Sylduria – La Reine Lynda (16)

Chapitre XXV
Marquis en goguette

 

 

Le marquis de Bifenbaf, visiblement furieux, cherchait partout son rival et néanmoins ami Ottokar de Kougnonbaf. Il le trouva finalement dans le salon panoramique, consolant sa promise désespérée. Miroslav tenait à la main toute une pile de journaux.

« Marquis, c’est une honte, votre presse est en train d’éclabousser Lynda de calomnies injurieuses.

– Ma presse, dites-vous ?

– Regardez-moi ce titre, à la une d’Arklow Match !

– “Lynda fréquente les dealers.”

– Dis-leur de se taire !

– Ils exagèrent. »

Éva fronça les sourcils :

« Ottokar, j’espère que tu as une explication.

– Je n’ai jamais validé la publication de cet article, lui répondit le marquis, sans perdre contenance. C’est de la diffamation pure et simple. Il y a des têtes qui vont tomber, chez Kougnonbaf-Presse. »

Miroslav ne se laissait pas apaiser par cet argument.

« Tu sais ce que fera Lynda quand elle sera de retour ? dit-il. Elle va prendre tous tes torchons de papier, elle en fera une grosse boule qu’elle t’enfoncera dans la gorge. »

Éva fondit en sanglots et quitta la pièce.

« Je ne puis en supporter davantage. Pardonnez-moi, messieurs, mais je préfère prendre congé. »

Nos deux marquis se retrouvaient donc seuls.

« J’ai froissé ton journal et tu as froissé ta fiancée, dit Miroslav.

– Je n’ai pas le choix, cela fait partie de mon plan.

– Je n’ai jamais approuvé ton plan. Fallait-il pointer toute cette artillerie ? Non mais, regarde-moi ces titres : “La descente aux enfers de Lynda”, “Lynda la débauchée”, “La vie sulfureuse de Lynda”, “La déchéance d’une reine.”

– Votre chérie ne s’en relèvera pas.

– Vous pouvez le dire ! Syldurie-Soir a publié l’évolution de sa cote d’amour : douze pour cent d’opinions favorables, contre quatre-vingt-six la semaine dernière.

– Ma foi, je connais un autre petit roi que cela devrait consoler.

– En revanche, la cote d’Éva crève le ciel. Le peuple va certainement la proclamer reine. Vous avez bien raison de vouloir l’épouser.

– Je n’épouserai jamais cette grosse cloche en si bémol.

– Comme il vous plaira. Il faut reconnaître que, pendant que sa sœur défraie la chronique, votre fiancée…

– Cessez de dire : “Ma fiancée”. Ça m’agace ! C’est un mariage de raison. Quand je serai au pouvoir, j’appliquerai la méthode Henri VIII : d’abord je la tue, ensuite je la répudie. Enfin, non…

– Je disais que votre fiancée travaille de ses dix doigts. Elle a commencé à construire des villages écologiques et arborisés et à détruire les favelles qui font la honte de notre capitale. Elle dépense allégrement, la petite, sans craindre de plumer l’état.

– L’état, c’est moi, répondit Ottokar sur un ton amer. Mais revenons à Lynda, cher marquis. Je ne tiens pas particulière-ment à ce que vous fassiez une crise d’apoplexie en regardant le journal de vingt heures. Édition spéciale : “La mort de Lynda.”

– Quoi ?

– Mais rassurez-vous, mon ami, Kougnonbaf-Presse sait très bien manipuler le mensonge. Je suis impatient de la voir mourir, car plus vite elle mourra, plus vite j’accéderai au pouvoir. Alors, en attendant, je l’assassine médiatiquement.

– Vous m’avez fait peur.

– Elvire, notre chasseresse, est parvenue à traquer notre gibier jusqu’au plus profond de son terrier. À présent, elle la tient à portée de son fusil, mais, eu égard de notre vieille amitié, je lui ai donné pour consigne de lui laisser la vie. Offrez à notre Elvire un petit cadeau dont elle vous fixera elle-même le prix, et elle vous livrera, pieds et mains liés, l’objet de votre convoitise.

– Marquis de Kougnonbaf, vous êtes un génie.

– Je le sais, je me le suis déjà dit.

– Vous êtes le roi des filous.

– En attendant mieux. »

L’ambitieux marquis ricana.

« La victoire est à nous, marquis, ajouta Bifenbaf.

– Alors, il faut la fêter.

– Avec quoi, marquis ?

– Mais avec du champagne ! »

Le prétendant au trône de Syldurie n’ignorait pas que, caché derrière les livres, le défunt roi avait toujours quelques bonnes bouteilles en réserve. Il invita son compère à trouver lui-même le fameux mécanisme qui permettait d’accéder à la cave secrète.

« Le vieux coquin ! » s’écria Bifenbaf, ayant découvert le comptoir.

