La littérature et l’esprit chrétien, par Eugène Bersier

Vous pouvez télécharger cet article au format Pdf

En publiant cet article de 1857 d’Eugène Bersier, d’une longueur qui correspond assez peu aux standards des articles de blog, nous nous sommes demandés s’il était adapté pour notre site. Mais une lecture attentive nous a persuadés que ce  texte était fort riche et très pertinent malgré son âge. Cactus Ren nous en fait un commentaire très éclairant :

Il serait tout de même dommage qu’un article si générateur de réflexion, et si original, restât sans commentaires ; cela ne rassurerait guère sur l’actualité du reproche que son auteur adressait déjà aux protestants-évangéliques de son temps, à savoir cette défiance atavique à l’égard du Beau et de l’Art. Que répondrons-nous donc à Bersier, un siècle et demi plus tard ? Lire la suite

 I

La recherche du beau a rencontré de tout temps et dans toutes les fractions de l’Eglise chrétienne des adversaires déclarés. Ils ont ouvertement proscrit ou tout au moins sourdement dénigré l’art et la littérature, qui sont l’expression la plus directe de cet éternel besoin de l’âme humaine. Aux premiers jours du christianisme comme à notre époque, dans le camp des puritains comme dans celui des jansénistes, des voix saintes et respectées ont condamné tour à tour la poésie ou la peinture, la musique ou l’éloquence. Disons un mot de ce débat qui tient à des questions fondamentales ; et qui, sous une forme ou sous une autre, se reproduit à chaque instant.

Aux premiers jours du christianisme comme à notre époque, des voix saintes et respectées ont condamné tour à tour la poésie ou la peinture, la musique ou l’éloquence.

Les ennemis de l’art ou de la littérature appartiennent à deux classes distinctes qu’on ne saurait confondre sans injustice. Les premiers sont les esprits utilitaires. Ils abondent à notre époque, dans ce siècle de progrès matériel, qui aime à s’appeler positif (comme si l’esprit était moins positif que la matière !). Si quelque œuvre d’art vient frapper leurs yeux, l’ébranlement passager qu’elle produit dans leur imagination s’arrête au brusque contact de la réflexion.

A quoi bon ? demandent-ils, les uns avec un dédaigneux sourire, les autres avec l’anxieuse sollicitude qu’éveille en eux le sentiment de besoins bien plus réels et bien plus pressants. Un jour, à Béthanie, une pécheresse éperdue et tremblante s’approcha du Sauveur des hommes, et, brisant un vase d’albâtre, répandit sur la tête du Christ un parfum de grand prix. En présence de ce touchant spectacle, il y eut des cœurs qui restèrent insensibles, il y eut, des voix qui dirent aussi : A quoi bon ? Quel est le but de cette perte ? Notre Maître a-t-il besoin de ce parfum, ne l’eût-on pas mieux honoré en en donnant le prix aux pauvres ?. . . Mais le Christ, avec son accent de divine tendresse : « Pourquoi, dit-il, lui faites vous de la peine ? Elle a fait ce qui était en son pouvoir. . . » Et quand, au lieu de l’urne de Madeleine, c’est l’âme d’un Fra Angelico ou d’un Racine qui se brise aux pieds du Seigneur en exhalant ses parfums d’art ou de poésie, qui donc osera prétendre que le Seigneur la regarde avec dédain ? qui donc oserait répéter encore : « A quoi bon ? »

On le dit cependant, on le répète. C’est au nom des pauvres aussi, au nom des souffrances de toute espèce qui nous entourent, qu’on déplore les trésors d’intelligence, de temps ou de sentiment, dépensés, croit-on, en pure perte dans la recherche ou l’admiration de l’idéal. Une défaveur secrète s’attache à qui prétend que le beau est un besoin de l’âme humaine que nul n’a droit de dédaigner. Ce n’est pas que les utilitaires chrétiens dont nous parlons proscrivent absolument l’art ou la poésie. Il en faut bien un peu, pensent-ils, pour l’agrément ou la commodité de la vie humaine.
« Un peu de peinture, si toutefois la photographie ne nous suffit pas, un peu de poésie pour rimer nos cantiques, et encore la forme en est-elle chose fort indifférente. Une saine doctrine en vers bien précis, voilà l’essentiel ; et, pour le menu de la vie ordinaire, une bonne prose animée d’un bon esprit, voilà, pensent-ils au fond, le bagage d’un vrai chrétien. » Aller au delà, se préoccuper d’une forme idéale, c’est temps perdu ! Sacrifier à l’esthétique, c’est sacrifier au malin. L’impitoyable A quoi bon ? reparaît sur leurs lèvres. Il faut avouer qu’il est difficile de leur répondre. Evidemment l’art ne sert à rien. On prétend même que c’est là ce qui le rend sublime !
Mais au-dessus des esprits utilitaires qui dédaignent le beau faute de le comprendre, il y a les âmes saintes qui le proscrivent parce qu’elles le redoutent. Cette proscription est au fond un hommage. Haïr est quelquefois une manière d’aimer. Craindre l’art ou la poésie, c’est montrer au moins qu’on en a senti la puissance et la séduction.

Haïr est quelquefois une manière d’aimer. Craindre l’art ou la poésie, c’est montrer au moins qu’on en a senti la puissance et la séduction.

Dans Augustin damnant sans pitié Virgile, je reconnais l’écolier pleurant au récit de l’amour de Didon. Aussi bien l’art et la poésie aiment de pareils ennemis et viennent souvent inspirer ces bouches qui les condamnent. Quel est cet homme qui, du haut de l’aréopage, parle du Dieu inconnu dans une langue qui sent l’étranger, mais dont l’austère et noble éloquence émeut le plus délicat des peuples ? Quel est cet homme qui, pour prendre congé des chrétiens d’Ephèse, sait trouver des accents qui nous touchent encore aujourd’hui ? C’est le grand contempteur de l’éloquence humaine, c’est saint Paul qui se raille des beaux parleurs que la Grèce admire et de leurs démonstrations pathétiques. Quel est cet écrivain qui fait vibrer avec tant d’éclat une langue de fer, le latin de la décadence, et dont la sombre énergie servira quinze siècles plus tard de modèle à Bossuet ? C’est Tertullien, l’implacable adversaire de l’art et de la beauté mondaine. Qui donc a écrit ce livre merveilleux des Confessions, ces tableaux d’une poésie simple, pure et sereine où les teintes austères du christianisme se mêlent avec tant de charme aux chaudes couleurs du Midi ? C’est saint Augustin, qui reprochait à Virgile les larmes que l’Enéide lui faisait répandre. N’est-ce pas à Port-Royal qu’Esther et Athalie ont été rêvées ; à ce Port-Royal qui redoutait d’un saint effroi les séductions de la beauté ? N’est-ce pas là aussi que Philippe de Champagne a tracé ce tableau des Deux sœurs du Saint-Sacrement, dont l’angélique expression fait penser au ciel même ? N’est-ce pas le plus farouche des puritains qui a dépeint la félicité de l’innocence et les joies du premier hymen dans un style d’une idéale pureté ? Ne se raillait-il pas de la poésie, celui qui écrivait cette pensée plus belle qu’une strophe d’Orphée :
« L’homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant, » et cette ode admirable (car quel autre nom lui donner) où la grandeur du Christ paraît plus glorieuse que celle des A rchimède et des Alexandre ? Oui, ces grands artistes, ces grands poètes sont nés dans des partis qui proscrivaient l’art et la poésie. Ainsi, par une noble vengeance, l’imagination allumait sa flamme sacrée dans l’âme de ceux-là mêmes qui voulaient renverser son autel.

