besoin de recruter des agents, mais qu’il cherche à préparer des personnes qui accueillent son retour. S’il ne trouve personne à Sklavia, et bien Sklavia sera détruite. »

« Détruite pour détruite, autant que je reste avec le Maître alors. Au moins, j’ai à manger ici et maintenant. »

« Ainsi as-tu décidé. Et vous tous, vous êtes d’accord avec lui ? N’y en a-t-il pas un parmi vous qui souhaite la vie et la liberté ? »

Tous hochèrent la tête : ils préféraient la sécurité et le confort à la vie et la liberté. Les hommes, les femmes, les artisans et les mendiants. Ils étaient unanimes dans leur refus. Ils connaissaient l’oppression du Maître, et ils avaient appris à vivre avec, comme on apprend à vivre avec le froid en hiver. Cette promesse de liberté était trop intimidante pour eux, ils se contentaient de celle qu’ils avaient déjà.

« Ainsi avez-vous décidé, ville de Sklavia. Les armées de l’Empereur raseront votre village. »

Un cri d’alarme retentit depuis la taverne : un sbire du Maître, visiblement ivre avait repéré la Dame, et courait vers elle, une matraque à la main.

« Sois lié » dit-elle simplement.

Et le sbire tomba à terre, raide et muet, les yeux fous regardant en tous sens. Ses collègues sortirent sur le porche, mais prudemment restèrent à distance, la main nerveusement posée sur leurs matraques.

Alors la Dame, furieuse, tourna le dos et quitta le village en secouant ses pieds pour se débarrasser de sa boue.

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