Le voyage d’Hermas – 3: où le gouverneur de la ville de Hevel reçoit de mauvaises nouvelles

A la masse ses plaisirs sensuels
 A moi les douceurs spirituelles
A la populace ses gamelles
A moi l’artistique vaisselle

[Episode précédent]

Démocrite, gouverneur de Hevel, s’assit avec satisfaction sur son trône, et prit en main la coupe de vin doux qu’on lui proposait. D’un claquement de doigt, il ordonna à l’orchestre de jouer, et le rideau en face de lui se leva pour le début de l’opéra. Puis il se laissa porter par le moment.

Autour de lui, l’élite de la cité et quelques invités des classes inférieures étaient allongées sur des matelas. Certains écoutaient la musique avec révérence, d’autres jouaient aux cartes en écoutant vaguement. D’autres encore essayaient de peloter les servantes sans rien écouter. Certains mangeaient de façon raffinée, d’autres sans prêter attention, d’autres encore vidaient des tables entières. Tous étaient ivres. Démocrite était le seul au milieu à ne pas avoir perdu tout le contrôle de lui-même : après une gorgée symbolique, satisfait du goût, il posa la coupe sur la table et n’y toucha plus.

Hevel, une des plus grosses villes du continent était un gouffre financier et matériel sans fond : tous les produits de luxe, toutes les richesses et toutes les extravagances de ce monde s’y retrouvaient. Tout le monde était en dette auprès de tout le monde, mais personne ne semblait prendre la chose à cœur. La seule vraie passion locale était de continuer à jouir du meilleur de cette terre, de manger les meilleures viandes et de boire les meilleurs nectars, en attendant qu’un jour on soit trop ruinés et que l’on meure dans la fange. On se levait et suait le matin pour le plaisir du soir. On gagnait son salaire pour le dépenser en attractions le soir même.

Démocrite avait été nommé gouverneur de la cité par le bon soin du Maître. C’était l’homme le plus raisonnable du lieu, ce qui signifiait : celui qui se laissait le moins enivrer. Son prédécesseur était un ivrogne qui ne savait plus distinguer sa chambre des latrines. Démocrite était un esthète qui relevait le niveau de la cité. Avec lui, le palais avait pris des airs de sophistication, il n’y avait plus d’orgies répugnantes comme avant. Du moins il n’y en avait plus dans la salle principale.

Démocrite ferma les yeux. La musique était douce et harmonieuse, elle élevait l’esprit jusqu’à de nouveaux stades de conscience. Régulièrement, il tâchait ainsi de méditer et de se détacher de son esprit. Mais aujourd’hui n’était pas le jour pour ça : les vomissements des invités faisaient un bruit répugnant qui déconcentra le gouverneur. Il appela un sbire :

« Jetez dehors le sénateur Méthi »

« Ne va-t-il pas vous en vouloir, gouverneur ? »

« Il ne fait plus la différence entre une femme et une colonne de pierre, et si jamais il m’en veut vraiment, je lui rappellerai qu’il me doit la moitié de son domaine. Allez. »

Le sbire prit quelques hommes avec lui, et sans ménagement tomba sur le sénateur Méthi, le roua de coups et le traîna jusqu’à la porte dans l’indifférence générale. Il s’en sortait bien : la dernière fois, une femme avait voulu séduire Démocrite au meilleur moment de l’opéra. Agacé, le gouverneur l’avait fait passer par la fenêtre, où elle s’était écrasée trois étages plus bas puis piétinée par une foule active et sans états d’âme.

Une fois que la musique fut revenue, Démocrite essaya de fermer les yeux sans convictions, mais ce n’était vraiment pas le soir pour avoir des plaisirs sophistiqués.

« Qu’y a-t-il, Suwas ? »

La grande robe noire qui l’avait interrompu s’inclina devant le gouverneur, mais Démocrite savait que Suwas ne lui obéissait pas.

