Sperenza (un conte classique d’Adolphe Ribaux) (avec la version audio)

Vous pouvez écouter cette histoire en version audio, lue par Cactus Ren (16 minutes). Bonne écoute !

Ce vieillard était un homme très savant. Toute sa vie avait été vouée à l’étude et à la méditation ; à l’âge où l’on ne songe d’habitude qu’à se distraire et à jouir, déjà il avait assigné un but à son existence, et rien ne l’en avait détourné, ni les plaisirs du monde, ni les séductions de la renommée.
Comme d’autres s’enferment en un cloître, il s’était enfermé dans son cabinet de travail et avait confiné son destin entre une bibliothèque et un encrier. Pendant plus de cinquante années il avait consacré son talent et ses forces à un livre ; chaque page de ce livre était le fruit de réflexions profondes, de patientes recherches. Avec la lenteur des sages, il avait élaboré cette œuvre, qui devait être un monument et sur laquelle il comptait pour faire durer son nom. Ce n’était ni un roman ni un poème ; c’était une œuvre de haute et sombre philosophie, une œuvre de bataille surtout, dirigée tout entière contre les vieux remparts de la foi. Un créateur et des créatures, des lois morales et une conscience, celui qui l’avait écrite niait tout cela. Dans la vertu et dans le crime, dans le majestueux langage de l’Océan, dans la splendeur des nuits d’été et la marche harmonieuse des étoiles, dans la vie et dans la mort, il ne voyait que le jeu inconscient de forces aveugles, et, proclamant la souveraineté de la raison, convaincu de l’utilité de ces désolantes doctrines, les étayant sur des bases qu’il jugeait inébranlables, il les avait résumées en ce manifeste mûri longuement, qui devait faire bruit dans le monde.
Et comme cet homme était doué des plus beaux dons, comme dans chacune des phrases de ce livre s’affirmait une érudition consommée, rayonnait une magie de style incomparable, le sceau du génie enfin — puissante devait être son influence sur les âmes et ineffaçable sa trace ici-bas… A ce labeur le vieillard avait tout sacrifié ; il avait oublié d’être jeune ; l’amour, l’argent, la gloire étaient restés sans attraits pour lui. Et il ne regrettait rien ; désormais sa tâche était accomplie, sa pensée inscrite dans le marbre — et, d’une main ferme, avec la satisfaction d’un rêve réalisé, et un sourire d’orgueil sur son visage couronné de cheveux blancs, le vieillard traça le mot fin au bas de son volumineux manuscrit…
Au même instant une hirondelle vint gazouiller sur le bord de sa fenêtre. « C’est le printemps ! » se dit-il. Depuis bien des années, enseveli dans sa bibliothèque, parmi les gros bouquins poudreux, il avait oublié la merveilleuse beauté des choses.
« C’est le printemps ! » A cette idée le désir le prit d’un peu de grand air et de repos. A la stupéfaction de sa gouvernante, il contremanda son déjeuner, et sans plus attendre, avec une sorte de joie enfantine, la joie des écoliers en vacances, il descendit dans la rue, pleine de la gaîté des beaux jours revenus. Une enfant passa près de lui, une petite marchande de fleurs, son éventaire plein de lilas épanouis, dont l’enivrante haleine fit battre plus vite le cœur du vieillard. « C’est le printemps ! » se répétait-il avec toutes sortes d’intimes et doux rappels de sa jeunesse lointaine. Maintenant que son œuvre