Une Leçon de Combinatoire (1)

Les hors-la-loi de l’Ouest américain ont toujours fasciné la majorité des gens ordinaires, condamnés par leurs paisibles occupations sociales, à l’honnêteté médiocre d’une vie bien rangée. Non pas que nous soyons pervers au point de désirer le mal pour le mal, mais le mal romancé, le mal poétisé, nous fait rêver ; spécialement celui qui se présente à nous sous les traits passionnés d’une liberté audacieuse et sauvage, lancée au grand galop à travers les plaines infinies, après avoir proclamé sa puissance indomptable par une salve de coups de feu triomphants. Et quelles oreilles, chastes pourtant, ne ressentent pas comme une sorte de doux et tendre chatouillement, à l’ouïe des noms de Butch Cassidy, de Doc Holliday, de Tulsa Jack, de Rattlesnake Dick, de Dynamite Dan Clifton, et de bien d’autres ?

Mais les gunslingers, les bandits qui dégainent rapidement lors de l’attaque d’une banque, ne sont pas les seuls malfaiteurs sympathiques qui ont fondé le folklore de l’Ouest. A côté d’eux, se trouve la catégorie des swindlers, c’est-à-dire celle qui regroupe les escrocs et les aigrefins de tout genre, ceux dont l’arme n’est ordinairement pas à feu, mais à astuce et à rouerie, et qui s’en servent savamment pour dévaliser les jobards. Parmi eux, le plus grand fut certainement James Addison Reavis, plus connu sous le nom de Baron d’Arizona, qui réussit l’exploit incroyable de s’approprier, pour un temps, la plus grande partie de l’Arizona et un bon morceau du Nouveau Mexique, soit un territoire grand comme la moitié de la France !

Pour cela il avait inventé de toutes pièces un personnage historique Don José Gaston Silva y Carrillo de Peralta de las Falces de Mendoza, que le roi d’Espagne Ferdinand VI aurait élevé au titre de Baron de los Colorados, en 1748, et à qui il aurait légué cette énorme portion de terre. Reavis repéra alors une pauvre orpheline de seize ans, Sophia Maso, à qui il inventa une généalogie qui la faisait descendre de ce Baron imaginaire, et la constituait seule héritière du Peralta Grant. Habile falsificateur de manuscrits, Reavis s’en fut voyager au Mexique et en Europe pour laisser dans des bibliothèques les preuves de son histoire de baronnie. Puis bien sûr, à son retour, il épousa Sophia, acquérant ainsi la prétention au titre de Baron d’Arizona.

A cette époque, les terres frontalières avec le Mexique n’étaient pas encore des États de l’Union (l’Arizona n’en fut un qu’en 1912), et le gouvernement américain, après les avoir annexées, s’était engagé à respecter les droits de propriété déjà existants, qui pouvaient être prouvés. C’est sur cette clause que Reavis avait bâti son montage, qui allait lui permettre d’encaisser des sommes pharamineuses. Ayant fait valoir ses droits auprès des autorités, les mines, les compagnies de chemin de fer, les gros fermiers, durent en renâclant commencer à lui verser des redevances d’exploitation. Trop gourmand, cependant, Reavis eut la mauvaise idée d’attaquer en justice le gouvernement américain lui-même, pour lui faire verser des millions de dollars de dédommagement. On finit par découvrir la fraude, en analysant l’encre des documents, et Reavis n’échappa pas à la prison. Signalons aux lecteurs que cette histoire intéresse, et qui ne l’avaient jamais entendue, qu’un assez bon film en a été tiré : Le Baron d’Arizona, avec le très étrange Vincent Price, et qu’ils peuvent certainement retrouver sur le Net.