« Gouverneur, nous avons un message du Maître. »

Démocrite sursauta, comme s’il avait été piqué par une guêpe. Il était mal à l’aise avec Suwas, son « conseiller » mais dès qu’il s’agissait du Maître, c’était une crainte viscérale. Il se leva de son siège et suivit le sorcier vers une alcôve. Suwas était un homme bouffi, avec un double menton, qui suait en permanence. Cependant, au fond de ses orbites bougeaient en permanence deux yeux fous, métallique, qui jugeaient chaque chose et désirait toute chose. Ses mains chargées de bagues et de bracelets faisaient tout le temps du bruit tant elles tremblaient. Un jour Démocrite avait exprimé son mépris devant le sorcier. Suwas l’avait alors transformé en porc pendant trois jours, où Démocrite avait complètement perdu la raison. Lorsque le sorcier lui avait redonné forme humaine, le gouverneur avait compris la leçon : le vrai maître de Hevel, ce n’était pas lui. Suwas se mit à parler, lentement et avec une respiration lourde :

« Il y a eu des évènements du côté de Sklavia. »

« Quoi ? La prochaine livraison de gibier aura du retard ? »

« Non, imbécile. Celle qu’on a identifiée comme l’épouse de l’empereur a tenté de rallier à elle le village, et elle a massacré la garnison à la mine de cuivre. »

« Une femme ? Seule ? »

« Elle, ne représente rien, mais tout ce qui touche ou relève de l’empereur est mauvais pour nous. Et ce qui est mauvais pour nous est aussi mauvais pour les humains, et en première ligne vous. »

« Qu’attendez-vous de moi ? »

« Le maître veut que vous soyez vigilant lorsque la Dame viendra dans la cité pour recruter des agents. En fait, il souhaite même que vous la supprimiez. »

« Elle aurait détruit à elle seule la garnison de Sklavia, et je suis censé faire la même chose que là-bas ? C’est une folie ! »

« Vous voulez désobéir au Maître ? » dit Suwas, dont le regard s’alluma

« Non, bien sûr que non. Simplement si je m’oppose à elle brutalement et franchement, elle déclenchera sa puissance contre toute la ville, et l’on ne parlera plus que de ca dans tout le continent : comment une pauvre femme seule a pu détruire Hevel avec l’aide de l’Empereur. Cela donnerait même des idées aux rebelles. J’ai une meilleure idée. »

« Laquelle, humain ? »

« Cette ville contient toutes les beautés et les richesses du monde. Nous pouvons peut-être l’acheter. »

« Précisez votre idée. » dit le sorcier

« Plutôt que nous opposer à elle, attirons-là et rendons là inoffensive. Lorsqu’elle arrivera dans la ville, nous l’accueillerons de la façon la plus officielle possible, nous lui ferons un triomphe, nous lui autoriserons à proclamer publiquement son message. »

« Mais vous êtes fou ! C’est précisément ce que nous ne voulons pas. »

« Je connais mon peuple : c’est un peuple de veaux rassasiés, ils ne se lèveraient même pas pour échapper au loup. Nous par contre, nous la logerions sur place, nous l’inviterions à nos banquets, nous la couvrirons de cadeaux et de bijoux… jusqu’à ce qu’elle passe plus de temps en mondanités qu’à étendre son message. Et je manœuvrerai de telle sorte qu’elle prenne plaisir à cela, et même qu’elle croie accomplir vraiment sa mission tout en participant à nos débauches. Vous me connaissez. Je suis un homme suffisamment subtil pour l’accomplir. »

« Ce que vous me dites me plaît. Faites donc cela. » dit Suwas

Démocrite souffla : il venait de sauvegarder l’existence de sa cité, la paix de ses citoyens et surtout, surtout : il avait prolongé son statut de gouverneur encore assez longtemps pour jouir des hauts plaisirs de la vie.

2 commentaires sur “Le voyage d’Hermas – 3: où le gouverneur de la ville de Hevel reçoit de mauvaises nouvelles

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s