Poèmes Classiques, Réflexions

Le Diamant et la Goutte

Le diamant et la goutte de rosée
Un roi de l’Orient se reposant sur l’herbe,
Sur elle déposa sa couronne superbe.
On y voyait briller un riche diamant
Comme fait une étoile au sein du firmament.
Des airs, ce diamant avait la transparence,
De rosée, une goutte à côté se balance
Et, se penchant au bout d’un flexible rameau,
Sur un brin d’herbe sec laisse tomber son eau.
Le diamant lui dit : n’es-tu pas insensée ?
Bientôt, par ce brin d’herbe à terre repoussée,
Tu verras que pour lui tous tes bienfaits sont vains :
Tu le verras ingrat comme sont les humains.
Reste donc suspendue au bout de cette branche
Où tu brilles bercée au vent doux qui la penche.
La goutte de rosée, à ces mots, répondit :
Oui, sous le soleil d’or, mon cristal resplendit ;
Mais mieux que mon éclat, et plus que ta superbe,
J’estime le bienfait que j’apporte au brin d’herbe.
Son humble jet aura bientôt plus de fraîcheur,
Cette eau va lui donner un peu plus de verdeur.
Et comme on voit un pleur tomber d’une paupière,
Du brin d’herbe elle alla rouler dans la poussière,
Puis elle s’exhalait en vapeur vers le ciel.

On veut briller, servir est plus essentiel.

Alfred de Montvaillant (1826-1906)

L’auteur de cette charmante fabulette, à la morale transparente et cristalline, serait-on tenté de dire, est un poète protestant qui a versifié quasiment tout l’Ancien Testament, une grande partie des Évangiles, et composé un nombre impressionnant d’hymnes et de cantiques à la gloire de Dieu. Nous aurons certainement l’occasion d’exhumer plusieurs extraits de ses productions, complètement inconnues ou oubliées du public chrétien aujourd’hui ; en attendant le poème d’Alfred de Montvaillant sur la goutte de rosée et le diamant n’est pas sans apporter, outre le plaisir de le lire, d’intéressantes interrogations : A quoi ont servi les milliers de vers que l’auteur a publié de son vivant ? Ont-ils été gouttes ou diamants ? Comment se mesure la valeur d’une goutte, d’un diamant, d’un vers.

1) Les grands nombres n’ont pas de signification spéciale.

Quand la providence divine daigne bénir la carrière d’un auteur prolifique par une longue vie, il est normal que le volume de ses écrits étonne par son ampleur. En contrepartie peu de lecteurs prendront connaissance de la totalité de son œuvre. Comme un pommier ne peut s’empêcher de produire des pommes, et en totalise un grand nombre s’il vit vieux, Montvaillant a produit des tombereaux d’alexandrins et d’octosyllabes, parce que né poète il n’a pu s’empêcher de rimer, et que le climat méditerranéen lui a permis d’atteindre un bel âge. Ainsi autour de nous les merveilles de la nature : Dieu les sème à profusion sans se soucier, en apparence, de la présence ou de l’absence d’éventuels spectateurs. Des millions de fleurs admirables bourgeonnent, s’épanouissent et meurent dans la montagne, sans que jamais un visage humain se soit penché sur elles ; des milliards d’étoiles gigantesques et terribles sont si lointaines dans le ciel qu’aucun télescope ne captera leur image. Dieu a ordonné à la Nature de produire sans compter, car elle n’a d’autre raison d’être que de manifester sa gloire. La Nature ne sait pas ce qu’est un like ou un hashtag ; à l’opposé, les grands nombres chez l’homme sont presque toujours une occasion de bluff.

Or tout webmaster lucide qui consulte ses logs, sait qu’il faut diviser par 10 le nombre de visites d’une page, pour obtenir celles qui ne sont pas dues à un robot, ou à une erreur ; ainsi sur 10 000 entrées, 1000 seulement correspondent à un affichage devant lecteur ; diviser encore par 10 pour évaluer le nombre de ceux qui liront plus que le titre ; par 10 encore pour ceux qui iront jusqu’au bout ; il reste donc peut-être 10 personnes qui auront vraiment lu l’article, et en étant optimiste, 5 qui auront compris ce que l’auteur a dit (s’il a dit quelque chose). Cette stérilité apparente des grands nombres ne doit pas décourager, puisqu’en quelque sorte Dieu l’a inscrite dans sa Création : tout au long de sa vie un homme aura produit plus de deux mille milliards de spermatozoïdes, à quoi auront-ils servi ? A rien pour la plupart, et il serait absurde d’imputer ce fait à la chute dans le jardin d’Eden. Chanceux Montvaillant ! si quelques-uns de ses vers, à l’exemple de ceux de Baudelaire, Abordent heureusement aux époques lointaines.

La quantité d’art produite par un poète, ou par un artiste en général, n’est donc que circonstancielle ; ni le big data, ni la prétendue intelligence artificielle censée l’exploiter ne parviendront à déterminer la nature de la poésie ; considérons plutôt que…

2) Dieu structure la beauté de son œuvre avec des petits nombres.

