Le voyage d’Hermas 4 – Où la Dame dévoile son passé, et Hermas doit faire un choix

Nous sommes curieux de la vie des autres
Jusqu’à ce qu’ils disent dans quoi ils se vautrent.
Alors, nous les renions et les livrons aux autres
Ou bien les aimons et les faisons nôtre.

La Dame m’avait dit que nous allions maintenant à Hevel, une des plus grandes villes du continent, à plusieurs jours de marche de là. Je m’étais au départ fixé comme principe de respecter le silence de la Dame, notamment par rapport à ces tatouages qu’elle portait sur les joues. Je les regardais aussi longtemps et souvent que je le pouvais, faisant toujours attention à baisser le regard quand elle me fixait. J’essayais de deviner quelle forme d’esclavage cela pouvait être car même dans les mines, on ne faisait cela qu’aux esclaves fugitifs, ceux qui étaient difficile à mater.

Après trois jours de marche, la Dame avait remarqué mon manège. Je décidai alors de poser plus directement la question.

« Ma Dame, quelles sont ces marques sur vos joues ? »

« Tu le sais très bien Hermas : les marques de mon esclavage. »

« Mais quel esclavage ? Celui de l’empereur ? »

« Loin de là ! Il m’a au contraire accordé la liberté ! »

« Alors quoi ? »

Elle s’arrêta un instant. Des mouettes parcouraient le ciel, ce qui annonçait la proximité avec le port de Hevel. Elle raconta alors, d’un ton hésitant et honteux.

« Je ne suis pas une femme de chemins, habituée à dormir dans la poussière. Il n’y a pas si longtemps encore, je vivais dans la soie, je dormais dans le velours et je m’habillai de pourpre. »

« Où étiez-vous donc ? »

« A la Capitale, Ierosalam. J’étais la concubine d’un important personnage. Très important… Au point où j’en suis autant le dire : j’étais une des concubines de l’Usurpateur. »

« Du Maître ? »

« De l’Usurpateur. Mais oui, c’est du même dont je parle. J’aimerais bien te dire que je souffrais avec lui, mais la vérité, c’est que je jouissais d’un style de vie et d’un luxe qui est un rêve pour tous. J’avais à ma disposition toutes les richesses de la terre, les plus belles parures, et les musiciens les plus talentueux. En échange de cette vie de plaisirs, je devais simplement repayer l’Usurpateur en nature. Et il m’aimait, ou plutôt il aimait me prendre. »

J’en savais à présent plus que ce que je souhaitais. J’avais espéré qu’elle n’était que servante d’auberge, ou esclave de mine. Je me trouvais à présent mal à l’aise devant elle, à la fois parce qu’elle avait été grande dame, et en même temps qu’elle avait été dans un état humiliant.

« Un jour l’Empereur est venu, il est venu en personne jusqu’à Ierosalam. Il a rassemblé dans la cité des partisans, et pendant presque un an a formé sous les yeux même de l’Usurpateur une suite de fidèle. L’Usurpateur essaya de le corrompre, de l’intimider, de l’écraser : rien ne réussit. Au milieu même de sa cité, se promenait un homme qui pouvait le détruire lui et son pouvoir en une fraction de seconde. Puis un jour, l’Empereur proposa à l’Usurpateur un marché : il voulait libérer une femme dans son harem, pour en faire son épouse. Il cita mon nom, alors même qu’il ne m’avait jamais vu, et que je ne l’avais jamais désiré. L’Usurpateur voulut jouer au plus malin et réclama sa mort en retour. A sa grande surprise, l’Empereur accepta. L’Usurpateur resta stupéfait un instant, puis il profita immédiatement de l’aubaine, convoqua ses gardes et fit mettre à mort publiquement, dans un grand spectacle de souffrance, l’Empereur. »

« L’Empereur est donc mort ? Nous servons un mort ? »

« Attends. Après cela, l’Usurpateur me convoqua, alors que j’ignorais tout de cette histoire. Je m’attendais à ce que nous passions un moment ensemble comme il lui arrivait de temps en temps. A la place, il me fit ces horribles tatouages sur les joues, il m’arracha les cheveux, me brûla les bras et me lacéra le dos à coup de fouets. J’ai subi encore d’autres tortures que je n’ai pas besoin de te raconter. Puis il me jeta en prison en me disant qu’il n’avait jamais eu l’intention de me voir libre. »

« Et pourtant vous êtes là : que s’est-t-il passé ? »

