Celui qui faisait des portes (Episode 2) – Par Paul Clarou

Episode précédent.

[…] au milieu de ce trou se trouvait un homme.

Il ressemblait à mon père, enfin au souvenir que j’avais – que j’ai – de mon père. Grand, portant le jean noir des simples ouvriers, un T-shirt noir sans motif non déchiré et une veste de jean par-dessus. Il ne portait ni lunettes, ni casque de chantier. Et puis un truc bizarre aussi, que je n’ai compris qu’au bout d’une minute de stupeur, il ne portait pas de traces de ciment, rien. Et pourtant ses habits n’étaient pas neufs. Pas de ciment, comme si il vivait depuis des années sans construire ni détruire de murs. Et il se tenait droit, fier, vivant. Je n’avais jamais vu un homme si vivant. Oui, « vivant », c’est le meilleur mot que j’ai pour résumer cet air à la fois passionné et calme, lumineux, décidé, heureux même peut-être– si ce mot a un sens.
« Bonsoir ! » me dit-il.
« Bonsoir. », j’avais presque oublié ce mot, et pourtant je l’avais déjà entendu, dans mon enfance, avant les murs. « Bonsoir », un homme me parlait et il me disait « bonsoir », il me souhaitait un bon soir. Comme s’il pouvait y avoir des bons soirs autres que ceux de tous les jours, ceux où on est sûr d’être à l’abri, entre quatre murs. « Bonsoir » et il s’avançait vers moi, d’un pas assuré. Mon refuge n’était pas bien grand, en deux pas, il fut à un pas de moi.
« Bonsoir !, répéta-t-il, comment vas-tu ? »
« Tu » ! Il disait « tu », comme mon père. « Tu », comme dans mon enfance. Je ne savais pas comment répondre, je ne comprenais pas bien la question, je ne comprenais rien à la situation, je savais bien que je ne rêvais pas, c’était trop bizarre pour être un rêve. Trop inimaginable. Alors, encore une fois, je me suis tu.
« Qu’est ce qui se passe, tu es muet ? »
Ce « tu », encore !
« Ou alors tu ne sais plus parler…  »
Si, je savais parler, en tout cas, j’avais réussi à crier pour faire peur à un malfaisant quelques années auparavant. Quelques années ? Qu’en savais-je… Dans ma panique, j’avais sauté loin de mon armement et, entre mon pistolet de poche et moi, il y avait cet homme. C’est donc de ma massette que je menaçais l’individu.
« Que voulez-vous ? » arrivai-je à articuler, prêt à vendre chèrement ma peau.
« Tu parles. Bien. Je voulais juste passer, je connais une prairie sympa un peu plus au sud, une prairie autour d’un lac, mais puisque je tombe sur toi, je veux aussi faire ta connaissance… Comment vas-tu ? »
Encore ! Que répondre ? Que dire ? Que faire ? Il n’avait pas l’air menaçant, pas d’arme visible, dans sa main droite, rien, dans sa main gauche un tout petit tube de couleur rouge que je n’avais jamais vu. Mais il venait de déplacer un mur ! Sans instrument et apparemment sans aide. Cet homme était dangereux. Je pris mes appuis et me préparais à lui exploser le crâne avec ma massette quand il me tourna le dos en disant  :
« Je te montre comment on va au lac, si tu veux… »
Il me tournait le dos, c’était facile maintenant de le tuer. J’avais déjà tué un malfaisant, une fois. Mais était-ce si facile ? Ce malfaisant-là était bizarre, il fallait peut-être mieux rester dans son coin, il partirait peut-être. Après tout, il était arrivé par un trou, il pourrait repartir par ce même trou !
Il s’approcha du mur à angle droit par rapport à celui par lequel il était arrivé, s’accroupit et sembla appuyer sa main gauche contre le mur, près du sol. Il se releva ensuite, leva la main au-dessus de sa tête et je vis ce qu’il faisait. Le tube qu’il tenait dans sa main gauche laissait sur le mur de brique une trace claire. Après avoir tracé une sorte de verticale, le voici qui traça ensuite une ligne horizontale avant de redescendre. Quand il se recula pour me laisser admirer son oeuvre, je pus reconnaître un rectangle du même type que celui que j’avais vu apparaître dans l’autre mur quelques minutes auparavant. Après m’avoir souri, il dit  :