II

N’importe ! Cette opposition de tant de chrétiens à la recherche de l’idéal esthétique doit avoir sa raison d’être. Cherchons-la donc. Entrons dans leur pensée, et soyons prêts à nous convertir au vandalisme même, si le vandalisme est la vérité. Le premier danger que redoutaient sans doute ces âmes saintes, c’est l’étude de la passion qui fait le fond même de la littérature. Le christianisme est venu pacifier l’âme ; il veut en faire le sanctuaire de la Divinité. Mais est-il possible de dépeindre la passion sans en être ému soi-même ; de la rendre éloquente sans s’y associer au moins un moment ?

Mais est-il possible de dépeindre la passion sans en être ému soi-même ; de la rendre éloquente sans s’y associer au moins un moment ?

Prenez la passion la plus sainte, la plus idéale. Pour en faire admirer la beauté, il lui faut opposer la passion coupable : et comment étudier celle-ci, comment s’approcher de cette flamme épaisse et toujours agitée, sans qu’elle altère la transparence d’une âme qui doit réfléchir le ciel ? Une pureté trop parfaite siérait mal au héros d’une pièce. « C’est un mauvais sujet pour le théâtre, dit Corneille dans la préface de Théodore, qu’une chrétienne vierge et martyre. » Corneille a raison ; une âme fermée aux passions humaines ne saurait être absolument tragique ; mais la passion fidèlement représentée exerce un charme tout-puissant. Racine nous émeut par le tableau de Phèdre incestueuse ; Milton nous fait admirer Satan lui-même. Ajoutez à cet ébranlement que produit dans notre imagination la passion coupable, le charme plus séducteur encore de la passion délicate.

Laissons parler ici Pascal lui-même : « La comédie, dit-il, est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu’elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l’amour : principalement lorsqu’on le représente fort chaste et fort honnête. Car plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d’en être touchées. Sa violence plaît à notre amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets que l’on voit si bien représentés ; et l’on se fait en même temps une conscience fondée sur l’honnêteté des sentiments qu’on y voit, qui éteint la crainte des âmes pures, lesquelles s’imaginent que ce n’est pas blesser la pureté, d’aimer d’un amour qui leur semble si sage. Ainsi l’on s’en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l’amour, l’âme et l’esprit si persuadés de son innocence, qu’on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l’occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu’un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l’on a vus si bien dépeints dans la comédie. »

Je sens tout le poids de cette objection, mais je crois qu’elle prouve trop, et que c’est ce qui l’affaiblit. Remarquez que ce jugement, d’ailleurs si fin, de Pascal, porte au fond contre la poésie en général, contre le roman, contre la littérature tout entière. Eh quoi ! vous craignez que la peinture de la passion honnête ne porte à former aussitôt le désir de reproduire les mêmes effets qu’on a vus si bien représentés ? Mais il me semble qu’au contraire c’est un effet fort heureux. Quel est notre penchant le plus naturel, celui que développent le plus le contact des hommes et la vie de société ? Est-ce l’enthousiasme, est-ce l’affection désintéressée ? Non, c’est l’intérêt ; tout le monde l’avoue. Or, n’est-il pas bon, après tout, que ce culte grossier soit remplacé chez la masse des hommes par un idéal, même inférieur à l’idéal chrétien ? Comparez un moment les populations ouvrières de nos villes à celles de nos campagnes. On est bien revenu de la prétendue innocence de ces dernières ; on sait tout ce qui s’abrite d’intérêt sordide et souvent de bestialité sous ces toits de chaume si souvent, chantés par les poètes. A quoi donc les classes populaires des villes doivent-elles la supériorité morale qu’elles ont à cet égard ? Avant tout, à l’influence de la lecture d’œuvres d’imagination. Parce qu’en France l’aliment littéraire qui leur a été servi par notre littérature de feuilletons et de romans socialistes a été détestable, il n’en faut rien conclure contre la littérature elle-même qui, pénétrée d’un esprit chrétien, aurait pu singulièrement élever leur niveau moral.
Comment Pascal n’a-t-il pas vu d’ailleurs que les plus saints exemples agissent sur nous en vertu de ce même instinct qui forme en nous le désir de reproduire les effets que nous voyons représentés. Pascal n’aurait assurément pas blâmé le noble enthousiasme de Polyeucte ; mais comment, encore une fois, cet enthousiasme passe- t-il dans notre âme et nous élève-t-il si haut, si ce n’est par cet heureux effet d’une représentation si naturelle et si délicate ? J’en conclus que l’émotion littéraire n’a rien de dangereux en elle-même, et qu’elle peut s’allier à l’idéal le plus saint aussi bien qu’au plus coupable.

J’en conclus que l’émotion littéraire n’a rien de dangereux en elle-même, et qu’elle peut s’allier à l’idéal le plus saint aussi bien qu’au plus coupable.

III

Cependant, il y a dans ce retour sur nous-mêmes qui accompagne presque toujours l’émotion littéraire, un écueil moral qu’il faut signaler avec soin.
Dans toutes les autres occupations intellectuelles, nous sortons de nous-mêmes. Les sciences mathématiques ou naturelles ne risquent guère, j’imagine, de développer notre orgueil ou notre vanité. La morale elle-même ne présente pas ce danger, parce qu’au fond ce n’est pas notre personnalité qui est en jeu dans cette étude ; nous nous y occupons de l’homme en général, de l’homme de tous les siècles. L’histoire, qui dépeint les passions humaines, le fait (en dehors, bien entendu, de l’école de M. de Lamartine) sans le dangereux prestige de l’idéalisation. Elle n’exalte personne. En littérature, au contraire, si nous semblons sortir de nous-mêmes pour suivre au loin les héros qui nous captivent, c’est pour y revenir tôt ou tard. Vous qui avez pleuré sur Werther, sur René ou sur Jocelyn, ne vous y trompez pas, ces larmes n’étaient point désintéressées. Vous vous attendrissiez de votre sensibilité même, et l’égoïsme le plus subtil se cachait sous cette émotion si douce.

Ne vous y trompez pas, ces larmes n’étaient point désintéressées. Vous vous attendrissiez de votre sensibilité même, et l’égoïsme le plus subtil se cachait sous cette émotion si douce.

