Giuseppe Pizzoli (nouvelle historique)

Giuseppe rampait.

Il rampait dans le boyau étroit, sa blouse salie dans la poussière humide, son casque raclant la pierre. Il progressait avec peine, tenant son pic d’une main et de l’autre l’indispensable lampe de mineur. Son corps longiligne lui permettait de se faufiler dans les goulots les plus serrés. Des enfants l’accompagnaient quelquefois dans ce pénible labeur, car la loi autorisait encore les jeunes gens à travailler dès l’âge de quatorze ans.

Enfin, après deux heures passées à plat ventre à dégager les précieuses gaillettes, il avait atteint la galerie principale du niveau 975. Il allait enfin travailler debout, pouvoir déployer son thorax et ouvrir en grand ses poumons. Respirer, enfin. Respirer ! Respirer la poussière du charbon ! Comme il lui manquait, l’air pur et tiède de ses Pouilles natales ! Il entendait autour de lui les vieux collègues tousser et cracher. Il savait que son tour viendrait fatalement, les parois de ses bronches allaient se couvrir, comme d’un ignoble crépi, de cette boue noire. La silicose, l’inévitable maladie du mineur, le tuerait un jour. Il tira un étui de sa poche et se servit une pastille. Pour d’évidentes raisons de sécurité, il est interdit de fumer dans la fosse, les travailleurs compensaient donc leur manque de tabac par cette sorte de confiserie.

Enfin ! Voici l’heure bénie du casse-croûte ! Pas question de remonter à la surface et de se restaurer à la cantine. Chacun s’installe où il peut et tire son briquet de sa musette. Alors que tout le monde mord à pleine dent, Giuseppe semble en contemplation silencieuse devant son sandwich. Puis il se décide à manger. Tout en mastiquant, il profite de ce court moment de répit pour lire dans un opuscule extrait de sa poche. On peut en lire le titre : Vangelio secondo Giovani.

« Et le voilà parti le nez dans son bréviaire ! » lui lance Pietro. Habitué à ce genre de sarcasme, Giuseppe continue à lire sans répliquer.

Doté d’une corpulence remarquable, Pietro sait profiter de sa taille et de sa force pour persifler ses camardes sans craindre la moindre riposte. Giuseppe est généralement la plus fréquente cible de ses moqueries et les autres mineurs, de temps en temps, lui en remettent une couche, mais il est semblable à un canard. La pluie roule sur ses plumes.

Il est vrai que pour ses camarades, il faisait l’effet d’un drôle d’oiseau. Tout le monde avait remarqué son rituel, sa prière silencieuse avant son repas, et son habitude de lire un passage de La Sacra Bibbia dès qu’il avait un instant de liberté. Pourtant, ses collègues eux aussi sont croyants, mais lui, il n’est pas un paroissien normal. On ne le voit jamais faire un signe de croix ni plonger les doigts dans un bénitier. On dit de lui qu’il n’adresse jamais de prière, ni à Marie ni à Joseph. D’ailleurs, on ne le voit jamais avec eux, le dimanche à la messe. Il fait ses dévotions chez lui, tout seul, avec sa femme et ses deux enfants.

Les mineurs reprennent le travail. Tout en piochant, il pense à son pays natal. Comme elle lui manque, son Italie ensoleillée ! Comme il lui manque, son village de Casarano, au talon de la botte ! L’aridité de ses collines, les olives mûrissant au soleil, la Méditerranée si proche qui offre son eau si transparente et son vent si doux !

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Giuseppe est rentré chez lui. Il se lave dans le demi-tonneau qui sert de baignoire à toute la famille, il regarde dans un miroir de poche son visage ravagé, enlaidi par la fatigue, cette gueule noire souillée par la sueur et le charbon. Il ne peut s’empêcher de penser à ce jeune homme si séduisant, à la figure bien propre, au sourire éclatant qu’il avait vu un jour au village, sur une affiche, ce jeune garçon dans un habit de travail impeccable, armé d’une lampe de cuivre neuve, coiffé d’un casque reluisant. Dans le décor s’alignaient d’agréables petites maisons de brique, toutes identiques, aux fenêtres garnies de géraniums, dominées par un géant de fer, un chevalement qui semblait n’avoir jamais servi et avait l’air de l’attendre pour se mettre en mouvement. Et ce slogan : Il Belgio ha bisogno di te !

Dix ans après la fin de la guerre, l’Italie ne s’était toujours pas relevée et le pays s’était considérablement appauvri, surtout le sud, plus encore sa province natale. La Belgique, au contraire, devenait riche en raison de ses inépuisables ressources minières, mais la main-d’œuvre lui manquait. La main-d’œuvre étrangère est en principe moins chère. Les compagnies de charbonnage entreprirent donc une grande campagne de recrutement, ciblant en particulier l’Italie du sud où sévissait la misère. Les charbonnages belges promettaient aux immigrants des avantages inespérés : d’abord un bon salaire, un logement décent, les allocations familiales, la sécurité sociale, les congés payés, en bref, le confort et la sécurité.