était faite et atteint le but qu’il s’était proposé, il pouvait s’accorder le loisir de regarder autour de lui. Il décida donc que cette journée serait une journée de flânerie, sortit de la ville, prit au hasard le premier chemin qui se présenta, se trouva tout à coup à la lisière des bois. Là aussi le renouveau s’annonçait ; sur le bleu fin du ciel, les millions de petites feuilles nouvelles gazouillaient dans la lumière, les oiseaux ramageaient à l’envie, et partout, dans l’herbe et dans la mousse, s’épanouissaient les jonquilles d’or clair et les muguets au parfum pudique.
Jamais œufs frais, jamais poulet et salade verte ne parurent si bons que ceux dont le savant se régala dans une modeste auberge de banlieue, rendez-vous ordinaire des chasseurs et des paysans.
Puis il s’enfonça sous bois, où le léger couvert des ramilles laissait pleuvoir abondamment le tiède soleil, où des odeurs de sève montaient de la terre, où l’ivresse de vivre s’exhalait partout.
Il marchait depuis plus d’une heure, lorsqu’il aperçut un bûcheron assis sur le talus gazonneux qui bordait la route.
C’était un vieux, très vieux bonhomme, plus chargé d’années, plus ridé et plus pitoyable que le bûcheron de La Fontaine. Ses pauvres mains toutes parcheminées tremblaient comme des feuilles au vent, sa respiration était courte et pénible et ses sordides vêtements racontaient tout un poème de privations et de misère. A ses pieds un gros fagot de bois mort et d’épines était posé, qu’il venait, sans doute, au prix de quels efforts, de ramasser dans la forêt voisine.
— Ce fardeau est trop lourd pour vous, dit le savant en s’asseyant sur le talus, à côté du bonhomme surpris. A votre âge, ne pouvez-vous prendre quelque repos ?
— Et qui donc travaillerait à ma place, monsieur ?
— N’avez-vous pas d’enfants, pas d’amis, personne ?
— Je suis seul, et, à quatre-vingts ans sonnés, obligé de gagner ma vie. Si je ne m’étais traîné dans la forêt, à chaque éclaircie, mon foyer serait resté sans feu pendant ce dur hiver. Ce n’est pas, pourtant, que j’aie été un paresseux ; mais la chance ne m’a pas souri et la pauvreté sera jusqu’au bout mon partage. De quoi me plaindrais-je, d’ailleurs, tant qu’il me reste quelque force ? Et si la force disparaît, Dieu ne m’abandonnera pas, car il est juste et bon…
En ce moment, à l’extrémité de la verdoyante allée, une voiture surgit, traînée par deux magnifiques chevaux tout fiers sous leurs harnais de cuir neuf garni d’argent. Un cocher irréprochable conduisait cet attelage de luxe ; le valet de pied était placé derrière ; sur les coussins de la voiture un homme se prélassait, gras et souriant, le cigare à la bouche.
— Qui est-ce ? demanda le savant, comme la voiture passait rapide. Le connaissez-vous ?
Le bûcheron cita un nom.
C’était celui d’un financier plusieurs fois millionnaire, qui s’était enrichi aux dépens des autres ; on ne comptait pas ceux qu’il avait conduits au désespoir ; deux pères de famille, ruinés par lui, s’étaient tués. Et l’homme se vautrait dans l’insolence de sa richesse, estimé de beaucoup, jouissant de tous les bienfaits de la terre, et sans remords.
Si peu que les bruits du monde parvinssent jusqu’à lui, le savant n’était pas sans avoir entendu parler de ce personnage et de sa fortune maudite, érigée sur tant de désastres.