Qui donc, à l’âge où le sentiment s’éveille, où la poésie parle pour la première fois au cœur son délicieux langage, ne s’est vu mourir soi-même dans une scène imaginaire ? Qui ne s’est représenté ce tableau funèbre en l’embellissant des plus tendres couleurs ? Vous étiez généreux, grand, sublime même, vous pardonniez au cœur qui avait méconnu le vôtre, vous récitiez, en vous les appliquant, quelques vers de la Chute des Feuilles ou des Adieux de Gilbert, l’émotion vous gagnait, votre voix se gonflait de larmes. . . Hélas ! c’étaient là les premiers symptômes d’une maladie morale qui, chez certains auteurs, devient incurable, je veux dire la sentimentalité littéraire, qui n’est après tout qu’une forme raffinée de l’égoïsme.
Ce danger est surtout redoutable à qui s’occupe de littérature contemporaine ; on y cherche, en effet, le reflet des préoccupations présentes bien plus qu’un idéal relevé ; on se retrouve soi-même dans les aspirations, les tristesses et les maux de l’époque. Et puis, la littérature contemporaine a précisément développé d’une manière déplorable le culte de la personnalité, qui n’est nullement, nous le savons assez, celui de la dignité de l’individu. Cette tendance, qui date de Chateaubriand, présentée d’abord par lui sous une forme mélancolique et captivante dans René, s’est étalée dans ses Mémoires avec toute la crudité d’un orgueil immense ; elle brille d’un éclat presque aussi désagréable dans le lyrisme éblouissant de Victor Hugo ; enfin, elle reparaît chez M. de Lamartine sous la forme d’une vanité qui serait scandaleuse si sa naïveté même ne l’atténuait à nos yeux. Comparez un moment les modestes préfaces de Racine aux solennelles introductions des plus minces poètes d’aujourd’hui : « J’ai tâché de m’enrichir des beautés d’Euripide, » disait simplement l’immortel auteur de Phèdre. L’humanité frémit, et je suis son prophète, nous dirait volontiers tel rimeur perdu de la Bohême moderne. Voyez aussi tous ces mémoires qui se publient, ces biographies où les détails les plus futiles sont ramassés et servis à un public gâté. Certes, je ne veux point médire ici de la merveilleuse finesse avec laquelle on a, dans le roman ou la critique, fait la psychologie humaine ; mais je constate avec tristesse que cette psychologie se change toujours plus en physiologie. La description, toujours plus extérieure, est poussée à de ridicules minuties. On ne vous dira peut-être pas ce qu’il y avait de puissance morale dans l’âme d’un héros. Consolez-vous ! On vous racontera au long tout ce qu’il avait de commun avec vous, la couleur de ses yeux et de ses cheveux, les moindres traits de sa physionomie, tout jusqu’à sa toilette, jusqu’à l’ameublement de sa chambre, jusqu’à la couleur des rideaux de son lit. Une pareille manie est fâcheuse, d’abord parce qu’il est évident que l’esprit s’appauvrit de tout ce que gagne ainsi la matière réhabilitée, ensuite parce qu’elle agit d’une manière funeste sur la génération qui s’élève. Mettez entre les mains d’un jeune homme quelques-uns de ces tableaux de l’école descriptive à laquelle appartient l’Histoire des Girondins. Quel que soit le héros qu’il étudie, ce jeune homme trouvera qu’il y a entre ce héros et lui plusieurs traits de ressemblance. Ce sera peut-être une analogie tout extérieure, un trait de visage ou quelque infirmité naturelle. Quand on a l’épaule de côté ou quelque goût pour le vin, c’est toujours autant de pris sur Alexandre. Quand on ne peut pas payer son bottier, c’est toujours un trait commun avec le futur général de l’armée d’Italie. Une littérature qui relève ainsi des détails sans valeur, qui ne fait pas en tout la première place à l’esprit, nous préparerait, si le bon sens n’en faisait justice, une génération d’ambitieux au petit pied, de mécontents sans idéal.
Il me semble que ces travers assurément si regrettables ne sauraient être mis à la charge de l’esprit littéraire. Ils tiennent beaucoup plus à l’affaissement moral de notre époque, qui, faute de croire à un idéal qui l’attire et la relève, se replie sur elle-même et se nourrit de sa propre substance. En présence d’une conception puissante, d’une noble création du génie, nous sentons naître en nous un bienfaisant enthousiasme ; et rien ne nous guérit mieux d’une misérable vanité. Aujourd’hui que les types les plus vulgaires ont été consacrée par l’école réaliste, il n’est personne, si bas qu’il soit, qui n’ait le droit de dire : « Et moi aussi je puis poser ! » Mais c’est en vain qu’on prétend placer dans le sanctuaire des arts ces représentations prosaïques. Le marbre pur de l’idéal y occupe seul une place incontestée ; ces plâtres dégradés orneront tout au plus nos boutiques et les cheminées de nos bourgeois. Non, quoique notre siècle en offre de si tristes exemples, ni la vanité ni l’orgueil ne sont l’apanage obligé de l’esprit littéraire. Ni Virgile, ni le Dante, ni Milton, ni Corneille, ni Molière ne me frappent par ce côté-là. On pourrait en accuser à aussi bon droit les hommes de science, d’érudition. Ne suffit-il pas de nommer, dans les temps passés, Scaliger, Saumaise, et tant de doctes personnages qui déshonorèrent la science par de misérables questions d’amour- propre ? De nos jours, je vois des docteurs fort graves qui savent faire au moi la plus vaste des places, tout en la mettant comme de juste sous le couvert de la gloire de Dieu. Il y a les Vadius et les Trissotin de la théologie, et j’avoue que j’aime encore mieux ceux des Femmes savantes. Chose frappante, au contraire, et qui en dit plus que toutes nos paroles, un des génies littéraires les plus exquis de notre époque, Vinet, a été en même temps le plus humble des chrétiens !