Giuseppe qui, comme beaucoup d’habitants de son village, ne mangeait pas tous les jours à sa faim et désespérait de voir sa femme et ses enfants maigrir, ne perdit une seule minute pour se rendre à la mairie de Casarano s’emparer du précieux formulaire. Il le déposa à la poste le jour même.

Quelle joie au village quand il reçut une réponse positive ! On déboucha pour la circonstance une vieille bouteille de chianti. Giuseppe s’était vu attribuer un logement et un emploi à la mine du Bois du Cazier, à Marcinelle, près de Charleroi.

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Notre ami, tout excité à l’idée de découvrir un pays inconnu, mit pour la première fois de sa vie les pieds à la bibliothèque municipale. Il y trouva ce qu’il cherchait : un livre illustré sur la Belgique. Son regard s’arrêta longtemps sur une photographie de la Grand-Place de Bruxelles, son imagination aussi. Il comparait à la modeste mairie de Casarano le somptueux Hôtel-de-Ville à la gracieuse flèche ciselée comme une tour de cristal. Aussi admiratif qu’un enfant devant un sapin de Noël, il voyait ces maisons historiques, sculptées, dorées, ornées. Quelle différence avec les maisons de son village, recroquevillées sur la colline, mal crépies, tassées les unes sur les autres ! Il se coulait dans la vie de ces opulents maîtres drapiers.

Le rêve devient réalité. Tout exaltés à l’idée de la terre promise, Giuseppe et sa famille prennent pied sur le quai de la gare de Charleroi, car l’avion est au-dessus de leurs moyens.

Il pleut.

Une navette les conduit jusqu’à leur nouvelle résidence.

Il pleut toujours. L’Italie est un pays ensoleillé, la Belgique l’est beaucoup moins.

L’autocar côtoie quelques beaux quartiers, puis il traverse Marcinelle. Les voici enfin à destination.

Déception !

Il semble qu’on ait stocké des caisses dans ces maisons avant d’y avoir stocké des hommes. Alignées le long d’une interminable rue sale et pavée, ce sont des tunnels de tôle ondulée, fermés à chaque extrémité par un mur de briques noircies, mal ajustées, des hangars au sol de ciment, humides, mal isolés. Quel Diogène aurait aimé y habiter. Mais Guiseppe ne perd pas courage. Il va travailler dur, il pourra économiser pendant quelques années, et puis, il rentrera au pays et se fera construire une jolie maison dans les montagnes.

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Giuseppe rampe, il rampe toujours, mais il a le cœur gai. Il a compris qu’il devra travailler toute sa vie dans la mine et que ce n’est qu’à la retraite qu’il achètera la maison dont il rêve, mais il a déjà mis assez d’argent de côté pour prendre l’avion et passer quatre semaines loin du charbon, au bord de l’Adriatique. Ah ! les vacances ! Il les a bien méritées.

Il devrait déjà y être, en vacances, lui pêchant, sa femme bronzant sur le sable, ses enfants pataugeant dans leur canard pneumatique, mais il ne sait pas dire non.

« Pizzoli, lui avait dit le porion, nous avons un petit problème, Kowalski s’est cassé une jambe, il en a au moins pour deux mois d’arrêt de travail et son remplaçant ne sera sur place que jeudi. Est-ce que ça vous ennuierait beaucoup de reporter vos vacances de quelques jours, jusqu’à mercredi ? Cela nous arrangerait, et cela arrangerait surtout vos camarades, car avec deux bras en moins, il faut travailler plus. »

Giuseppe Pizzoli accepta, bien plus par compassion pour les autres mineurs que pour satisfaire son contremaître.

Il met beaucoup de cœur à l’ouvrage et se montre remarquablement productif, ce matin-là, car voici enfin ce mercredi tant attendu : le mercredi 8 août.

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« Vous ne trouvez pas qu’il fait chaud ?

– C’est parce que tu travailles trop, répond Pietro. Je sais que tu pars en vacances demain, mais ce n’est pas une raison. Calme-toi un peu !

– Et cette odeur ! Vous ne sentez pas comme une odeur ?

– Ça sent la fumée.

– Je n’aime pas ça du tout. »

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À l’étage 975, Antonio Iannetta, l’encageur, pousse, comme à son habitude, les berlines vides hors de la plateforme et les remplace par des pleines. Quand l’opération est terminée, il prévient son collègue en surface, par un signal convenu, que tout est en ordre et qu’il peut remonter l’ascenseur.

