Les Quadruplés (par Lilianof)

Cette nouvelle a été écrite suite à notre concours de nouvelles sur le thème des « Allégories chrétiennes » clôturé en mars 2018. Toutes les nouvelles sélectionnées à cette occasion sont regroupées dans un eBook intitulé « Le point commun » que vous pouvez télécharger gratuitement sur Amazon par ici.

Ils étaient quadruplés : Er, Kmane, Scha, et Tri-Yan, quatre fils du vieux roi de Séquanie.
Le roi est fort ennuyé, car selon une loi irrévocable, c’est le fils aîné qui doit hériter du royaume. Alors, lequel choisir sans vexer les trois autres, puisque tous les quatre sont ex aequo ? Il convoqua ses barons, ses ministres et ses pairs, requérant leurs conseils.
Yaka tirer au sort.
– La royauté n’est pas une loterie.
– Alors, yakafer comme le Grand Sacha, Sire, partagez le pays en quatre. Ainsi, tout le monde aura sa part, et pas de jaloux.
– Mon royaume n’est pas une pizza !
Toutes les nuits, le roi se tournait et retournait sur son lit. Il cherchait des solutions.
Euréka ! s’écria-t-il un jour.
Il convoqua de nouveau ses barons, ses ministres et ses pairs :
– Que pensez-vous de mon idée ?
– Que c’est une drôle d’idée.
Il convoqua ses fils :
– Puisque je ne me souviens plus lequel de vous quatre est sorti le premier et que votre mère était, à ce moment-là, trop occupée pour y penser, et qu’il faudra bien choisir lequel de vous sera roi, voici ce que j’ai décidé : chacun de vous recevra un sac de grain et un lopin de terre. Celui dont le champ produira une bonne récolte héritera de ma couronne.
– Ridicule ! se dit Er.
– N’importe quoi ! pense Kmane.
– Ça ne marchera jamais ! raisonne Scha.
– On ne risque rien à essayer, répond Tri-Yan, dubitatif. »

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L’ordre fut aussitôt exécuté. On découpa dans le domaine royal un carré, mesuré au cordeau et à l’équerre, un parfait carré de terre que l’on partagea en quatre. On fit venir de Grenoble des ingénieurs agronomes qui contrôlèrent et attestèrent que chacun des frères avait reçu le même poids de grain de la même qualité. Ils certifièrent aussi que chacun des lots avait exactement la même superficie et le même sol.
Après le tirage au sort, chacun s’acharna à cultiver son terrain. On déboisa là où il fallait déboiser, on désherba là où il fallait désherber, on épierra là où il fallait épierrer. On laboura. Enfin, le cœur rempli d’espoir, on sema, on arrosa et l’on attendit.
Le blé germa. L’herbe poussa. Il était impossible de savoir, parmi toute cette verdure, ce qui était à Er, à Kmane, à Scha, ou à Tri-Yan.
Le roi de Séquanie aurait voulu que tous ses sujets soient heureux, et comme c’était un homme rempli de sagesse et de bonté, il avait même écrit un livre dans lequel il montrait le chemin de ce bonheur véritable, qui n’est suivi d’aucun chagrin. Malheureusement, ce copieux volume n’intéressait que peu de lecteurs. Pour les uns, c’était un long prêchi-prêcha et des leçons de morale à n’en plus finir ; pour d’autres, ce n’était qu’une compilation de mythes et de vieilles légendes ; pour d’autres enfin, c’était un verbiage philosophique auquel personne ne comprenait rien.