IV

Supposons ce point accordé par nos adversaires. Ils se retrancheront, je suppose, dans une troisième objection fort répandue et qui mérite toute notre attention :
« Laissons, nous diront-ils, laissons la poésie contemporaine. Etudions les grands modèles, les chefs d’œuvre de tous les âges. A supposer que le premier écueil que nous avons signalé, à savoir l’étude de la passion et la séduction qui s’y rattache n’existât pas chez eux, toujours est-il que l’idéal le plus noble a ses dangers ; les sentiments qu’il fait naître sont toujours exaltés et ardents ; le devoir s’y présente orné d’un attrait chevaleresque ; les événements n’y sont jamais monotones et sans importance ; des situations désespérées ou du moins toujours émouvantes y font appel à des dévouements passionnés. Comment, lorsqu’on a vécu dans ces sphères idéales, comment redescendre dans les paisibles régions de la vie quotidienne ? Comment se contenter de l’ordinaire quand on a tant vécu de l’idéal ; des affections de famille quand on a partagé les attachements passionnés d’un héros ou d’une héroïne sans pareils ? Et puis, dans la vie quotidienne, les événements sont d’une désespérante monotonie, les jours se succèdent, toujours gris, uniformes et calmes ; les caractères ne sont pas chevaleresques du tout ; ils ont des aspérités désagréables ou des côtés tristement prosaïques ; l’idéal, hélas ! ne dévore personne ; dans la vie quotidienne, le travail aride occupe de longues heures dont il n’est pas même fait mention dans les fictions des poètes ; le dévouement n’y est sollicité par rien qui chatouille les fibres délicates de l’amour-propre ; souvent aucun regard humain ne l’apprécie ; il doit lutter contre les déceptions et l’ingratitude la plus rebutante ; les souffrances qu’il lui faut soulager n’ont rien de ce vernis poétique que leur prête involontairement tout peintre qui les représente. Quand l’âme a longtemps vécu dans la serre chaude de la littérature, comment produira-t-elle, au souffle austère et glacial de la réalité, les fruits que l’Evangile lui demande, et surtout les plus beaux, les plus précieux de tous, les œuvres de sacrifice et d’abnégation ? »
Ma réponse est aisée. Placez, dirai-je, placez l’idéal dans le devoir, il n’y perdra rien, et le devoir y gagnera beaucoup. J’ajoute que c’est de là que j’attends un nouvel essor pour notre littérature, que tant de gens tiennent pour vieillie et desséchée. Si quelque inspiration doit souffler sur elle et la rajeunir, elle ne viendra que de la conscience. cette assertion semblera étrange à certaines gens, qui répéteraient volontiers avec La Bruyère qu’en fait de morale, « tout est dit depuis sept mille ans qu’il y a des hommes au monde. »

Je crois que presque tout est à dire, et que la conscience peut seule retremper notre littérature en retrempant les caractères. Qui a prétendu donner jusqu’ici à la France l’inspiration morale ? Le catholicisme et la philosophie. Mais le catholicisme moderne délaisse toujours plus le sanctuaire de la conscience et de la volonté pour s’enfermer dans une foi passive, dans une religion de pratiques ; ses productions sont la meilleure preuve de ce déclin spirituel ; de plus en plus il tourne à la colère, au dédain, à la plainte chagrine, ces petites passions des vieillards qui ont mal vécu. Il n’a plus l’inspiration large et féconde des Bossuet et des Fénelon. La Revue chrétienne, parlant récemment des romans que viennent de publier deux prêtres célèbres, le cardinal Wiseman et le père Newman, montrait combien la conscience y tenait peu de place, et comment elle disparaissait sous un surnaturel mesquin qui est l’impitoyable ennemi de la beauté morale. Le divorce d’avec la conscience est l’arrêt de mort du système catholique, que nous ne confondons point ici, cela va bien sans dire, avec les chrétiens qu’il abrite dans sa vaste enceinte.
L’inspiration morale peut-elle, d’un autre côté, nous venir de la philosophie ? Le stoïcisme, qui a aujourd’hui quelques nobles représentants, est trop étroit pour nos esprits modernes ; bon comme protestation, il n’inspire pas la vie, il ne la féconde pas. Et d’ailleurs, à quoi se réduit sa morale pratique, telle que l’université l’a enseignée pendant longtemps en la mitigeant ? Disons-le nettement : à l’honnêteté mondaine la plus vulgaire. Cette morale est bonne sur les lèvres de M. Prudhomme ; jamais elle n’inspirera une œuvre d’art. Après le stoïcisme, faut-il nommer le panthéisme ? Mais c’est la négation même de la conscience et de la vie morale.
C’en est fait, le souffle qui régénère ne peut nous venir ni d’une religion ensevelie dans ses pratiques superstitieuses comme dans un étroit linceul, ni d’une morale sans idéal. Il ne sortira, comme aux jours anciens, que de la sainteté chrétienne. La conscience, voilà l’arche sainte qui nous sauvera de cet effroyable déluge d’eau tiède que l’humanitarisme a versé sur le monde, et qui a tout détrempé, nos principes, nos caractères, notre art, notre poésie. On ne sait pas assez ce qu’il y a dans la volonté humaine pénétrée de la grâce divine, et ce qui peut sortir de cette source féconde. Chose étrange ! dans le drame ancien, on a observé une progression remarquable ; le fatalisme dominant au début, et paraissant d’abord soit dans les arrêts inexorables des dieux, soit dans l’empire des passions, y cède toujours plus de terrain à la volonté, qui s’éveille et qui prend enfin la première place ; en France, le progrès a été en sens inverse ; avec Corneille, la volonté morale est le centre même de l’action ; chez Racine, la passion tient bien plus de place ; chez Voltaire, l’idéal héroïque baisse encore plus ; enfin, chez Victor Hugo, il n’y a plus de caractère, mais des passions et des aventures. Dans le roman, même fatalisme ; la passion et l’argent sont le pivot de presque toutes les intrigues d’Eugène Sue, de Balzac, d’Alexandre Dumas et de George Sand. Et cependant un grand avenir peut être réservé à notre littérature, si elle cherche ses inspirations à la source où s’abreuva Corneille, source pure et féconde, que nul n’épuisera jamais.

V

Nous ne sommes pas au bout de notre tâche. Ceux qui condamnent la littérature au nom du christianisme nous montrent encore sur cette mer orageuse un perfide écueil attristé par bien des naufrages. C’est le culte de la forme qui remplace celui de la vérité.
La littérature, comme l’art, se préoccupe de la forme autant que de la pensée ; elle n’accepte le vrai que sous la forme du beau, elle ne le veut qu’à la condition qu’il brille, qu’il parle à l’imagination ou au sentiment.

La littérature, comme l’art, se préoccupe de la forme autant que de la pensée ; elle n’accepte le vrai que sous la forme du beau, elle ne le veut qu’à la condition qu’il brille, qu’il parle à l’imagination ou au sentiment.