« C’est une porte. Je dessine des portes. »
Puis il posa ses deux mains, à plat, sur le rectangle et le poussa. Il poussa ce morceau de mur. Et à l’endroit où le tube avait laissé une marque, se faisait maintenant une coupure nette. Nous vîmes l’autre côté, alors, d’un coup de main rapide, il envoya le morceau de mur se superposer à droite. Derrière. On ne voyait plus qu’un nouveau trou. Un trou rectangulaire dans le mur de brique.
« Tu vois, c’est simple, tu dessines une porte, puis tu la pousses ! »
C’était effectivement simple, en peu de temps, dont la majorité avait été dépensé à me parler, cet homme venait de détruire complètement le quatre-murs qui me protégeait. Son outil, son tube, était bien plus dangereux que tous les outils dont mes cauchemars avaient armé les malfaiteurs. Il pouvait entrer, passer les murs, sans effort, presque sans bruit. Je ne serai plus en sécurité nulle part. Plus jamais. Je ne pourrai jamais plus dormir sachant que les malfaiteurs avaient si peu de difficulté à contourner les murs.
« On continue ? » me demanda-t-il.
Et il disparut de l’autre côté du mur. J’avais envie de refaire les murs, là où ils étaient ouverts, de me rendormir, d’oublier ce qui venait de se passer. Mais quelle sécurité à refaire les murs si ce malfaiteur, et peut-être d’autres, pouvait les défaire aussi facilement ? Je me décalai pour voir l’homme étrange à travers le trou, la « porte » puisqu’il l’appelait comme ça. Il était déjà en train d’en dessiner une nouvelle. Il la poussa – c’était si simple – et disparut à nouveau de ma vision. Je ne bougeais pas. J’attendis. J’entendais de façon de plus en plus lointaine le bruit des murs qui s’ouvraient, des dizaines de murs qui s’ouvraient. Il s’était mis à chantonner, aussi, une chanson comme
« C’est moi qui ouvre les portes, c’est moi qui ouvre vos murs, attention, je passe, attention, ne restez pas derrière vos murs. »
Et je l’entendais s’éloigner. Mur après mur, porte après porte.
Je retournai à mes affaires, me chargeai, pris mon pistolet à la main et passai la première porte. Il n’y avait rien ni personne, juste trois murs, un couloir sur la droite et un trou dans le mur en face, un rectangle net comme les autres. Je décidai de suivre ce chemin, de toute façon je ne serai pas à l’abri tant que cette homme vivrait et dessinerait des portes… Avançant prudemment, le pistolet prêt à faire feu, je me glissai ainsi, porte après porte, derrière Celui qui faisait des portes. Soudain, la lumière augmenta dans la direction des portes. Sans comprendre pourquoi, je me mis à courir, à courir vers l’homme et la lumière.
Après une dernière porte, j’arrivais au bord d’une grande étendue d’eau et compris pourquoi la lumière y était si forte : L’étendue d’eau était si grande, les murs de l’autre côté si loin, qu’on voyait encore le soleil, pourtant si bas. Autour de l’étendue d’eau, de l’herbe, beaucoup plus d’herbe que je n’en avais vue depuis longtemps dans le labyrinthe. D’ailleurs ce quatre-murs dans lequel s’étendait l’étendue d’eau était le plus grand que j’avais vu. Je distinguais à peine tous les murs qui en formaient le pourtour. Avec le soleil couchant était apparue aussi une douce chaleur.
Il était là, allongé sur le dos, appuyé sur les coudes, le regard perdu dans l’eau, sifflotant. Il était à ma droite, je pouvais voir, toujours, le tube magique dans sa main. Il ne m’avait pas vu arriver, ni entendu. Quelle imprudence ! Je décidai de le tuer, là, près de l’eau, pour que personne, jamais, ne puisse entrer ainsi dans mon quatre-murs et me mettre en danger.

A suivre …

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