Vie de Félix, le magistrat romain qui jugea Polycarpe

Voici, donc, l’histoire du béni Polycarpe, qui, étant le douzième à être martyr à Smyrne (en comptant ceux de Philadelphes), occupe pourtant une place bien à lui dans la mémoire de tous les hommes, au point où on parle partout de lui, même parmi les païens. Il n’était pas seulement un enseignant illustre, mais aussi un martyr pré-éminent, dont nous aspirons tous à imiter le martyre, comme consistant avec l’évangile de Christ. En effet, ayant surmonté par la patience le gouverneur injuste, et acquis la couronne de l’immortalité, désormais avec les apôtres et les justes il glorifie joyeusement Dieu, et même le Père, et bénit notre Seigneur Jésus Christ, le sauveur de nos âmes, le gouverneur de nos corps, et le berger de l’église universelle à travers le monde. – Martyre de Polycarpe, chap XIX.

NdA: Les dialogues sont scrupuleusement copiés de l’original. Je vous invité à lire vous même le martyre de Polycarpe. C’est un texte court, très facile à lire, et très très édifiant.

Nous étions en l’an 155, à Smyrne en Asie mineure. Nous étions sous le règne d’Antonin le Pieux, l’apogée de toute l’histoire romaine, et la dernière belle période avant son lent déclin implacable. Félix Gaius Quintus Aurelianus Flavii était le magistrat en exercice à Smyrne. Devant lui paraissait Polycarpe, disciple de l’apôtre Jean, pasteur de Smyrne, fils du Dieu très-haut.

Félix était un homme aussi pieux que païen, un des derniers modèles du genre. Parmi tous ces contemporains qui traitaient les dieux avec légèreté comme s’il s’agissait de vapeurs, il était un des rares à croire encore à leur puissance. C’est par les dieux que Rome était devenue grande, et c’était par les dieux que Rome était devenue le Monde. Fâchez les dieux, et vous ruiniez le monde. Détournez vous des dieux, et vous pouviez aussi bien brûler vous-même la cité. Félix était parmi les derniers vestiges d’un monde ancien, un monde où rang, sang, race et dieux étaient les limites ultimes de tout homme, le fondement de leur identité. Un monde qui se dissolvait à chaque génération davantage depuis la mort d’Hannibal.

Et face à lui était un homme fait d’un métal semblable, mais qui appartenait à un monde encore à venir: Polycarpe de Smyrne, dont l’immortalité était sur le point d’être établie. Il ne se trouvait pas en Asie de serviteur plus fidèle des dieux que Félix. Il ne se trouvait pas en Asie de serviteur plus fidèle de Dieu que Polycarpe.

« Es-tu Polycarpe? »

« Oui. »

« Respecte ton âge,  jure par la fortune de César, rétracte-toi, crie : à bas les athées ! »

Alors Polycarpe jeta un œil sombre sur cette populace de païens massée dans le stade, et pointa sa main vers elle. Puis il soupira, et, les yeux levés au ciel, il dit : « A bas les athées ! » 

« Jure donc et je te libère, maudis le Christ ! »

« Si tu t’imagines que je vais jurer par la fortune de César, comme tu dis, en feignant d’ignorer qui je suis, écoute-le donc une bonne fois : je suis chrétien. Voilà quatre-vingt-six ans que je le sers et il ne m’a fait aucun mal. Comment pourrais-je insulter mon roi et mon sauveur ? Si le christianisme t’intéresse, donne-toi un jour pour m’entendre »

Félix n’était pas intéressé, mais irrité par l’obstination du chrétien il dit: «  Essaie de convaincre le peuple »

Polycarpe répondit: « Avec toi, je veux bien m’expliquer. Dieu nous demande de respecter comme elles le méritent les autorités et les hautes fonctions qu’il a lui-même instituées, du moment que cela ne nous porte pas préjudice. Mais ces gens-là ont trop peu de dignité pour que je défende ma foi devant eux « 

Félix était outré. Il fallait que cela cesse. « J’ai des fauves, je t’y ferai jeter si tu ne changes pas d’opinion ».

« Fais-les venir ! Quand nous changeons, nous, ce n’est pas pour aller du bien au mal. Nous ne consentons à changer que pour devenir meilleurs. »

« Je t’envoie au bûcher si tu ne crains pas les fauves. Apostasie donc ».

