Feuilleton d'Hermas

Episode 10: où Hermas et la Dame commencent un rude entraînement, pour être pleinement eux-même

Au moment où les servants du donjon étaient venus nous chercher, nous étions déjà fin prêts. La Dame était magnifique dans sa robe blanche à brodures dorées, et j’avais eu le temps d’astiquer ma cotte de maille. Par réflexe, j’avais la main sur le pommeau quand ils rentrèrent.

« Maître Hermas, la dame Achamoth vous propose de vous entraîner avec maître Dùnatos, notre maître d’armes. Quant à vous, ma Dame, la dame Achamoth propose de s’entretenir avec vous. »

Je regardais ma dame, que je répugnais à laisser. Elle sourit et me fit un geste rassurant. Nous nous séparâmes donc à la sortie du donjon et j’allai dans la cour d’entraînement.

Le lieu où nous nous trouvions était paradoxal : c’était un avant-poste en ruine, mais ceux qui l’habitaient en faisaient une citadelle. L’équipement et les vêtements des habitants étaient en mauvais état, mais les personnes elle-même semblaient faites en acier blanc. Le donjon paraissait être réparé avec du bric et du broc, mais les soldats qui s’entraînaient avaient un professionnalisme hors pair. Le messager qui était venu nous chercher me laissa entre les mains du maître Dùnatos.

Dùnatos était un colosse aux cheveux blancs, au visage laid mais dont la carrure phénoménale semblait faire trembler la terre à chaque pas. Ses gestes étaient lents, non à cause de la maladresse mais à cause d’une énorme assurance qui se dégageait de lui. C’était le genre d’homme capable de jouer à la lutte contre les avalanches, de faire de la boxe contre les éboulements, ou bien d’aller faire son échauffement en pleine tempête. Il était peu causant, et je dû attendre qu’il ait fini une lettre courte mais qu’il mettait beaucoup de temps à écrire, étant visiblement beaucoup moins adroit avec une plume qu’avec une épée.

« Hm. Bon » fit-il enfin. « Achamoth m’a dit que vous aviez un bel équipement, mais pas le talent qui va avec ? »

« Il m’a été offert, mais je n’ai jamais combattu personne de ma vie. Pour tout vous dire, je crains que la peur ne me paralyse. »

« Le plus dur, c’est de vaincre sa peur la première fois. Après, on se rend compte que le danger est moins grand et plus maîtrisable que ce que l’on pensait, et on en redemande. Vous craignez la blessure jusqu’au jour où vous êtes blessés. Après, c’est du déjà-vu. »

Il regarda un instant les recrues qui courraient dehors.

« Donnez-moi votre épée un instant. » demanda Dùnatos

Avec crainte, je la lui donnais. Il la prit avec beaucoup de respect, en homme qui avait passé sa vie auprès d’elles. Il examina d’abord le fourreau et le pommeau, puis tira doucement la lame pour voir juste le début de la lame. Il remit dans le fourreau et me la rendit.

« Je confirme : cette épée a plus de valeur que vous. Mais ça peut s’arranger.  Qui vous a donc offert une telle petite merveille ? »

« Un puissant seigneur » dis-je, souhaitant éviter des questions inutiles sur le Défenseur.

« Et un connaisseur. Bien, on m’a demandé d’être votre instructeur en escrime. Je suis un maître exigeant, obstiné, et dur. Mais je vous ferai progresser comme personne. Acceptez-vous mon offre ? »

« Que puis-je faire d’autre ? Errer dans ce donjon qui sent l’humidité ? »

« Je vais prendre ça pour un oui. »

Et la suite fut comme il me l’avait promis : exigeante, opiniâtre et dure. Avant de me laisser toucher à une épée, il me soumit à des exercices physiques intense. En armure. Au bout du premier exercice, j’étais déjà en sueur et hors de souffle. Au deuxième, j’avais des étoiles qui dansaient devant les yeux. Au troisième, j’étais au sol, sans aucune volonté pour bouger davantage. Il s’assit alors à côté de moi, et prit une voix beaucoup plus douce que les insultes et invectives auxquelles j’avais eu droit jusque-là.