Ce matin-là, alors qu’il introduit le dernier wagonnet dans la cage, celui-ci, mal équilibré, déraille. Le voilà coincé, deux roues dans la cage, deux roues dehors. « Accidenti ! » s’écrie Antonio. Il secoue la berline, il la pousse, il la tire. Rien à faire !

« Là-haut, ils attendront. Il faut que je me débrouille de cette affaire-là ! Mais qu’est-ce qu’il fabrique, là-haut ? Il est fou ! »

Sans qu’aucun signal ait été donné, la cage remonte. L’arrière du wagonnet dépasse toujours. Il ne passera pas ! Il accroche au passage toute l’installation, sectionnant fils électriques et conduite de gaz. Des gerbes d’étincelles jaillissent, le gaz s’enflamme, la poussière de charbon s’embrase.

« Scappi ! Scappi ! Veloce ! »

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Ils étaient donc six dans cet écart de la galerie 975 : Giuseppe, Pietro le moqueur, Lorenzo, René, le seul Belge de l’équipe, Giorgio et Luigi, le garçon de quatorze ans. L’odeur de fumée devient vraiment inquiétante.

« Il faut remonter avant que ça tourne mal, » dit Lorenzo.

Il décroche le téléphone d’urgence.

« Pas de tonalité ! Rien ! Si ça se trouve, les fils ont fondu.

– Alors, il faut nous débrouiller seuls. Vite, à la cage !

– C’est de là que vient la fumée.

– Alors, passons par le goulot. Il y a une autre galerie de l’autre côté.

– Pietro ne passera pas. On ne peut pas l’abandonner.

– Alors, courons dans cette direction, et prions la Sainte-Vierge pour qu’il y ait un refuge.

– Moi, je préfère prier Gesù. Pas d’intermédiaire, répond Guiseppe.

Pas le temps de discuter théologie ! Courons ! »

Et ils courent, ils courent le long d’interminables souterrains. Dix minutes ? Une heure ? Cent mètres ? Un kilomètre ?

« Je vois comme une lueur, là-bas.

– Un puits d’entrée d’air ?

– Allons voir.

– Dieu nous a entendus !

– Grazie Madona ! »

En effet, il y avait un puits au fond de cette ténébreuse galerie, et, comme placé à leur disposition par la providence, un cuffat. C’est une sorte de grand chaudron suspendu à un treuil. Il sert à remonter la terre des puits en construction. Il peut aussi descendre et remonter des hommes, mais cet ascenseur de fortune, bricolage provisoire, n’est pas guidé par des rails et tournoie dans un sens et dans l’autre pendant le voyage, mais les mineurs ont acquis une technique pour en maîtriser le mouvement.

« On ne saurait rentrer à six, dans ce bazar, dit René. On sait tenir à trois, à quatre en se serrant un peu, et avec Pietro, on va se serrer beaucoup.

– Que Pietro se place bien au milieu, pour l’équilibre, répond Giuseppe. Luigi, monte sur les épaules de Pietro et tiens-toi bien à la chaîne.

– Mais j’ai peur.

– Tout ira bien, mon garçon. D’ici une demi-heure, vous serez à l’air libre.

– Mais toi, Giuseppe, réplique Pietro, tu vas rester en bas ?

– Je reste en bas et je prie Gesù. D’ailleurs, je te conseille d’en faire autant. »

Tout en parlant, il puise dans sa poche son vieil Évangile tout écorné et le lui tend.

« Tiens, prends mon bréviaire. Il pourra te servir.

– Si nous en sortons vivants, je ne me moquerai plus de ta foi. C’est elle qui te donne ce courage et cet altruisme.

– Surtout, n’oubliez pas de me renvoyer l’ascenseur. »

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Le mineur actionne la manœuvre. Le cuffat s’élève péniblement dans un crissement de ferraille. Il s’éloigne. Il disparaît. Guiseppe espère et prie. À nouveau cette odeur de fumée, de plus en plus forte. L’incendie se rapproche. L’homme place un mouchoir sur son nez. Solution dérisoire. Il se met à plat ventre. Le mécanisme se tait. Puis il grince à nouveau. Le cuffat redescend. Sera-t-il encore temps ?

La fumée a envahi tout l’espace. Giuseppe tousse. De plus en plus fort. Il voit un faisceau d’étincelles autour de lui. Il suffoque. Le chaudron s’immobilise enfin. Il est trop tard.

La noire fumée de la mort enveloppe son corps. La blanche lumière de la vie enveloppe son âme. Il entend une voix qui l’appelle.

« Giuseppe ! Bon et fidèle serviteur ! Entre dans la joie de ton Maître. »

›

Ce mercredi 8 août 1956, deux cent soixante-deux mineurs, presque tous italiens, périrent dans l’incendie du Bois du Cazier, à Marcinelle.

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© 2017 Lilianof

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