— Cet homme habite-t-il dans le voisinage ?
— Vous voyez d’ici son château au milieu des arbres ; ces forêts lui appartiennent et j’en ai été chassé hier, pour quelques branches sèches ramassées sans autorisation.
— Et vous parlez de justice, quand ce misérable triomphe et que d’honnêtes gens comme vous ont à peine de quoi manger !
— Je fais plus que d’en parler, monsieur ; j’y crois de tout mon cœur. Qu’elle ne règne pas en ce monde, c’est vrai, mais ce monde passera et la justice aura son heure. J’ai toujours haï le mal, et ma vie a été pauvre et difficile, tandis que d’autres, sans scrupules, nageaient dans les félicités. Mais je n’échangerais pas mon morceau de pain sec contre leur table abondamment servie, et ce n’est point d’ici-bas que j’attends ma récompense.
Et le petit vieux se leva. Il remit sur son dos le lourd fagot, sourit au savant ému, puis, touchant son bonnet de la main, s’éloigna d’un pas fatigué.
Le promeneur continua sa route. Bientôt il atteignit un vallon idyllique et paisible, où, parmi les pommiers et les saules, scintillaient au soleil les toits gris et le clocher d’un petit village. A cent pas des premiers chaumes, le cimetière, un étroit enclos, s’abritait entre quatre murs blancs.
La porte était ouverte ; le promeneur entra. Cet humble champ des morts était débordant de vie ; des touffes de primevères et de violettes égayaient chaque sépulture, les chèvre-feuilles et le cytise couvraient les croix de bois de leurs odorantes retombées, et, sur une aubépine toute neigeuse de fleurs, un merle chantait son hymne au printemps.
Agenouillée sur une petite tombe, une paysanne en deuil tressait de fraîches guirlandes.
— Vous avez perdu quelqu’un qui vous était cher ? demanda le vieillard en s’arrêtant près d’elle.
Elle interrompit son pieux travail et levant sur lui de grands yeux inondés de larmes :
— Mon enfant dort là, fit-elle, en désignant la petite tombe transformée par ses soins en un parterre de narcisses et d’anémones, — un enfant de dix ans, encore plein de santé à la saison dernière, et qui était toute ma joie. Il a été emporté en quelques jours, et je suis veuve et je n’avais que lui au monde.
— C’est affreux, les enfants qui meurent, lorsque tout l’avenir leur semblait promis !
— Affreux ! Oui, pour nous qui restons ; mais eux sont les privilégiés. Oh ! je me suis révoltée, d’abord, je ne pouvais accepter l’épreuve… Je l’accepte maintenant et, le pourrais-je, je ne voudrais pas rappeler sur cette terre de souffrances et de luttes, celui que le Berger fidèle a reçu dans son bercail… Du reste, nous ne sommes point séparés ; je viens ici chaque jour, je lui apporte des fleurs, je lui parle, il me répond, oui, il me répond, et mon tour arrivera d’aller le rejoindre là-haut.
Et l’on eût dit que, dans l’espace immense, elle voyait passer des ailes d’anges… Puis elle se remit à orner le tertre du petit mort, tandis que, sans rien ajouter, mais troublé de plus en plus, le promeneur s’éloignait du côté du village.
Les laboureurs étaient au travail dans leurs courtils ; les fontaines murmuraient d’allègres refrains ; sur les fumiers pépiaient des légions de poules aux crêtes rouges.
Assise au seuil d’une chaumière, une femme se tenait immobile, les mains croisées sur ses genoux, un voile épais lui couvrant tout le visage.
Le vieillard s’approcha, pour s’informer du chemin.
— Tout droit devant vous, monsieur, et ensuite à droite, à travers la forêt.
— Vous êtes malade ? demanda-t-il.
— Oui, dit la femme, de la même voix tranquille et douce.
— Eh bien, voici le printemps, qui va vous guérir.
— Voici le printemps, c’est vrai, mais rien ne me guérira, monsieur. C’est un cancer qui me dévore ; on a tout essayé, j’ai passé des années entre les mains des médecins, je me suis soumise aux traitements les plus redoutables ; tout a été inutile ; ce mal ne pardonne pas, et il n’a fait qu’empirer d’année en année, de mois en mois, presque d’heure en heure. J’étais belle comme l’aube du jour, bien des admirations se sont élevées sur mon passage, beaucoup de femmes m’ont enviée. Et maintenant j’inspire le dégoût à ceux qui m’aiment le plus, le chancre horrible m’a déjà rongé la moitié de la face, il s’attaque aux yeux maintenant, je serai aveugle demain, — et si je découvrais mon visage, c’est une pourriture qui vous ferait peur.
