Prose, Roman, Sylduria

Sylduria – La Reine Lynda (3)

Chapitre VI
Ottokar de Kougnonbaf

Les obsèques venaient de s’achever. Les cendres du roi Waldemar furent scellées dans un sarcophage de pierre au cœur de la crypte de la cathédrale, parmi ses nombreux prédécesseurs.

À cette occasion, tous les aristocrates du royaume étaient venus des provinces les plus lointaines pour assister à l’événement et rendre à leur souverain leur dernier hommage. Est-il d’ailleurs judicieux de parler de lointaines provinces lorsqu’on sait que la superficie de ce royaume n’égale pas le double de celle de la Corse ?

Toute la noblesse syldure arpentait les jardins et galeries du château d’Arklow, parmi eux, à l’écart, deux hommes discutaient âprement. C’étaient les marquis Ottokar de Kougnonbaf et Miroslav de Bifenbaf.

« Notre bon roi est mort. Vive le roi ! dit Kougnonbaf, cynique.

– Vive la reine ! lui répond Bifenbaf.

– Naturellement ! Vive la reine ! Le vieux Waldemar n’a réussi à faire que des filles. Pas de dauphin, une dauphine !

– N’eut-il raté que cela durant son lamentable règne ! Pas d’héritier ! Pour nous la honte et l’humiliation de devoir nous placer sous l’autorité d’une jeune femme !

– Ce monarque indigne nous a coupé les ailes ! Il a réduit à néant tout notre pouvoir. Il nous a bafoués.

– Nous devrons bientôt nous abaisser devant les paysans et les ouvriers, alors que nous étions naguère les maîtres de ce pays, nous les marquis et les ducs. Seul le roi pouvait nous refuser l’obéissance et nous donner des ordres. Et de plus, nous jouissions de toutes sortes de privilèges. Nous pouvions lever l’impôt dans nos villes. Nous n’avions de comptes à rendre à personne. Nous pouvions ponctionner le peuple à plaisir. Le roi prenait sa propre part et nous déterminions la nôtre. Le peuple nous servait grassement. Nous étions riches et puissants.

– Hélas ! Tout cela est bien fini ! poursuivit Bifenbaf chargé de regrets. Depuis que Waldemar est devenu un roi chrétien, il a foulé aux pieds nos traditions millénaires. Il a voulu instituer une monarchie parlementaire, fondée sur le principe de la démocratie : le règne du peuple ! Tel Robin des bois, le roi a dépouillé les riches pour nourrir les pauvres. Comme si les pauvres avaient besoin de manger ! Il s’est servi de notre argent pour construire de nouvelles écoles et une université. Comme si le peuple avait besoin de s’instruire !

– Il était temps que ce maudit roi quitte la scène.

– Il nous faut un roi qui ait l’autorité, la puissance, le pouvoir absolu, un despote qui enseigne à nouveau le peuple à marcher au pas, et si possible, au pas de l’oie. Un grand roi qui rétablisse la gloire des temps passés.

– La dynastie des Soussaschnick-Sassouschnikof a vécu, voici venir celle des Kougnonbaf.

– Avez-vous oublié, cher marquis, que le roi Waldemar nous a laissé une descendance ?

– Éva ? Nous la renverserons.

– Crois-tu qu’il soit si facile de destituer une princesse que le peuple aime tant ? Le peuple a droit à la parole, à présent.

– Cette petite sotte a suivi le même chemin que son père. Une petite sainte qui se croit déjà parvenue au ciel. Une fille trop occupée à nager dans ses livres pour diriger le royaume.

– Cette petite musaraigne voudra nous entraîner dans leur religion : “Il faut naître de nouveau sinon nul ne verra le royaume de Dieu.”

– Qu’avons-nous besoin d’une nouvelle naissance ? Une vie nous suffit, pourvu qu’elle soit remplie de richesse, de gloire, d’amour, de belles femmes et de bon vin. »

Cette petite phrase résumait à elle seule toute la philosophie du marquis. Son interlocuteur, adhérant à la même école, ajouta sur un ton indigné :

« Et ce sont ces plaisirs que l’on voudrait nous ôter ! Nous condamner à une vie morne et sans joie, une vie comblée de prière et de méditation !

– Une nation doit toujours adopter la religion de son souverain, c’est bien connu. Les Romains nous ont bien montré l’exemple : depuis le jour où l’empereur Constantin s’est converti, les rôles ont été inversés : ce sont les païens qui sont entrés dans l’arène pour servir de dessert aux lions.