Que si le vrai ne satisfait pas à ces conditions, le faux lui sera préféré. Hélas ! en plaçant l’homme ici-bas, Dieu l’avait uni à la Vérité, et, pour parer cette noble épouse immortellement jeune, il l’avait revêtue de la beauté comme de sa robe nuptiale. Quand l’homme eut rompu l’alliance que Dieu avait établie, la Vérité remonta vers le ciel, mais elle laissa sur la terre la parure de ses jours de joie, et l’Erreur s’en revêtit ; dès lors l’Erreur marcha au milieu des hommes, belle en apparence et magnifiquement ornée ; elle séduisit les yeux et les cœurs ; rarement une main généreuse ose arracher à cette esclave les royales dépouilles de la fille aînée de Dieu.
S’attacher tellement à la forme qu’on oublie l’idée qu’elle revêt, sacrifier à l’imagination aux dépens de la conscience, voilà la plus redoutable des erreurs que nous avons signalées. Si Pascal a dit avec raison que la vérité même pouvait devenir une idole, que sera-ce de la beauté ? N’a-t-elle pas été l’idole du monde ancien ? N’a-t-elle pas fait boire à sa coupe enchantée la Grèce, cette « terre d’idolâtrie ? » Ne lui a-t-elle pas versé, avec le sommeil de la conscience, le calme séducteur et l’enivrement des sens ? Aujourd’hui encore, n’est-elle pas la maîtresse d’erreur ? N’arrête-t-elle pas, comme une autre Armide, sur les bords de la route, sous ses perfides ombrages, des voyageurs armés pour la sainte guerre ? Est-ce parmi ses sectateurs qu’il faut chercher les convictions profondes, ou même les aspirations à la vérité ? Un jour, au dix-septième siècle, un grand chrétien, Saint-Cyran, développait avec force certaines vérités religieuses devant un grand artiste de langage, devant Balzac (Jean-Louis Guez de Balzac (1597-1654), pas Honoré bien sûr) ; celui-ci, attentif à tirer de là quelque belle pensée pour l’enchâsser plus tard dans ses lettres, ne put s’empêcher de s’écrier : Cela est merveilleux ! se contentant d’admirer sans se rien appliquer. M. de Saint-Cyran, un peu impatienté, lui dit très ingénieusement : « Monsieur de Balzac est comme un homme qui serait devant un beau miroir d’où il verrait une tache sur son visage, et qui se contenterait d’admirer la beauté du miroir sans ôter la tache qu’il lui aurait fait voir. » Mais, là-dessus, Balzac, plus émerveillé que jamais, et oubliant derechef la leçon pour ne voir que la façon, s’écria encore plus fort : Ah ! voilà qui est plus merveilleux que tout le reste ! Sur quoi M. de Saint-Cyran, malgré lui, se prit à rire ; il vit bien qu’il avait affaire à un incurable bel esprit, à un pécheur laps et relaps en matière de trope et de métaphore. C’est M. Sainte-Beuve qui nous raconte ce trait significatif. En voulez-vous un plus frappant encore ? Lisez cette page singulière, où M. Sainte-Beuve, parlant en son nom propre, raconte naïvement les ballottements de son esprit allant d’un système à l’autre, plaisant aujourd’hui aux méthodistes de Lausanne comme il s’enthousiasmait la veille pour l’école de Victor Hugo. Vous comprendrez alors quel abîme profond sépare souvent l’esprit littéraire des convictions énergiques qui sont l’ancre de la vie. Vous redirez ces tristes paroles de Lélia (Roman de Georges Sand) : « Qu’on ne s’y trompe point, les auteurs de profession ont le privilège de vanter tout ce qui est beau, sans que leur cœur en soit ému et sans que leur bras soit au service de la cause qu’ils exaltent. »
Bien que cette triste conclusion ait pour elle de trop illustres exemples, il suffit de jeter un coup d’oeil sur l’histoire littéraire pour la repousser. Quels ont été en définitive les plus éloquents et les mieux inspirés des hommes ? C’est, quoi qu’on en dise, les hommes convaincus ; ceux qui, plaçant la main sur leur cœur, auraient pu dire avec l’Apôtre : « J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé. » La France a eu pour sa gloire un grand siècle qui a été témoin de l’admirable accord des plus beaux talents et des plus nobles caractères. C’est le siècle des Pascal, des Bossuet et des Fénelon. Rappelez dans votre pensée les plus grands génies de tous les temps. Ont-ils forfait à leur conscience ? Ont-ils vendu leur parole ? Et s’ils l’ont fait, est-ce alors que leur génie a le plus brillé ? N’est-ce pas, au contraire, lorsqu’ils ont défendu quelque sainte cause et qu’ils se sont noblement épris de l’idéal ?
Quant à cette triste lacune de la conscience qui frappe chez tant d’écrivains, je la constate avant tout chez ceux qui ont écrit pour écrire, et qui d’un apostolat ont fait un métier. La faute n’en est assurément point à la littérature qu’ils ont profanée et qui s’en venge en les reléguant au second rang.
Avons-nous beaucoup à redouter d’ailleurs ce culte de la forme, qui séduisit les nations anciennes ? Je ne le pense pas. Il y a eu des poètes qui ont cherché à le réhabiliter : André Chénier, par exemple, et Béranger. Ce qu’ils ont fait par instinct, le panthéisme le prêche aussi ; mais quoi ! nul écho profond n’accueille ces tentatives isolées. C’est en vain qu’on veut nous ramener au culte de la beauté sensible,

Une immense espérance a traversé la terre,
Malgré nous, vers le ciel, il faut lever les yeux
Alfred de Musset, l’espoir en Dieu.

Sans doute, il y aura jusqu’à la fin de purs artistes qui ne vivront que d’imagination et qui ne chercheront en tout que la forme sans se soucier de la vérité. Mais, malgré les apparences, le penchant du siècle n’est pas là. Quand notre siècle veut imiter l’insouciance heureuse qui donne un cachet si frappant d’harmonie aux productions de l’art antique, il ressemble à un vieillard qui se livre sous ses cheveux gris aux passions de l’adolescence, et dont les maladroites minauderies inspirent une pitié mélangée de raillerie et de dégoût.
Pauvres païens modernes, c’est en vain que vous affectez une sérénité placide et que vous vous asseyez en vous couronnant de fleurs au banquet de la vie ! Que voyez-vous donc qui vous fait pâlir et qui arrête vos chants joyeux sur vos lèvres tremblantes ?. . . C’est la croix du Calvaire, elle est là toujours debout, défiant les siècles et le monde. Quand on marche vers l’idéal, on ne peut faire autrement que de passer devant elle, et lorsqu’on est arrivé là, on ne peut pas monter plus haut parce qu’il n’y a rien de plus grand que l’amour divin qui s’immole. Il faut adorer ou redescendre, mais on ne redescend qu’en emportant dans son cœur le doute et le désespoir. Eh bien, païens modernes, vous êtes les enfants d’un monde qui est tombé de ces hauteurs éternelles ; voilà ce qui fait que votre cœur est triste et que le frémissement du remords s’en empare lorsque votre regard vient à s’arrêter sur la croix !