« Voyons ! dit Kougnonbaf, mystérieux, pendant que son compagnon approchait une bouteille et deux flûtes de cristal, qu’il fit sonner du bout de l’ongle, quel cru prestigieux nous avez-vous déniché : Reims ou Épernay ? »

Il scruta l’étiquette avec un regard de connaisseur.

« Mousseux de la Maritza ».

Il soupira :

« J’avais oublié les royales restrictions budgétaires.

– Au moins, cela encourage le marché des produits nationaux. À défaut de la Marne, contentons-nous de la Maritza.

– Krieg ist Krieg. »

Ils se servirent une coupe à ras bord et la levèrent ensemble.

« À la santé de la Syldurie ! cria Kougnonbaf.

– Vive la Syldurie ! »

Ils vidèrent chacun leur flûte d’une seule gorgée, expulsèrent l’air de leur gorge avec une satisfaction désaltérée.

« Finalement, il n’est pas mauvais, ce mousseux de la Maritza.

– Il est même très bon.

– On s’en ressert un verre ?

– Mais pourquoi pas ? »

Ils vidèrent chacun une deuxième coupe, puis une troisième. Il ne restait alors dans la bouteille que quelques gouttes qu’ils se partagèrent.

« À la santé du roi.

– Vive le roi !

– À ta santé, Bifenbaf.

– Vive Bifenbaf !

– À la santé de ma fiancée.

– Vive Éva ! Delavent. Eh ! Eh ! Eh ! Éva Delavent ! Elle est bonne !

– À la santé de Sabine Mac Affrin, ma sorcière mal-aimée.

– Vive Sabine ! J’aime sa trombine ! »

Nos amis étaient déjà pris d’euphorie, et il devenait difficile de savoir lequel des deux marquis soutenait l’autre pour le maintenir debout.

Biffenbaf tenait la bouteille au-dessus de sa coupe et semblait étonné de ne voir aucun liquide en couler.

« Quoi ? Déjà vide ?

– On n’a même pas eu le temps d’y goûter.

– Eh bien ? Bifenbaf, allez me chercher une autre bouteille de cet excellent Champaritza. Vous devriez déjà être revenu ! »

Bifenbaf revient en chantant d’une voix fausse et gutturale :

« La Maritza, c’est ma rivière, – Comme la Seine est la tienne… »

« À la santé de mademoiselle Vartanova ! s’écria le marquis de Kougnonbaf.

– Vive Sylvie Vartan !

– À qui le tour ? C’est qu’il faut la finir cette bouteille.

– Oui, avant d’en entamer une autre.

– À la France, et à son grand président.

– Oh ! Grand président, il ne faut tout de même pas exagérer. Vive la France ! »

La deuxième bouteille était déjà vide. On attaquait la troisième.

« À nos amours !

– Oui, à nos amours. Je t’aime, mon petit Ottokar.

– Moi aussi, mon petit Miroslav. Je t’aime.

– Embrasse-moi, Ottokar !

– Épouse-moi, Miroslav !

– Ah ! Non ! Tu as déjà une fiancée.

– Qui ? Éva ? Cette gourde ?

– Éva la cruche !

– Éva la godiche !

– Éva la gudule !

– Éva la majorée… mijaurée !

– Éva Nupié !

– Éva Tandla !

– Éva Tfervoir !

– Éva Tanmettrune !

– Oui, encore une ! J’ai soif ! »

Les deux marquis avaient totalement perdu le centre de gravité. Bifenbaf parvint néanmoins à trouver sa route jusqu’à la quatrième bouteille.

« Pour qui celle-ci ? demanda-t-il.

– Pour qui ? Je te le demande ! Pour Lynda !

– Vive Lynda !

– Lynda est morte.

– Meurt Lynda !

– Noyons notre chagrin dans les flots de la Maritza. »

Les deux hommes se mirent à chanter :

« Elle ne mettra plus de l’eau dedans mon verre – la guenon, la poison, elle est mo-o-rte. »

Pendant qu’ils chantaient, si l’on peut appeler cela chanter, buvaient et s’égosillaient, une jeune demoiselle était apparue à la porte. Dans leur ivresse, ils ne la remarquèrent pas et poursuivirent leurs élucubrations.

« Où en étions-nous ? balbutia Miroslav.

– À Lynda.

– Ah ! Lynda.

– Lynda la peste !

– Lynda la chipie !

– Lynda la garce !

– Lynda la débauchée !

– Lynda la perfide !

– Lynda la sulfureuse !

– Lynda la dépravée !

– Lynda la droguée !

– Lynda la dealeuse !

– À mort Lynda !

– Que le diable l’emporte !

– Que le bigre l’étripe !

– Que le diantre la cuise.

– Que Bélial lui tire les doigts de pieds !

– Que Belzébuth lui taille les oreilles en pointe ! »

Pendant cette belle joute oratoire, la jeune inconnue s’était approchée des deux buveurs. Bifenbaf remarqua enfin sa présence :

« Mais regarde un peu qui voilà !

– Une sauterelle !

– Une souris !

– Une greluche !