– Quelle horreur !

– Résistons ! déclara Ottokar volontaire. Destituons la dynastie et instaurons une dictature athée. Nous ferons fusiller ceux qui auront suivi la foi de Waldemar et de sa fille. Nous expédierons la petite Éva en exil. Elle finira sa vie sur une île d’un demi-hectare au milieu de la mer Égée. Choisissons l’Albanie pour modèle : La bonne vieille Albanie d’Enver Paplu-Hoxha ! Nous répandrons la terreur et la tyrannie.

– Nous ne sommes pas encore au pouvoir.

– Nous y parviendrons bientôt.

– Mais comment nous emparer de ce pouvoir tant convoité ? Userons-nous des armes et de la force ?

– Quelles armes ? Quelle force ? Avons-nous les moyens de lever une armée ? Nous n’avons plus une couronne pour nous saisir de la couronne. Notre cher Waldemar nous a tous dépouillés pour ses bonnes œuvres. Et fort de sa grande générosité, il doit en ce moment se faire bronzer au paradis. J’enrage !

– Nous devrons donc utiliser la ruse.

– Ce sera beaucoup plus facile. Éva est une fille docile et naïve. Elle n’a vraiment rien de commun avec sa sœur, Lynda, cette tigresse. »

Miroslav soupira profondément :

« Ah ! Lynda !

– Quoi ? “Ah ! Lynda !” ?

– Je serais prêt à toutes les trahisons pour pouvoir la serrer dans mes bras.

– Seriez-vous prêt à trahir Lynda elle-même ?

– Si sa conquête était à ce prix.

– Vous êtes un peu fou, mon cher ami. »

Les deux compères, tout en conversant, avaient quitté la galerie, puis s’étaient arrêtés sur le perron, ils s’assirent fort peu protocolairement sur les marches. Miroslav avait allumé sa pipe et reprenait la discussion en tétant :

« À chacun ses désirs. Vous convoitez le trône, et moi je convoite Lynda.

– Nous la convoitons tous deux, cette royale puissance, mon cher marquis. Mais pour l’heure, préoccupons-nous d’Éva ! C’est elle qu’il faudra déloger du trône de Syldurie. Elle est la muraille dressée devant nos ambitieux projets. Abattons-la !

– Comment s’en débarrasser ? »

Sous l’emprise de la haine et de l’excitation, Kougnonbaf parlait de plus en plus fort, sans se soucier du voisinage :

« Je vous l’ai dit, Éva est une fille sans méfiance ni malice. Nous la séduirons, nous la détournerons de ses devoirs de reine, nous la trahirons, enfin, nous la traiterons comme le dernier maillon de cette race abhorrée, nous lui briserons les reins, nous la broierons, nous la piétinerons, nous l’anéantirons. »

Tel un général préparant ses troupes à la guerre, il avait prononcé ces derniers mots avec force et conviction. Puis les deux hommes se levèrent pour faire demi-tour, c’est alors qu’ils virent Éva, très proche, discutant avec deux femmes. Depuis quand était-elle derrière eux ?

« Nous aurait-elle entendus ? glissa Miroslav inquiet dans l’oreille de son compagnon.

– Si c’est le cas, notre compte est bon ! C’est elle qui va nous anéantir. »

La princesse, en effet, quitta son groupe pour saluer les marquis.

« J’espère au moins ne pas vous déranger dans votre discussion. »

Miroslav devint très rouge et se mit à transpirer.

« En aucune façon, Votre Altesse, Votre Maj…

– Il m’a semblé que j’étais le centre de vos conversations. »

Après le rouge intense, il devint brusquement livide, s’appuyant à la balustrade pour ne pas défaillir.

« Mais pas du tout, nous… nous disions… »

Heureusement pour lui, Ottokar de Kougnonbaf, bien plus rusé, rétablit la situation par un triple salto avant :

« En effet, nous parlions de vous, chère princesse. Nous évoquions votre courage, face aux moments difficiles que vous venez de vivre. Nous parlions aussi de Sa Majesté votre père, qui nous a quittés au terme d’un règne si glorieux. Nous joignons nos voix et nos cœurs pour assurer Votre Altesse de toute notre compassion. Les mots nous manquent pour exprimer nos sentiments, mais nous voudrions demeurer à vos côtés pour vous apporter notre humble consolation et notre sincère amitié.