VI

Encore une objection à résoudre, et notre plaidoyer sera terminé. Le comique et la satire, nous dira-t-on, tiennent assurément une grande place dans la littérature. Peut-on les concilier aisément avec l’esprit du christianisme ?
Ici, je n’imiterai pas l’auteur des Provinciales, qui, pressé sur ce point par les jésuites, cherchait dans la Bible des textes à leur opposer, et montrait que, Dieu s’étant moqué de l’homme déchu en disant : « Voici, l’homme est devenu comme l’un de nous, » la moquerie était sainte. Cette citation me paraît malheureuse, et j’avoue franchement que les textes en ma faveur ne sont pas fort nombreux ni fort concluants. Il y en aurait cependant assez pour rester inattaquable sur le terrain de la lettre, et je les abandonne libéralement aux amateurs de cette espèce de pugilat. Cherchons des raisons de meilleur aloi.
Quel est le vrai domaine du comique ? Est-ce le crime ? Assurément non. Est-ce le vice ? Il appartient plutôt à la satire. Il me semble que le pur comique a pour objet tout ce qui ressort du mauvais goût, de l’affectation ou de la manie, vaste domaine où la conscience n’a que faire, où le rire doit agir à la place de l’indignation qui se récuse. Prenez les Précieuses ridicules, les Femmes savantes ou le Malade imaginaire. Voilà des travers qui ressortent de l’esprit beaucoup plus que de la conscience, et ce qui le prouve, c’est que le genre précieux se retrouve au dix-septième siècle, comme de nos jours, dans une société fort chrétienne et que les malades imaginaires n’y manquent pas absolument. J’en pourrais dire autant de cent autres travers qui tiennent aux mœurs sociales et dont le ridicule est forcément le dernier juge. Otez le ridicule, et quelle arme opposerez-vous à cette fausse gravité que Larochefoucauld a si plaisamment appelée « un mystère du corps qui cache les faiblesses de l’esprit ? » Comment fustigerez-vous le pédantisme ?. . . Je ne le sais, mais je pense que si le ridicule n’existait pas, il faudrait l’inventer.
Une fois qu’il s’agit de vices véritables, de péchés, c’est autre chose : dans ce domaine-là, c’est avec une profonde tristesse que le chrétien doit souvent se dire : « J’ai ri, me voilà désarmé. » Quelquefois c’est l’indignation qui est désarmée en présence du Don Juan de Molière ; cependant l’indignation peut se mêler au rire, et Tartuffe en est la preuve. Mais avec qui il ne se mêlera jamais, c’est la charité, cette charité divine qui appelle le repentir et qui aime celui qu’elle reprend.
Je me trompe cependant. . . Il est des cas où l’ironie est un devoir, où la satire ressort tellement du fond des choses, qu’elle apparaît comme le ministre d’une grande vengeance. En présence de la mauvaise foi et d’une casuistique hypocrite, qui blâmera les terribles moqueries de Pascal ? N’est-ce pas à des hommes animés d’un semblable esprit, que le Christ lui-même adressait cette parabole empreinte d’une sainte ironie : « J’ai fait parmi vous plusieurs bonnes œuvres ; pour laquelle me lapidez-vous ? » D’ailleurs qui, des jésuites ou de Pascal, a le premier inventé le ridicule ? Quoi, lorsque ces bons pères prétendent qu’on peut se sauver sans aimer Dieu ; lorsqu’ils demandent si un homme est tenu de jeûner quand il doute qu’il a vingt et un ans ; lorsqu’ils inventent cette merveilleuse doctrine des opinions probables ; lorsque le P. Hurtado assure que le duel est un crime, mais qu’on peut fort bien se promener dans un champ en attendant son adversaire, et, la nécessité échéant, tirer l’épée ; lorsque le P. Filutius affirme qu’un faux serment est horrible, mais qu’il est très licite, quand on a dit :
« Je jure que je n’ai point fait cela, » d’ajouter tout bas, aujourd’hui. . . Quoi ! lorsque l’Univers nous appelle au culte de saint Cupertin, lorsqu’il se déclare le premier défenseur de la liberté de conscience, en la refusant, dans un distinguo naïf, à qui ne partage pas ses principes, faut-il garder son sérieux en rapportant de pareilles pensées ? Si nous en rions, à qui la faute ? Est-ce nous qui faisons de la satire alors ? Est-ce nous qui raillons ? N’y a-t-il pas au-dessus de nous une loi inexorable qui attache à la mauvaise foi un ridicule inexorable ? Oui, ayons des larmes pour toute erreur, des pardons pour toute injure ; mais soyons impitoyables à l’hypocrisie ! C’est encore servir la charité.

VII

J’ai cherché à répondre aux principales accusations qu’on porte contre la littérature au nom du christianisme. Il est vrai qu’on les formule rarement d’une manière précise ; elles existent plutôt à l’état de préventions sourdes chez beaucoup d’esprits qu’anime une piété sincère et fervente ; on les rencontre surtout dans les communions protestantes, parce que le mouvement religieux qui se manifeste aujourd’hui dans leur sein, et dont l’impulsion première vient d’Angleterre, a revêtu jusqu’ici un caractère presque exclusivement pratique, et n’a pénétré que par un très petit nombre d’écrivains dans les régions supérieures de la pensée. Les honorables adversaires que nous avons en vue voudront bien nous permettre, en terminant, de leur adresser un conseil.
En condamnant la littérature, leur dirons-nous, vous obéissez à une intention infiniment respectable : oui, la recherche du beau et la peinture des passions présentent à l’âme chrétienne des dangers que nous sentons comme vous. Nous comprenons que, dans un zèle austère, vous les redoutiez et que vous ne puissiez leur faire une place dans une vie si courte, où de sérieux devoirs vous préoccupent avant tout. Soyez ascètes à cet égard, retranchez toutes ces jouissances qui vous séduisent ; mais à une condition cependant. L’ascétisme est contre nature. Saint Paul a dit une parole profonde quand il s’est écrié : « Nous ne souhaitons pas d’être dépouillés, mais d’être revêtus ! » Avant donc de rien retrancher à l’arbre de la vie, avant de mutiler votre intelligence, arrêtez-vous un moment et voyez si c’est bien par là que le sacrifice doit commencer. Au-dessous de votre imagination, il y a votre corps ; au-dessous du besoin du beau, il y a le besoin de la jouissance ; au-dessous des entraînements de l’esprit, les séductions tout aussi réelles de la chair (je ne parle ici, cela va sans dire, que des séductions honnêtes et que tout le monde approuve, comme je ne parlais auparavant que de la littérature honnête et pure), il y a l’amour de nos aises, le goût de la fortune et le culte du confortable ; vous ne pouvez nier que mille dangers n’en résultent pour votre vie spirituelle, que mille infidélités n’en soient la conséquence. Eh bien, au nom de votre dignité morale, portez là d’abord le sacrifice ; avant de renoncer au beau, renoncez de grâce au confortable ; avant d’appauvrir votre imagination, retranchez quelque chose à votre table ; que si le pain du pauvre ne suffit pas à votre estomac, souffrez que notre imagination, qui a faim aussi, mêle un peu d’idéal à la réalité ; que si ces sacrifices vous répugnent ; que si, en face même de saint Paul qui traite durement son corps, en face de Jésus-Christ qui parle en tant d’occasions du danger des richesses, vous alléguez, pour justifier à vos propres yeux votre mollesse ou votre aisance, la liberté évangélique, laissez-nous cette même liberté quand nous avons besoin d’art et de poésie. Ascétisme pour ascétisme, j’aime mieux ce moine italien, se relevant de son grabat pour peindre, de sa main amaigrie par le jeûne, la vision divine que ses rêves ont entrevue, que vous qui, du sein de votre bien-être, proscrivez l’art et condamnez l’imagination. Les protestants modernes se vantent volontiers de leur prospérité matérielle : ils ont bien raison ; mais les juifs en pourraient faire autant ; je ne sache pas que la pauvreté de leur idéal, dans tous les genres, leur inspire beaucoup de regrets. C’est là pourtant qu’il y aurait une lacune immense à combler. Soins superflus ! nous dira-t-on sans doute. Hélas ! ce mot même est la meilleure preuve de ce que nous avançons. Quoi ! notre foi est jeune et vivante, elle a pour elle l’avenir ; et, dans l’ordre supérieur de la pensée et du sentiment, elle n’a pas produit, depuis le réveil de ce siècle, un monument à la gloire du Christ ! Il y a plus : quand Dieu nous donne un écrivain d’élite, dont les facultés magnifiques sont pénétrées par l’esprit chrétien ; quand l’âme d’un Vinet, s’emparant des domaines les plus élevés, répand partout les trésors de sa pensée féconde et poétique, il s’est trouvé des esprits pour dédaigner ce don de Dieu et pour dire : A quoi bon ? devant ces beautés.
Savez-vous ce qui résulte de cette proscription de l’idéal dans les choses saintes ? C’est que, pour quelques âmes qui y renoncent franchement en faisant ce sacrifice à leur conscience, les autres prennent leur revanche en cherchant, en dehors de toute influence chrétienne, la satisfaction de leurs besoins élevés de pensée ou d’imagination. La pensée chrétienne, descendant toujours plus dans la vie pratique, déserte le sanctuaire de la pensée ou de l’imagination. Mais ce sanctuaire, sachez-le bien, ne restera pas vide ; et faute d’être habité par Dieu, il sera souillé par le monde.