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Er était un gros paresseux. Il avait beaucoup travaillé pour préparer sa récolte, mais heureusement, tout cela était fini, il avait bien mérité un peu de repos, et il attendait que ça pousse. Il se couchait à huit heures du soir, le matin, il dormait jusqu’à midi, et l’après-midi, il faisait la sieste.
Tri-Yan était un garçon timide et sérieux. Il ne perdait pas son temps à faire la fête avec les copains, il ne s’intéressait même pas aux filles, et pourtant, c’était de son âge. Il préférait la tranquillité de sa chambre où il occupait son temps à lire. Il avait lu plusieurs fois le livre de son père, et il y trouvait toujours le même plaisir. Il aimait en discuter inlassablement avec son auteur, et le roi lui en expliquait patiemment les passages difficiles.
Kmane était son contraire, il aimait sortir avec les copains, il aimait courir les filles, d’ailleurs, c’était de son âge ; pour les épater, il dépensait et s’endettait. Il voulait gagner toujours plus d’argent pour dépenser davantage, il jouait, parfois gagnant, souvent perdant.
Scha était susceptible, il n’avait pas le sens de l’humour, il comprenait l’ironie au premier niveau, il suffisait d’un rien pour le contrarier.

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Er décida d’aller voir son champ. Le blé de ses frères avait déjà bien monté, mais le sien…
– Mais qu’est-ce que c’est que ce bronx ? s’écria-t-il.
Sur son aire, le vert avait laissé la place au gris, l’asphalte avait remplacé la terre, les grains en recouvraient la surface et les piafs s’en faisaient un festin.
Er n’était pas le genre d’homme à se rompre la tête en essayant de comprendre les choses. Il retourna se coucher.
Tri-Yan, lui, ne disait rien.

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Scha, à son tour, visita son terrain :
– Eh bien ! ça alors ! mais quelle surprise ! Il n’y a plus aucun doute, c’est moi que le sort a choisi. C’est moi qui serai roi. Vive le roi Scha !
En effet, le blé de ses deux frères restés en lice était encore en herbe, tandis que le sien était déjà en épis, près de mûrir.
Il rentra au château, ses frères habitués à sa mine chagrine s’étonnaient de le voir afficher une joie si peu coutumière.
– Qu’est-ce qui t’arrive ?
Scha leur conta son aventure. Au lieu de partager sa joie, Er et Kmane se montrèrent jaloux. Moqueries, sarcasmes, piques vexatoires, menaces même furent son lot plusieurs jours durant.
– Et puis ! Ça commence à bien faire, dit Scha. J’en ai assez de toutes vos histoires. Tout ça pour quatre grains de blé ! Eh bien ! Puisque c’est comme ça, je laisse tout tomber, et je me casse !
Le lendemain même, le terrain de Scha était devenu un champ de pierres, le blé n’était plus qu’une herbe sèche, brûlée par le soleil.
Tri-Yan n’en disait pas davantage.

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Quelques jours s’étaient encore écoulés. Seuls Kmane et Tri-Yan restaient en course. Chaque matin, ils allaient voir pousser leur blé tout comme Jacques Brel écoutait pousser ses cheveux.
L’heure de la récolte était imminente. Comment départager les deux candidats ? Chacun d’eux rêvait déjà de la couronne.
– Que feras-tu si tu deviens roi ? demande Kmane à son frère.
– Je mettrai en pratique les enseignements du père. Tout est écrit dans son livre et je l’ai bien étudié. Si tout le monde se donnait la peine d’y réfléchir, les gens seraient heureux.
– Moi je trouve cela bien poussiéreux. Pour être heureux, il faut des richesses et du plaisir, et je n’ai pas l’intention de m’en priver. D’abord, je revends tout ce blé, je place en bourse et j’encaisse les bénéfices. Crois-moi, petit frère, le bonheur, ça s’achète.
Aussitôt, les ronces envahirent le champ de Kname, étouffant la céréale.

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C’est à ce moment qu’apparut le roi de Séquanie, flanqué de ses ingénieurs agronomes de Grenoble. Ils ne tarissaient pas de commentaires en parcourant les champs d’Er, de Kmane et de Scha.
– Si c’est pour voir encore de telles abominations, autant faire demi-tour. J’en ai plein les baskets, moi, de cette histoire.
Mais après cette longue expédition, les chevilles endolories par les pierres, les jambes éraflées et les habits déchirés par les épines, ils parviennent enfin chez Tri-Yan.
– Voyez si cette excursion en valait la peine, dit le roi. Avez-vous déjà vu des épis si lourds et des grains si richement chargés de farine. Approche-toi, Tri-Yan, mon fils, car c’est toi qui hériteras de mon royaume.

Fin

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