– Je vous remercie, mes chers amis, je n’ai jamais douté de vos sentiments et je saurai me confier à vous dans mes soucis. Vous saurez m’accorder le réconfort dont j’ai besoin en ces jours de deuil.

– Nous sommes vos serviteurs dévoués et n’aspirons qu’à vous plaire. Nous savons quelle lourde charge et quels durs sacrifices pèsent à présent sur vos royales épaules. Nous voulons partager avec vous ce fardeau pour vous le rendre plus léger.

– J’ai le cœur touché, vous êtes vraiment d’excellents amis.

– Nous savons aussi combien vous êtes sensible, comme votre cher père l’a été, à l’amélioration des conditions de vie du peuple. Votre combat est noble et juste, et il honore votre dynastie. Nous aimerions sincèrement combattre à vos côtés dans cette belle lutte contre la pauvreté et l’obscurantisme.

– Cette guerre, en effet, sera difficile à gagner, et je me réjouis de pouvoir compter sur des combattants tels que vous, dévoués à la cause de la démocratie. Je suis bien convaincue que nous remporterons la victoire, à plus forte raison si la noblesse de notre beau pays s’engage dans ce merveilleux élan d’altruisme. Ensemble nous changerons ce pays, nous en ferons un modèle aux yeux du monde.

– Votre règne sera l’un des plus prestigieux de notre histoire. Ô combien nous serons fiers d’avoir été de vos fidèles courtisans. »

Éva ouvrit grand les yeux d’étonnement en entendant ces dernières paroles :

« Comment ? Cher marquis ? Comment se fait-il que vous ne soyez pas au courant des récents événements ?

– Quels événements ?

– Tout le monde ne parle que de cela !

– Nous étions fort préoccupés des affaires de nos villes, et nous avons débarqué à Arklow aussitôt après avoir appris la mort du roi.

– Vous ne lisez donc pas les journaux ?

– Nous n’avons pas le temps.

– N’avez-vous pas écouté ce qui se dit à la cour ?

– Prêter notre oreille à toutes ces rumeurs ! Nous sommes bien au-dessus de cela !

– Il faudra donc que je vous informe.

– Nous sommes suspendus à vos lèvres royales. »

Tous deux, en effet, attendaient impatiemment les étonnantes informations que la jeune princesse allait leur fournir.

« Savez-vous au moins que Lynda est de retour ? »

Bifenbaf, qui depuis l’intervention d’Éva n’avait plus dit un mot, poussa un long soupir langoureux :

« Ah ! Lynda !

– Quoi ? “Ah ! Lynda !” ? demanda-t-elle sur un ton sévère qui accrut encore son malaise.

– Moi ? Je… Non, rien.

– Donc, Lynda est de retour, mettant un terme à ses aventures parisiennes. Vous le saviez ?

– Nous en avions ouï quelques échos, » hasarda Bifenbaf.

Et Kougnonbaf d’ajouter :

« Lynda est rentrée à la maison sans recevoir la correction qu’elle a tant méritée. Croyez-moi, si j’avais une fille comme celle-là…

– Qu’auriez-vous fait ?

– Je ne me serais pas gêné pour la rosser. Je lui aurais fait passer le goût de la fugue.

– Eh bien ! Vraiment, je vous le déconseille.

– Quand je pense que cette petite garce a dépiauté son pauvre père comme un lapin et qu’elle l’a usé jusqu’au tombeau !

– Vous ignorez donc le dénouement de l’histoire.

– Il y a eu un dénouement ?

– Comme le fils perdu de la parabole, elle est revenue brisée et repentie, et notre père, avant de nous quitter, lui a accordé son pardon.

– C’est incroyable ! » s’exclama Bifenbaf, qui commençait à sortir de sa torpeur.

« Seul notre Seigneur aurait pu manifester un tel amour, notre généreux père a vraiment vécu jusqu’à son dernier soupir les enseignements qu’il a trouvés dans les Évangiles.

– C’est incroyable ! dit à nouveau Miroslav.

– Quant à moi, j’en ai tiré une leçon bien humiliante. Je me suis conduite comme le fils aîné, remplie d’égoïsme et d’orgueil, j’étais bien la plus mauvaise de nous deux, mais je cachais ma méchanceté sous un masque d’innocence.

– C’est incroyable !