« Déjà fatigué, Hermas ? C’est pourtant comme ça dans tout domaine de compétence. J’en ai connu des citadins, qui détestaient tellement l’effort qu’ils végétaient chacun dans leurs lubies, et pensaient ainsi être sages, savants et forts. Pourtant, c’est au prix de bien des efforts que chacun accomplit son destin. Nul ne peut y échapper. »

« Oui, enfin, je suppose que la dame Achamoth n’a pas eu à suer en plein soleil sous une armure ! »

« Mon frère est rentré à l’Académie lui aussi. Les premières années, il a cru devenir fou et inutile, tellement on a consacré du temps à juste lui apprendre des dates, des noms, et des idées. Il pensait pouvoir acquérir la sagesse et la connaissance rapidement. Mais rien ne vient sans exercices, et les exercices ne sont pas efficaces s’ils ne font pas souffrir un peu. »

« Et donc si je souffre beaucoup, je progresse beaucoup ? »

« Hm. Non. Mais je ne veux rien risquer alors debout et recommence ton geste. Double ta vitesse ! »

Ainsi passa le reste de la journée. Dùnatos fut sur mon échine -parfois littéralement- en permanence, inventant sans cesse de nouveaux châtiments qu’il appelait exercice.  Vers le milieu d’après-midi, toutefois, il jugea que j’étais une loque devenu incapable d’obéir convenablement, alors il me congédia de façon malpropre. Mon armure me cuisait, s’incrustait dans ma chair et brûlait mes tissus. J’avais pris en horreur le métal dont elle était constituée. L’ombre du donjon, que je détestais le matin même, était d’une fraîcheur délicieuse. J’allais vers la salle des cartes, où nous étions arrivés la veille, et j’arrivai au milieu d’une conversation éclairante entre ma Dame et Achamoth, la maîtresse du donjon.

Je pris davantage le temps d’observer notre hôtesse. Elle ne portait pas comme la veille une armure cloutée, mais une robe de savante, quoique défraichie. De sa personne se dégageait un parfum de séduction certain, un charisme subtil qui vous faisait écouter cette femme, même lorsque vous étiez en désaccord. Son discours était comme le flot calme d’une rivière, apaisant et opaque, à vous faire oublier le temps et l’espace. Ses cheveux blancs lui donnaient un air de reine, que contestait seulement la beauté de ma dame. Elles semblaient être à la fin d’une conversation.

« C’est là votre vraie mission ma dame : » expliquait Achamoth « amener vos disciples à réaliser leur nature profonde, et leur offrir la libération de ce monde. »

« Mon époux a pourtant parlé de rassembler des partisans pour son retour… »

« Ce qu’il n’a pas précisé, c’est de quel genre de retour il parle. Or, les documents que je vous ai montrés prouvent bien qu’il ne s’agit pas d’un retour physique : il s’agit de s’affranchir de ce monde pour rejoindre le maître par un voyage astral, vers une forme supérieure d’existence. »

« Je ne me souviens pas que le Défenseur m’ait parlé d’un tel projet. »

« C’est parce que vous n’étiez pas encore prête à recevoir de telles connaissances. Il y avait d’autres priorités à l’époque. Si vous le souhaitez, demain nous en reparlerons davantage. Allez vous reposer, j’envoie de quoi vous restaurer. »

Les deux femmes se levèrent et se saluèrent. La dame me salua à peine, visiblement aussi fourbue que moi, bien que ce soit pour des raisons totalement différentes. Ce n’est pas avant notre appartement qu’elle ouvrit la bouche.

« Et bien Hermas, on dirait que Dùnatos a traité ton corps bien durement. »

« Tout comme Achamoth l’a fait avec votre esprit. »

« Ce sont des idées un peu difficiles à suivre et à admettre. Mais si elle a raison, cela change complètement ma façon de voir ma mission. Prends un lit pour ce soir, Hermas : tu ne vas pas passer trois mois à dormir en travers de ma porte. »

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