– Une musaraigne ! »

Kougnonbaf lui tendit la bouteille déjà à moitié vide (ou encore à moitié pleine) :

« Viens boire un coup avec nous. Il reste encore une petite goutte… Justine… Justine ’tite goutte. À la santé de Justine.

– Vive Justine ! répéta Bifenbaf dans sa torpeur.

– Allez ! insista l’autre marquis, ne fais pas ta béchamel… ta bêcheuse, viens boire un verre avec nous.

– En quel honneur ? interrogea la fille.

– Nous fêtons, à grand renfort de champagne, la mort et l’enterrement de Lynda.

– De Lynda la pétasse.

– La pétasse ? demanda-t-elle, l’air surpris.

– Tu la connais ? dit Ottokar.

– Un peu.

– C’est une mocheté.

– Une mocheté ?

– Une vraie, une pure, un authentique. »

Miroslav intervint, de sa voix éraillée par l’alcool :

« Il ne faut pas exagérer, Ottobus… rail… Ottokar. Elle n’est pas si moche que ça.

– Elle est moche. Ne fais pas attention à lui, Justine. Il est complètement bourré. Trois malheureux litres de champagne de la Marilyn… Maritza. Miroslav, il est tellement amoureux de cette Lynda qu’il est prêt à vendre son âme au diable pour pouvoir l’épouser. »

Justine lui jeta un regard réprobateur :

« C’est vrai ça, Miroslav ?

– Et en plus il ne voit pas clair, Miroslav, enchérit l’autre. Complètement miro ! Tellement miro… slav, qu’il la trouve belle ! Mais Lynda, elle n’est pas belle, elle est moche, elle est très moche, moche de chez moche, encore plus moche que toi, ce n’est pas peu dire. »

Une paire de gifles aussi puissante qu’inattendue s’abattit sur le marquis. Celui-ci s’étala au sol, et Miroslav éclata de rire. Puis, s’agrippant aux meubles, Ottokar se releva laborieuse-ment, il s’appuya contre la table, tenant dans ses mains ses deux joues brûlantes.

« Mais qu’est-ce que j’ai dit ?

– Elle ne t’a pas loupé, Justine.

– Ces belles choses étant dites, buvons à la santé de Lynda », dit la jeune fille qui, entre nous, n’était pas si moche que ça.

Elle alla prendre une flûte et la remplit, puis la choqua contre celle des marquis.

« À la mort de Lynda ! dit Kougnonbaf avec un sourire forcé.

– À l’enterrement de Lynda ! ajouta Bifenbaf, d’une voix mal assurée.

– À la résurrection de Lynda ! » dit Justine sur un ton vainqueur. Et aussitôt, elle avala une gorgée du pétillant liquide. Les deux marquis la regardant boire.

« C’est Lynda ! s’exclama brusquement Miroslav. C’est elle, je te dis, c’est elle !

– Lynda ? Où ça ?

– En face de toi, imbécile ! Tu ne la reconnais pas ? »

En effet, la belle inconnue qui venait d’offrir au marquis Ottokar de Kougnonbaf la paire de beignes la plus prestigieuse de toute l’histoire de la Syldurie n’était autre que la reine, mais aucun des deux hommes ne l’avait reconnue, tant ils étaient pleins.

« Mais ce n’est pas possible ? dit Ottokar, à peine remis de ses émotions. Lynda est à Paris.

– Me voilà de retour. Et j’aurai quelques mots à vous dire, messieurs. Comment se fait-il que dans cette salle qui a vu les dernières minutes de mon père, vous organisiez une beuverie ?

– Je…

– Nous…

– Votre attitude indigne insulte sa mémoire. Je vous châtierai avec la plus grande sévérité. Je vous laisse seulement le temps de dégriser, ensuite je vous convoquerai chacun dans mon bureau. Je veux votre emploi du temps détaillé pendant toute mon absence. Vous pouvez disposer.

« Oh ! là là là là ! se lamentait Kougnonbaf.

– Ça va chauffer pour nos oreilles.

– En ce qui concerne les miennes, ça commence déjà.

– Trouve quelque chose, Ottokar, pleurnichait Bifenbaf, tire-nous de ce pastis !

– Je ne me sens pas bien, j’ai mal au cœur », répondit l’autre, le visage livide.

Lynda pointa vers la porte un index autoritaire :

« J’ai dit : “Vous pouvez disposer”. Ça veut dire : “Dehors ! Raus ! Buiten !” »

Les deux fêtards terrifiés quittèrent tant bien que mal la présence de Lynda. Soutenu par son compère un peu moins malade que lui, le marquis de Kougnonbaf dut faire une étape dans un lieu de commodité avant de disparaître dans un des longs couloirs du château.

« Vous pouvez venir, les enfants. » Et ce disant, elle invita ses amis à entrer : le commissaire Mansinque, Mohamed et Mamadou, Fabien et Fabienne, Yakouba et Moussa, Valérie, Julien. Elle leur fit servir une collation.

 

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