— Pauvre femme ! dit le savant, quelle vie doit être la vôtre… la mort vaudrait mieux !
— Elle ne m’oubliera pas, monsieur, et ce sera la délivrance. Etant fillette, par un jour d’avril chaud et bienfaisant comme celui- ci, j’aperçus sur le chemin une petite chose noire qui remuait ; c’était une chrysalide ; comme je la prenais dans ma main, je la vis tout à coup se fendre, éclater comme la coque d’une châtaigne mûre, et, vêtu de pourpre, pareil à une fleur de grenadier qui aurait pris l’essor, le papillon en sortit radieux et s’envola dans l’azur vermeil… Jamais ce miracle de vie ne s’est effacé de mon souvenir ; et dans ma souffrance, dans mon humiliation, j’y pense sans cesse…Je suis maintenant la misérable chrysalide, la petite chose noire qui se traîne sur la terre ; mais le jour viendra où je pourrai ouvrir aussi mes ailes.
L’infortunée se tut et ramena plus avant le voile épais sur son visage.
Le promeneur reprit sa course, tête basse, et le cœur lourd.
L’écarlate du soir emplissait l’horizon, le gazouillement des nids amoureux s’était assoupi ; la première étoile, couleur de perle, venait de se lever. Le savant redescendit vers la ville énorme qui, là-bas, sur un fond d’incendie, découpait ses dômes et ses tours. Il rentra dans son cabinet de travail, où la lampe était allumée, retrouva son encrier, sa bibliothèque, et, sur son bureau, le manuscrit du livre achevé, de la grande œuvre à laquelle il avait consacré ses veilles, sa force, le meilleur de sa vie, et qui devait faire durer à jamais son nom.
Et voilà qu’en parcourant ce manuscrit dans lequel, quelques heures plus tôt, il mettait tout son orgueil, voilà que le vieillard sent une intolérable angoisse fondre sur lui, comme le vautour fond sur sa proie. Certes, il ne répudie rien encore de ses mornes doctrines : l’âme immortelle, l’enfer où vont les méchants, le ciel où vont les justes, ce soir comme hier et comme demain, demeurent à ses yeux illusions et mensonges. Mais quelque chose pourtant s’est éveillé en lui ; il a, pour la première fois, le sentiment de sa faiblesse, et juge moins solide l’édifice si laborieusement construit de ses négations. Un souffle d’au delà vient de passer, et qui pourrait dire les germes que répand en chemin le vent du ciel ? Le vieillard, peut-être, sera un ouvrier de la onzième heure. Et déjà ces prétendues illusions, déjà ces prétendus mensonges, contre lesquels il a combattu toute sa longue existence, lui semblaient valoir mieux que l’atroce vérité dont son livre va le faire l’apôtre, puisqu’ils aident à supporter l’injustice, le deuil, la maladie, puisqu’ils donnent la force aux faibles, la résignation aux affligés, la consolation à tous ceux qui souffrent. Et le négateur acharné s’effraie en songeant aux ravages que fera ce livre, aux malheureux en qui il détruira la foi, et. qui, pour l’avoir lu, mourront sans croire à aucun réveil. Pour la première fois, il sent peser sur lui une responsabilité redoutable, et en frissonne et s’épouvante.
Et voilà que dans la cheminée tombe une feuille du manuscrit, puis une seconde, puis une troisième, et d’autres encore et d’autres toujours, jusqu’à ce que le feu ait tout consumé. Le savant ne publiera rien ; sa voix restera muette à jamais — il vient de comprendre qu’il y a un crime plus odieux que de voler au prochain ou l’argent ou la vie : c’est de détruire en une seule âme d’homme la moindre parcelle de son espérance.

Adolphe Ribaux

Adolphe Ribaux (1864-1915) était un écrivain de la Suisse française. Il a publié son premier recueil de poèmes Feuilles de Lierre en 1882, bientôt suivi de Vers l’Idéal (1884) et de nombreux autres.
Il a écrit également plusieurs textes en prose (contes, nouvelles et même romans) : Contes de Printemps et d’Automne, Le Noël du vieux Wolf, L’Amour et la Mort (roman)...

File:Rembrandt Harmensz. van Rijn - Portrait of an Old Man in Red.jpg
Portrait d’un vieil homme en rouge (1652-1654), Rembrandt

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