– Mais pour moi, reprit Ottokar, Lynda reste Lynda, la perverse, la dégénérée. Sera-t-elle canonisée pour être revenue de Paris tout en guenilles ?

– C’est incroyable !

– Je vous interdis de parler ainsi de Lynda.

– S’il n’est personne pour lui faire payer le mal qu’elle a fait, moi je le ferai, poursuivit Kougnonbaf, qui ne pouvait réfréner sa haine.

– Voilà des paroles bien présomptueuses. Ne craignez-vous pas que je les lui rapporte ?

– Rapportez ! Rapportez ! Ce n’est pas cette fille frivole qui va m’effrayer.

– Revenons à ce fameux événement dont je devais vous informer : apprenez, cher marquis, que le sceptre a changé de main. Ce n’est pas moi, la fille aînée du roi Waldemar qui régnerai sur la Syldurie.

– Vraiment ? Mais qui d’autre ?

– Lynda.

– Lynda ? »

Miroslav poussa encore un long soupir amoureux :

« Ah ! Lynda !

– Elle-même.

– Lynda ! s’écria Ottokar, tout excité. Mais c’est impossible !

– C’est pourtant la vérité.

– C’est incroyable !

– Cher marquis de Kougnonbaf, avez-vous toujours la prétention de la rosser ? Et d’ailleurs, je vous rappelle qu’elle pratique le kung-fu depuis l’enfance.

– C’est incroyable !

– Sur ces paroles, conclut la princesse avec un sourire ironique, je vous salue et vous souhaite une excellente journée.

– C’est tout de même incroyable ! »

Chapitre VII
Miroslav de Bifenbaf

Les deux courtisans se retrouvèrent seuls, tout ébaubis, leurs plans contrariés par cette nouvelle. La versatilité du temps les avait contraints à retourner dans la galerie ornée de toiles de maîtres syldures, que les hôtes désertaient peu à peu.

« Éva ne m’a pas l’air de se plaindre de sa disgrâce, fit remarquer le marquis de Bifenbaf.

– Pas de rancœur, aucune jalousie.

– Lynda va donc posséder ce trône désiré.

– Lynda, ce petit monstre ! vitupère Kougnonbaf en grinçant des dents.

– Lynda, cette charmante enfant ! rétorque Bifenbaf avec un sourire béat.

« Cette peste détestable !

– Cette créature adorable !

– Cette roulure abominable !

– Cette hirondelle aux ailes gracieuses !

– Comme j’aimerais lui briser la nuque !

– Comme j’aimerais lui serrer la taille !

– Que ne puis-je la rouer de coups !

– Que ne puis-je la couvrir de baisers !

– Vous m’agacez, marquis. Je donne libre cours à ma haine, et vous libre cours à votre amour.

– Est-ce ma faute si je suis follement épris d’elle ?

– Dans ce cas, au moins, nous ne nous battrons pas en duel pour ses beaux yeux.

– Ah ! soupira-t-il derechef. Les yeux de Lynda !

– Je les lui crèverai, ses jolis yeux, ainsi elle ne plaira plus à personne.

– Mais enfin, marquis, quelles raisons avez-vous de haïr à ce point notre merveilleuse princesse ?

– Et vous, quelles raisons avez-vous d’aimer cette graine de tyran ? Moi, je la déteste parce qu’elle me persifle sans cesse. Toute petite fille, déjà, elle prenait plaisir à se moquer de moi, et dans son adolescence, elle trouve plus de joie encore à m’humilier, me taxant d’orgueil devant toute la cour.

– Nous ne pouvons que l’approuver, notre chère Lynda. Vous tenez une couche d’orgueil à briser au marteau-piqueur.

– Ce n’est pas vrai, marquis. Ce n’est pas vrai. Je ne suis pas orgueilleux. Est-ce ma faute, après tout, si la nature m’a nanti d’une intelligence supérieure et d’un corps d’athlète ? Et vous n’avez pas répondu à ma question : quelles raisons avez-vous d’aimer cette chipie ?

– Quelles raisons ? Mais voyons marquis ! Avez-vous jamais rencontré en Syldurie une jeune fille aussi délicieuse ? N’a-t-elle pas le visage le plus doux, le regard le plus profond, la taille la plus fine, l’intelligence la plus vive ? Comment ne pas l’aimer ?

– Comment ne pas l’aimer ? Il me semble qu’elle vous rend mal votre amour et qu’elle vous méprise autant que moi.