L’analyse de la Création laisse deviner chez le Créateur une sympathie particulière et constante pour les petits nombres entiers : la matière de l’univers se compose d’une centaine d’éléments, pas de millions, les nucléons sont composés de trois quarks, pas de milliers, l’ADN a quatre bases pas, des centaines etc… etc. Pythagore avait déjà soupçonné ce principe en disant que les nombres gouvernent le monde. Non seulement les petits nombres entiers se retrouvent partout dans les lois qui structurent le monde, mais encore ils interviennent dans ce que nous jugeons subjectivement être beau. Dans le cas du diamant, le nombre quatre régit sa structure cristalline ; dans le cas de la goutte d’eau, le triangle de ses molécules permet une diversité de liaisons entre elles d’une complexité fascinante ; on peut passer sa vie à étudier une goutte d’eau :

L’opposition entre le diamant et la goutte d’eau dans ce texte n’est qu’apparente, et rendue nécessaire seulement pour amener la conclusion : et la goutte et la pierre précieuse brillent toutes deux, leur beauté commune participent à celle du poème. Servir vaut mieux que briller, mais si par servir Montvaillant sous-entendait exclusivement nourrir les pauvres ou les vêtir, il se serait démenti lui-même, puisqu’il a passé une grande partie de son temps à écrire des milliers de vers, que peu ont lus. De même qu’il existe des aliments matériels, il y a des nourritures psychiques : l’âme humaine a besoin de beauté, comme l’estomac a besoin de protéines. Les vers de Montvaillant sont à la fois gouttes de rosée, parce qu’ils désaltèrent l’âme assoiffée d’autre chose que la triste nécessité, et diamants, parce qu’ils émerveillent des yeux faits pour contempler les choses éternelles. Montrons que là aussi les petits nombres font partie intégrante de la belle poésie.

Si vous demandez à un prof de français moyen pourquoi on ne doit pas compter la dernière syllabe d’un vers qui se termine par e, il vous répondra que c’est parce qu’autrefois on ne le prononçait pas, c’est un e muet. Ainsi dans ce poème, le mot herbe, qui termine le premier vers, ne doit compter que pour une syllabe. Jeune, innocent et respectueux, vous acceptez sans broncher cette explication, jusqu’au jour où vous vous demandez comment un marseillais, ou simplement un méridional comme Montvaillant, peut comprendre quoi que ce soit à la poésie française, peuchèr-e ! Cette histoire d’e muet vous apparaît alors aussi impossible que le fameux h aspiré du prof d’anglais (essayez de prononcer un h en aspirant…). L’explication doit être ailleurs. Creusant la question, vous découvrez :

a) Qu’il est faux que le nombre de syllabes d’un vers français doive être nécessairement pair. Le vers de 7 syllabes, par exemple, a été très utilisé au moyen-âge, et jusqu’à Corneille, puisque ses Stances à Marquise sont composées d’heptasyllabes. Les vers de 9, de 11 syllabes se rencontrent également dans toute anthologie sérieuse. Le premier vers du poème de Montvaillant : Un roi de l’Orient se reposant sur l’herbe, compte objectivement, et en dépit de ce que peut dire le prof de français moyen, 13 syllabes et non pas 12.

b) Une règle bizarre, mise en application depuis Clément Marot, demande de faire alterner les rimes féminines (c-à-d celles qui se terminent par un e) avec les rimes masculines (c-à-d celles qui ne se terminent par e). Examinons à cet égard le poème de Montvaillant : herbe, superbe, diamant, firmament ; il respecte l’alternance scrupuleusement. D’où cela peut-il venir ?

c) Rapprochant les deux observations, vous saisissez soudainement la raison de ces deux règles apparemment arbitraires : c’est tout simplement une astuce pour éviter un rythme qui serait autrement trop monotone : 12-12-12-12… en le remplaçant par 13-12-13-12… Rythme qui notons le bien, n’est pas temporel mais numérique pour le vers français, puisque les syllabes peuvent y être courtes ou longues. Les petits nombres gouvernent la poésie, comme ils gouvernent le monde, c’est eux qui font la différence avec la prose : pas de nombre, pas de poésie.

Dans d’autres langues que le français, comme le latin ou l’anglais, le vers se décompose en pieds, et non en syllabes, c-à-d qu’il se rapproche plus d’une mesure musicale, le nombre restant toujours la base du vers. La poésie hébraïque, basée sur le parallélisme, est presque toujours rythmée par le nombre 2, mais il serait complètement illusoire de prétendre la saisir sans parler la langue ; car la poésie dans son essence n’est pas faite pour l’œil, mais pour l’oreille. S’extasier sur la beauté de la poésie biblique, comme les femmes savantes sur la douceur du grec, quand on ne sait pas seulement demander son chemin en hébreu, n’est qu’une autre manifestation de ce que l’être humain (déchu) sait faire le mieux en toutes circonstances : bluffer.

3) Les gouttes d’ici-bas sont peut-être la semence des diamants de là-haut.

Dieu a frappé de vanité sa propre Création, et par conséquent celle de l’homme, qui en fait partie. Mais il y a caché aussi l’espoir de la résurrection, cette mystérieuse loi qui tisse un lien entre le passé et le futur ; nos corps de ressuscités, quoique fort différents de nos corps terrestres, ne seront pas sans rapport avec eux ; de même la nouvelle Création sortira de l’ancienne et la rappellera. La goutte est le symbole de l’éphémère, le diamant celui de l’éternité ; entre leurs deux transparences lumineuses il y a sans doute une alchimie secrète, qu’opèrera Celui qui n’oublie pas même un verre d’eau, donné en son nom.

1 réflexion au sujet de “Le Diamant et la Goutte”

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