 » Tu me menaces d’un feu qui brûle une heure, puis s’éteint rapidement. Tu ignores donc le feu du jugement à venir et du châtiment éternel gardé pour les impies. Mais pourquoi tardes-tu ? Va, donne tes ordres ».

Félix avait passé en revue toute la panoplie des usages, il n’y avait guère que la crucifixion qu’il n’avait pas proposé. Il l’avait délibérément évité parce que son expérience avec les chrétiens lui montrait qu’ils considéraient ceci comme une récompense et non comme une punition. Mais aucune autre menace ne fonctionnait non plus. Félix avait horreur de l’obstination de Polycarpe: ne voyait-il pas à quel point elle était vaine, à quel point il était stupide de mourir pour vouloir rejeter les dieux? Ne voyait-il pas que le tartare lui était promis après que Jupiter ait jugé son âme? Ne voyait-il pas que Félix ne souhaitait pas sa mort, mais simplement son abjuration? Qu’y avait-il donc d’impensable à dire « A bas les impies »? Ah ces chrétiens! Les gens les plus butés et les plus stupides de la terre!

Il ne restait plus qu’à prononcer la sentence. La suite serait à peine contrôlée par lui.

« Polycarpe a confessé qu’il était chrétien! Polycarpe a confessé qu’il était chrétien! Polycarpe a confessé qu’il était chrétien! »

Il était chrétien. Il était athée. Il était ennemi de la cité, de ses dieux, de son peuple. Il était une enclave étrangère, une scorie de la société, une goutte d’acide dans l’argile, une abomination parmi les païens. La foule sortit dehors et cria:

« Voici l’enseignant de l’Asie, le père des chrétiens, et le profanateur de nos dieux, celui qui a enseigné à beaucoup qu’il ne faut pas leur sacrifier, ni leur rendre un culte. »

La foule voulait jeter Polycarpe aux lions, mais ce n’était plus la saison. Alors il fut brûlé vif. On l’attacha à un poteau, et Polycarpe pria sa dernière prière, que Félix n’entendit pas parce qu’il était trop loin, mais qui à coup sûr, était dirigé vers ce Chrestos impie qui infectait la société romaine. Qu’il prie donc, et voit ensuite l’impuissance de son dieu.

On alluma les flammes, et le brasier s’enflamma à grande vitesse. Alors eut lieu un prodige: les flammes s’écartaient du corps de Polycarpe, comme des vagues contre une proue de bateau. Alors que sous ses pieds brûlait toute la fureur du Tartare, Polycarpe était indemne et rayonnant au milieu. Physiquement rayonnant. Même l’odeur du condamné, qui d’habitude sentait le porc grillé de façon très forte, sentait ici l’encens et les épices précieuses. Félix fut secoué par le spectacle. Au bout de plusieurs minutes, voyant que décidemment Polycarpe n’allait pas partir ainsi, il ordonna au bourreau de l’achever à coup de dague. Ce qui fut fait promptement, et il jaillit de son flanc gauche une quantité de sang telle que les flammes sous lui furent éteintes.

Ainsi mourut Polycarpe. Et ainsi la vie commenca à se manifester dans l’âme de Félix.

Assailli de pensées violentes, le magistrat romain raccourcit sa journée et fit savoir qu’il ne pouvait pas se montrer en public. Il se retira dans sa chambre, barricada la porte, et dans le noir tâcha de donner du sens à ce qu’il venait de vivre. Polycarpe était un paria parmi les hommes. Et non seulement il avait embrassé volontairement cette destinée, mais les dieux, pourtant si avare de prodiges, lui avait assuré une mort magnifique. Polycarpe par son bûcher de honte avait eu une mort plus glorieuse qu’un général sur un champ de bataille.

Ce Chrestus qu’invoquait Polycarpe, était-il donc plus puissant que le Jupiter qui frappait les impies d’un éclair?

Le soir tomba, puis la nuit s’installa. Les pensées de Félix, loin de se calmer, devenait de plus en plus virulente. A présent, il était convaincu que le Dieu invoqué par Polycarpe était plus fort, et qu’il était en colère contre lui. Il tâchait de contenir le torrent de culpabilité qui le submergeait, et la peur qui lui prenait les entrailles à l’idée de vivre le feu de Polycarpe à la place du martyr. Puis la peur fut trop forte.

« Pitié, Dieu de Polycarpe, épargne-moi! Je serais chrétien si tu m’épargnes »

 

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