– Plus elle me méprise et plus je l’aime.

– Elle ne manque pas de vous décocher de cruelles reparties. Sa langue est un poignard qui vous transperce aussi bien que moi. Et moi je la hais. Pourquoi l’aimez-vous ?

– Vous devriez l’aimer aussi. Son jeune esprit est vif et son ironie redoutable. J’aime quand elle me blesse et quand elle me brise. Ah ! Lynda !… Chère princesse Lynda ! Te voilà reine à présent !

– Te voilà reine, maudite Lynda ! Et te voilà qui te dresses entre le pouvoir et moi. Ce pouvoir, je le veux, et je le prendrai. Je serai le maître absolu de ce pays, le potentat, le pantocrate. Malheur à toi si tu t’opposes à moi ! Je te ferai sentir ma force, je te briserai les dents, je t’écraserai, je te détruirai. Je m’emparerai du royaume et je te précipiterai dans un vieux cachot, ma vengeance sera impitoyable. »

Une fois de plus, Ottokar s’était laissé emporter dans sa passion et proférait ses menaces de plus en plus fort. Quand la bonne idée de se taire lui fut venue, les deux marquis entendirent derrière eux des pas retentir clairement sur le plancher. Il tourna la tête. C’est Lynda qui marchait derrière eux. Ce n’était décidément pas leur jour de chance !

« Croyez-vous qu’elle nous ait entendus ? chuchota Miroslav.

– Si c’est le cas, nous sommes perdus.

– C’est vous qui êtes perdu, cher marquis. Moi, je n’en ai dit que du bien. »

S’efforçant de masquer leur inquiétude, les deux aristocrates tournèrent les talons pour saluer leur nouvelle reine.

« Bonjour, mes chers marquis, dit-elle. Pardonnez-moi d’interrompre vos discussions, qui sont certainement du plus haut intérêt. J’espère ne pas vous importuner.

– En aucune façon, bafouilla Bifenbaf, Votre Altesse, Votre Maj… Votre Sire…

– Je vous en prie, épargnez-moi ces titres pompeux et surannés dont on m’habille depuis ma naissance. J’aimerais qu’on m’appelle Lynda. Mais, bien entendu, cette liberté ne vous dispense pas du respect qui m’est dû.

– Bien entendu, Majest… Votre Lynda.

– Parfait. Mais dites-moi, mes chers marquis… »

Elle prononce « mes chers marquis » avec entre les lèvres cette ironie qui lui va si bien.

« De quoi parliez-vous avec tant de ferveur avant que je vous rejoigne ? »

À nouveau, Bifenbaf est prêt à tomber à terre sous l’effet de la panique.

« Mais… de tout et de rien…

– De musique… enchaîna Kougnonbaf, nous débattions au sujet de… de… de Rachmaninov.

– Je connais Sergueï Rachmaninov, mais pas de Lynda Rachmaninov ! Ne me prenez pas pour une idiote, messieurs. C’est moi qui suis au centre de vos débats, n’est-ce pas ? »

« Elle va nous tuer ! » murmure Kougnonbaf, regardant son comparse.

« Nous sommes morts ! » ajoute Bifenbaf tremblant.

« Alors ! J’attends votre réponse. »

Les deux marquis, terrorisés, restèrent silencieux, regardant chacun la pointe de leurs souliers tant ils craignaient les regards de la jeune fille. S’estimant perdu s’il se taisait aussi bien que s’il parlait, Kougnonbaf osa quelques paroles.

« Majesté, que votre Sire… Euh… Lynda, bien entendu, nous ne pouvions parler que de vous. Vous êtes le centre de ces derniers événements. Nous parlions de votre courage et de votre force, face à l’épreuve de la perte de votre père, notre bien aimé roi Waldemar.

– Nous tenons à vous témoigner toute notre profonde sympathie et nos sincères condoléances, enchérit Bifenbaf, à peine rassuré par la stratégie de son acolyte.

– Je vous remercie, répondit poliment Lynda. Il est vrai que la disparition de mon père me déchire le cœur, surtout lorsque je pense que je l’ai tant fait souffrir et que ma méchanceté a contribué à cette triste séparation.

– Mais vous avez changé, et votre père serait fier de vous s’il pouvait vous voir maintenant.

– C’est vrai. Et j’en tire une immense consolation. J’ai acquis des convictions concernant l’éternité. Dans peu de temps, cet être cher entre tous les humains me sera rendu.