« Le Défenseur est venu. »

« Celui qui s’est manifesté à la mine ? »

« Oui. Il est arrivé dans la prison, a fait fuir les gardes, fait dissoudre les portes et les chaînes par un simple regard. Et il m’a dit que l’Empereur était en vie, qu’il attendait que je le rejoigne, mais qu’avant je devais continuer ce qu’il avait commencé : rassembler des partisans pour le jour de son retour. »

« Et vous vous êtes lancée dans cette aventure juste parce que quelqu’un vous a dit qu’un mort est vivant ? »

« Cet homme –si c’est un homme- était d’une grande puissance, et je ne vois pas comment j’aurais pu douter de son témoignage. »

« Mais vous n’avez pas vu l’Empereur en vie ? »

« Je ne l’ai vu que lorsqu’il a été torturé. Pour le reste, je crois le Défenseur. »

« Mais moi, je ne l’ai pas vu ce Défenseur ! »

« Mais tu as mon témoignage. Si tu ne me crois pas, si tu ne veux plus me suivre, arrête toi donc à Hevel et vis ta vie d’esclave. Mais si tu veux la liberté et le repos, suis-moi, bien que je ne puisse pas te promettre que la prison ou la détresse nous soient épargnées. »

Puis elle reprit sa marche d’un air courroucé. Je pesais ces choses dans ma tête, le cœur indécis et les genoux faibles. Jusqu’ici, je n’avais fait que suivre par défaut cette femme, et je n’avais pas eu beaucoup d’autres choix : jamais je ne me serais arrêté à Sklavia, et la région n’était pas sûre pour moi. A Hevel en revanche, je pouvais vivre fondu dans la masse, et sans risques. La Dame en revanche, poursuivait un projet qui promettait de secouer les fondations de la terre, et il était plus que probable qu’elle ait à subir la colère du monde. Celui qui serait avec elle, partagerait son sort. Celui qui s’éloignerait d’elle, sauverait sa vie. Du moins sur le moment. Si elle disait vrai, je serais égorgé comme un traître au jour du retour de l’empereur. Si elle avait tort, je ne risquais rien d’autre qu’une vie de mendicité.

J’imaginais jusque-là qu’elle avait une solide raison d’accomplir ce projet. Mais je m’étais rendu compte dans notre conversation que sa mission n’était basée sur rien d’autre qu’un témoignage absurde, et que c’était sur la base d’un racontar –fut-il un racontar de sorcier très puissant- qu’elle s’apprêtait à subir le feu et la fer. Je n’étais plus sûr de vouloir l’accompagner, plus sûr du tout.

Entre ces pensées et le silence, nous arrivâmes aux portes de Hevel : des grandes portes rouges aux festonnages de bronze. Elles étaient grande ouvertes, et un fleuve de caravane et d’hommes y entrait. La Dame et moi firent profil bas, espérant pouvoir passer sans attirer l’attention, mais les sbires nous détectèrent avec une aisance surnaturelle. Une dague me piqua bientôt les côtes et trois grands gaillards encerclèrent la Dame, soudainement apparus depuis derrière un âne.

« Vous deux, suivez nous sans faire de vagues. »

Ils nous emmenèrent sur le côté, puis dans le corps de garde. Nous arrivâmes dans un bureau  austère, qui servait aussi d’arsenal, et qui était rempli d’autres gardes. Assis derrière le meuble, un capitaine hautain à la moustache fine nous dit :

« Je sais qui vous êtes, j’ai des ordres pour vous amener auprès du gouverneur. Suivez-nous. »

Puis il me regarda, surpris, et demanda à ses sbires :

« Qu’est-ce que cet homme ? Que fait-il là ? »

« Il nous as semblé être avec la femme, mon capitaine, alors dans le doute, nous l’avons pris aussi. »

« Il n’a rien à faire ici, à moins qu’il ne soit son serviteur. Femme, cet homme est-t-il avec toi ? »

La Dame ne répondit pas, elle me regarda simplement avec un regard froid. Je compris alors qu’elle n’allait pas répondre, qu’elle me laissait dire moi-même si oui ou non j’allais assumer de l’accompagner. La panique me saisit un instant.

Renier la Dame, et vivre libre dehors ? Ou bien la suivre, et subir ce qui adviendrait ?

Vivre puis mourir, ou bien mourir puis vivre ?

« Je suis avec elle. Je suis le serviteur de cette Dame » dis-je enfin. Et la Dame me sourit.

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