La pensée chrétienne, descendant toujours plus dans la vie pratique, déserte le sanctuaire de la pensée ou de l’imagination. Mais ce sanctuaire, sachez-le bien, ne restera pas vide ; et faute d’être habité par Dieu, il sera souillé par le monde.

VIII

Mais quoi ! le renoncement que vous nous prêchez est-il nécessaire ? Ce dédain de nos facultés supérieures, est-ce donc là ce sacrifice vivant dont parle l’Evangile ? Quoi ! pour plaire à Dieu, faut-il mutiler l’œuvre de Dieu ? Si le besoin du beau est une source d’erreur et d’idolâtrie, pourquoi Dieu l’a-t-il mis si profond, si tenace en certaines âmes, pourquoi s’est-il plu lui-même à le satisfaire par le merveilleux spectacle de la création ? C’est sur une terre bouleversée par le péché, sur une terre maudite, qu’il a semé, comme à pleines mains, les beautés les plus splendides. Depuis les sublimes tableaux des Alpes majestueuses ou de l’Océan soulevé par l’orage, jusqu’à ce lis des champs dont le Sauveur admirait l’éclat sans tache, tout parle à mon imagination, tout l’éveille et la ravit. Me direz-vous que la nature n’a pas les séductions des œuvres des hommes ? Détrompez-vous. Elle enivre aussi quiconque boit trop longtemps à sa coupe enchantée. Avant que la Grèce adorât la beauté que l’art et la poésie avaient créée, je vois l’Inde adorer la nature et sacrifier la conscience morale sur l’autel de cette divinité, dont le charme tout-puissant la tenait captive. Quand Byron a peint dans son Manfred le génie du doute et du désespoir, il lui a mis au cœur un reste d’adoration pour l’antique nature, seule idole qui reste debout dans cette âme déserte et dévastée. Par ce que la nature aussi peut être adorée, nous défendrez-vous de l’admirer ? étendrez-vous entre elle et nos regards le voile sombre de votre doc- trine ? Vous le devez pour être logique. Port-Royal nous en donne l’exemple, lui qui regardait la nature comme un mirage séducteur pour l’âme chrétienne, lui qui retranchait les fleurs de ses jardins, pour ne pas se prendre à trop aimer leur grâce et leur parfum.
Mais non ! C’est en vain que vous échapperiez à la nature pour vous réfugier au sein de la révélation, car là même, dans le Livre des livres, la beauté se retrouve, la poésie la plus grandiose parle à l’imagination. Cela est si vrai que bien des esprits s’arrêtant à l’admiration que cette forme inspire, n’ont jamais pénétré au delà, et que beaucoup de chrétiens austères condamnent cette émotion tout esthétique dans laquelle ils trouvent je ne sais quel air profane. Qu’ils s’en prennent donc à Dieu lui-même, à Dieu qui jamais n’a déshérité l’imagination qu’il a donnée à l’homme, et qui jusque dans la révélation de ses mystères a voulu la satisfaire en la sanctifiant. Malheur à l’esprit étroit qui ne saisit pas ces beautés ! N’est-ce pas le début de la Genèse que Byron appelait le plus grand des poèmes ? Qui n’est frappé de ses récits de scènes patriarcales où la vérité naïve des caractères se mêle à la grandeur de la poésie du désert ? Quel chant, dans notre siècle de découragement et de tristesse, a égalé la plainte monotone de l’Ecclésiaste, l’amère mélancolie du livre de Job, sa sauvage imprécation contre l’existence, et cet hymne d’un doute si navrant et si lugubre : « L’homme né de femme est de courte durée » dont s’inspirait encore enfant le futur auteur de René ? Où trouver dans la poésie ancienne quelque chose de comparable à ces psaumes où la création tout entière élève à l’Eternel son harmonieux cantique, chez un peuple que la critique moderne accuse cependant d’un spiritualisme glacial et infécond ? Et, dans les prophètes, soit qu’ils pleurent le péché de leur peuple, soit qu’ils annoncent le règne du Libérateur, quelle grandeur, quelle poésie ! Partout la beauté de la forme s’unit à la sainteté de l’idée.
Dira-t-on que sous la nouvelle alliance il n’en est plus ainsi ! Ah ! nous plaignons celui qui ne sent pas la merveilleuse beauté des évangiles ! Platon, qui nous dépeint avec tant de charme Socrate et ses disciples discourant dans les campagnes de l’Attique, sous les ombrages, au bord de l’Ilissus, n’a pas atteint, dans sa langue magnifique, l’effet que produisent sur l’imagination les tableaux si simples du Nouveau Testament. N’y sentez-vous pas partout le Dieu de la nature et le Dieu de la grâce ? Pourquoi ce cadre admirable donné aux enseignements du Christ, ce lac, ces montagnes, ces moissons ? Pourquoi dans le plus populaire des récits, n’y a-t-il pas un trait vulgaire ou trivial ? Avec quelle touche idéale ont-ils donc dessiné la figure de leur Maître, ces Galiléens sans culture, pour que, sans la décrire nulle part, ils nous en laissent une si vive, une si lumineuse impression ? Oui, c’est en des vases de terre que la vérité divine a été conservée aux hommes, mais elle les a imprégnés du parfum le plus pur et le plus poétique.
De quel droit venez-vous donc, au nom du christianisme, condamner ce que Dieu lui-même a respecté ? Non, le christianisme n’appauvrit pas l’homme. Il le sanctifie, il le sauve tout entier, et remettant chez lui la conscience à la première place, il laisse à l’imagination la sienne. Celle-ci ne perdra rien avec lui, soyons-en certain. Le Dante et Milton, Raphaël et Michel-Ange suffiraient seuls à le prouver. L’idée chrétienne n’a encore atteint, ni dans l’art, ni dans la littérature, sa véritable expression. Elle n’est pas emprisonnée dans les cathédrales gothiques, elle ne meurt pas de langueur, comme dans les pâles tableaux d’Overbeck. L’avenir lui appartient, mais, de grâce, qu’on ne lui en ferme plus la route au nom de la sainteté !