– J’aimerais avoir autant de foi, dit Miroslav, cherchant une petite phrase pour attirer son attention.

– Dans l’attente de ce jour glorieux, je veux racheter mon temps dilapidé dans l’égoïsme et continuer l’œuvre merveilleuse qu’il a commencée.

– Nous ne voulons pas être tenus à l’écart de ce projet. Nous voulons combattre avec vous la pauvreté, l’injustice et l’ignorance.

– Votre aide me sera bien utile. Je sais que vous avez déjà accepté de bonne grâce d’importants sacrifices, renoncé à bien des privilèges et des richesses liées à votre rang.

– Il ne s’agit pas de sacrifices lorsqu’ils sont acceptés dans la joie et dans l’amour de notre patrie et de notre charmante reine. »

Lynda connaissait bien le fond du cœur de ces courtisans. Elle dit en aparté, mais assez haut pour être entendue.

« Éternel, délivre-moi des lèvres fausses et des langues mensongères !

– Pardon ? demanda Ottokar.

– Psaume cent vingt, verset deux.

– Euh… Oui… Nous passerions des heures entières en votre agréable compagnie, mais je me rappelle que nous avons un rendez-vous important.

– N’en soyez pas gênés. Je dois, moi aussi, rencontrer maître Wladimir. Je vous souhaite une excellente journée. »

Lynda s’éloigna. Tout en s’épongeant le front ruisselant de sueur, Miroslav la suivit du regard, ne voulant rien perdre de l’image de la jeune reine dont il était tant épris.

« Qu’en pensez-vous, cher marquis ? dit Ottokar une fois qu’elle fut hors de vue. Le climat parisien ne l’a pas arrangée.

– Une chose est certaine : elle n’est pas dupe de nos flatteries. Ce n’est pas avec cette arme que nous la vaincrons.

– Je te lui en donnerai, moi des Psaumes cent quatre-vingt. La Syldurie sera bien lotie sous le règne de cette illuminée !

– Illuminée ! reprit Miroslav en s’épongeant à nouveau le front. C’est une chance pour nous. Sa nouvelle religion lui interdit certainement de nous faire écarteler.

– Quant à nous, cher marquis, nous n’avons aucune religion, aucune foi, aucune morale, aucune règle. Ma seule règle est celle-ci : je veux être roi. Au diable la démocratie ! Je jetterai Lynda au bas du trône de Syldurie, je m’y installerai et j’y resterai collé comme à une chaise électrique. Puis je la foulerai sous mes bottes, cette jeune reine pitoyable. Sur ces bonnes paroles, cher marquis, je vous salue bien bas. »

Nos deux marquis se séparèrent. Miroslav prit instinc-tivement la direction dans laquelle il avait vu Lynda s’éloigner. Ottokar, marchant lentement, réfléchissait.

« Cet amoureux transi pourrait bien servir mes plans, pensait-il, du moins jusqu’à ce que je devienne roi. Il désire le royaume autant que moi et je lui ferai d’alléchantes pro-messes. Quand je serai le maître absolu, je n’aurai plus besoin de personne. Je tuerai Lynda, et puisqu’il l’aime tant, il ira la rejoindre au tombeau. »

Miroslav de Bifenbaf, qui a déjà presque cinquante ans, n’a pourtant pas l’étoffe d’un séducteur. De petite taille, bien enrobé, mou dans toute sa personne, les cheveux gras et peu soignés, il néglige sa présentation vestimentaire. Ajoutez à cela une culture générale médiocre.

Ottokar de Kougnonbaf est plus rusé et plus sournois. Comme il le dit lui-même, la nature l’a nanti d’une intelligence supérieure et d’un corps d’athlète. C’est vrai qu’il a la taille haute et la silhouette élégante. À quarante-deux ans, il a franchi un cap psychologique et dépense toute son énergie à paraître jeune. Il a teint en blond ses cheveux grisonnants, il pratique l’équitation, et surtout, la muscu-lation. Dans son manoir, il a une salle agrémentée de toutes sortes d’appareils pour gonfler ses biceps, triceps, quadriceps, pectoraux et abdominaux. À cet attirail, il a ajouté un gros ballon fixé au sol et au plafond par deux solides paires de bretelles, qu’il frappe aussi bien que Mohamed Ali, et sur lequel il a fixé le portrait de Lynda.

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