Eugène Bersier

La Revue Chrétienne, 1857.

Un commentaire sur “La littérature et l’esprit chrétien, par Eugène Bersier

  1. Il serait tout de même dommage qu’un article si générateur de réflexion, et si original, restât sans commentaires ; cela ne rassurerait guère sur l’actualité du reproche que son auteur adressait déjà aux protestants-évangéliques de son temps, à savoir cette défiance atavique à l’égard du Beau et de l’Art. Que répondrons-nous donc à Bersier, un siècle et demi plus tard ?
    D’abord que nous applaudissons (plus plus) au cube sa thèse, avant même de l’avoir lue, juste parce que nous avons appris qu’elle rapproche les mots « beau », « art », « littérature » et « Évangile ». C’est en effet une habitude que nous avons prise, nous autres Évangéliques du Grand Réseau, de liker automatiquement tout bruit qui rappelle de près ou de loin un de nos propres buzz ; et comme par nature deux bruits se ressemblent, comme deux gouttes d’eau sur le toit, nous likons beaucoup. Ainsi, cher pasteur Bersier, qui avez depuis longtemps rejoint les régions éthérées du sublime, apprenez que la préoccupation des rapports entre l’Évangile et le Beau n’est pas étrangère à nos blogosphères d’ici-bas.
    Ensuite, nous vous dirons que la littérature et l’art en général sont passés par quantité de périodes depuis 1857, et qu’actuellement on les perçoit comme presque épuisés. Sans aucun doute vous avez raison : Il ne faut pas croire avec La Bruyère que tout est dit depuis sept mille ans, mais que tout reste à dire… à condition de redonner à la conscience son rôle d’organe sensible au divin, que le Créateur lui avait premièrement assigné. Or voilà bien notre problème, depuis très longtemps la conscience collective végète dans un coma profond vis à vis de la voix de Dieu ; et dans cette condition, l’art idéalise plus le laid que le beau (comme vous le redoutiez d’ailleurs).
    Maintenant sur le fond de votre manifeste, qui est que le chrétien, ou du moins l’artiste chrétien, devrait rechercher le beau, car le beau est une émanation du divin, nous ne pouvons être que d’accord. Et cependant il nous semble que rechercher consciemment le beau, n’est peut-être pas, pour le chrétien, le plus sûr moyen de l’atteindre. Reprenons quelques points de vos sections :
    I. Le tableau de Marie brisant le vase d’albâtre pour oindre de parfum les pieds de Jésus atteint une beauté inégalée ; et vous soulignez pertinemment que la question de l’utilité de ce geste y est absolument étrangère. Mais notez bien ceci, Marie ne se préoccupait pas non plus de faire du Beau ! Elle obéissait simplement au vrai irrésistible de ses sentiments de reconnaissance et d’amour envers son Sauveur. « L’homme est un roseau, le plus faible etc… » c’est si beau que la citation est passée à la postérité. Mais notez bien ceci, Pascal ne se préoccupait pas non plus de faire du Beau, ni même d’être publié ; son but en écrivant les pensées était de glorifier Dieu auprès des incrédules de son siècle.
    II. « C’est un mauvais sujet pour le théâtre, dit Corneille, qu’une chrétienne vierge et martyre. » Autrement dit, est-il possible de représenter le Beau sans inclure en même temps une bonne part de Laid dans le tableau ? Vous répondez que « l’émotion littéraire n’a rien de dangereux en elle-même, et qu’elle peut s’allier à l’idéal le plus saint aussi bien qu’au plus coupable. » Vrai encore ; et cependant vous sous-estimez grandement le pouvoir de fascination que le mal exerce sur l’âme de l’homme déchu, et qui l’emporte souvent sur l’instinct du beau, qui existe toujours chez lui, et qui a été renouvelé chez le chrétien. Peut-être si vous aviez vécu assez pour suivre l’évolution de la littérature au 20ième s., lire les oeuvres d’un Céline par exemple, vous seriez devenu moins optimiste sur les chances de la littérature de faire ressortir le bien/beau par contraste au mal/laid. C’est un exercice fort difficile.
    III. « Il y a les Vadius et les Trissotin de la théologie, et j’avoue que j’aime encore mieux ceux des Femmes savantes. » Ah ! Bersier, vous vous en êtes donc aperçu sans être jamais avoir ouvert de compte Facebook ?! Chapeau bas pour votre perspicacité psychologique ! Mais là encore vous vous méprenez sur la puissance de ce virus du désir de notoriété qui sommeillait en chacun de nous, et que l’avènement de l’internet a réveillé et exacerbé. Le Beau littéraire sera quasiment aujourd’hui invisible sur une toile surchargée d’égotisme.
    IV & V. Le culte de l’idéal et celui de la forme ayant disparu de nos horizons, ces objections au bien-fondé de la littérature chrétienne n’existent plus. Votre section V inclus néanmoins une grande pensée, digne d’être retenue : l’irréversibilité de l’annonce de l’Évangile. Pas plus qu’au XIX° s., l’homme du XXI° s. ne peut ressentir la perte de l’idéal comme si la croix n’avait pas eu lieu. C’est bien ce qui laisse un espoir, une certitude plutôt, pour l’établissement futur du Royaume de Dieu, et d’une littérature en harmonie avec lui.
    VII & VIII. Pasteur Bersier, depuis que vous êtes parti, ni la littérature chrétienne, ni l’art en général n’ont connu l’essor et le développement que vous en espériez ; et nous doutons fort qu’un changement positif survienne avant le Millénium. (Remarquez que s’il n’y a pas de Millénium, il faudra rester sur un échec à cet égard, le ciel étant hors concours ; mais ce n’est pas dans les habitudes de notre Dieu de rester sur un échec…) Voyez-vous la grande affaire du XX° et du XXI° s. ça n’a pas été la littérature, mais la science, pour le meilleur et pour le pire. En science, comme vous l’aviez noté vous-mêmes, il n’y a pas de Trissotins ; parce que la science est gouvernée par la Réalité, impitoyable aux poseurs, et qui finissant toujours par debunker les mensonges. Mais hélas, science sans conscience n’est que ruine de l’âme, a dit un littéraire de la Renaissance.
    Où tout cela nous mènera-t-il ? Après de douloureuses crises, au retour glorieux du Seigneur, assurément. De quelle toile numérique chatoyante ne sera pas alors revêtue le globe ! Quelles stances, quelles balades, quelles odes à la gloire de Dieu, n’y lirons-nous pas tous les matins pour élever nos coeurs ! et le soir, quels romans, quels contes, quel théâtre viendront délasser nos âmes sereines ! Merci en attendant de votre (excellent)² article, qui nous permet d’entrevoir les jouissances glorieuses que nous réserve la grâce incommensurable de notre Dieu, manifestée en Jésus-Christ, venu racheter et guérir l’homme de toutes ses blessures, et le parfaire à son image.
    C.R.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s