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Ce que par contre personne ne trouvera ailleurs, c’est qu’à l’époque où James Reavis passait encore pour l’authentique propriétaire de l’Arizona, une société anomyme, répondant à l’acrostiche THREC, la Tetrahedral Human Rights Extension Company, avait acheté au baron un territoire de quinze mille acres au sud de Phoenix, lequel comprenait Sweetwater, petit village d’à peine trois cents habitants, et ses environs. Personne ne savait qui étaient les fondateurs de cette compagnie, ni quel en était le but, ni ce que pouvait bien signifier son appellation cabalistique. Aussi les habitants de Sweetwater vivaient-ils dans une appréhension bien compréhensible, depuis qu’ils avaient appris, par les journaux, que les terres qu’ils occupaient avaient été légalement vendues à un propriétaire inconnu. N’allaient-ils pas être bientôt expulsés ? ou soumis à une taxation insupportable ? tous se le demandaient.

Ce fut le Juge John Proth, qui le premier eu le privilège de se trouver face à face avec deux représentants de la compagnie propriétaire, en chair et en os. L’un, assis sur un âne, homme rondouillard d’une soixantaine d’années, était plus en chair qu’en os ; l’autre, plus en os qu’en chair, était une femme perchée sur une mule, guère jeune non plus, le teint jaune et d’une maigreur qui semblait maladive. L’homme portait un crochet de fer en place de sa main droite, et le haut de son crâne dégarni attirait l’attention par son aspect lisse et gris, comme la peau d’un dauphin. La chevelure de la femme, relevée en chignon, s’abritait du soleil sous un chapeau rappelant par sa forme l’abat-jour d’une ancienne lampe à pétrole, et ses yeux d’une grande douceur compensaient quelque peu l’effet produit par des dents longues et mal plantées.

– Vous êtes le magistrat de Sweetwater ? demanda l’homme d’un ton bourru, sans avoir pris la peine de se présenter.
– John Proth, pour vous servir : Juge, pasteur et instituteur tout à la fois, de notre petite ville, où les fonctionnaires se font rares.
– Nous désirons nous marier, monsieur Proth ! dit la femme, d’une voix grêle, mais très distincte.
– Mais certainement, madame ; si vous voulez bien vous donner la peine de descendre de vos montures, et d’entrer dans mon bureau… reprit le Juge, guère plus surpris que cela, dans une contrée et dans un siècle où l’on ne s’embarrassait guère de formalités.
– Non, pas aujourd’hui, dit l’homme ; et pas comme vous l’entendez. En tant que secrétaire perpétuel de la THREC, je dois vous avertir que notre société se réserve le droit de définir à sa guise le code civil en vigueur sur ses territoires. Nous tiendrons demain une assemblée extraordinaire dans la salle de l’école communale, où nous élaborerons les nouveaux articles concernant le mariage. S’il vous plaît de rester Juge à Sweetwater, monsieur Proth, veuillez vous y trouver à neuf heures précises. Nous passerons la nuit à l’hôtel.

Abasourdi, le Juge Proth restait coi. Il voyait enfin de ses yeux, les acteurs de cette mystérieuse société, qui possédait maintenant toutes choses à Sweetwater, mais le mystère ne faisait que s’épaissir. Car quel sens pouvait-on donner à des paroles extravagantes qui prétendaient vouloir redéfinir le code civil, à propos du mariage ? avait-il affaire à un fou ?

– Et vous êtes… ? demanda-t-il, avant que les deux cavaliers eussent tourné bride.
– Je suis J.-T. Maston, et ici ma fiancée, Mistress Évangélina Scorbitt.

Et tandis que piquant des éperons le couple traversait la rue, pour aller s’installer au Jolly Javalina, le seul hôtel et saloon de l’endroit, le Juge Proth ouvrait et refermait en vain les tiroirs de sa mémoire, cherchant où il avait déjà entendu ces deux noms-là. Il n’eut pas à se livrer à cet exercice bien longtemps d’ailleurs. Une demi-heure environ après sa conversation avec J.-T. Maston et Évangélina Scorbitt, le Juge épiant derrière ses rideaux, vit deux étrangers, un grand sec et maigre, l’autre un peu moins haut et plus trapu, tous deux coiffés de chapeaux haut-de-forme, descendre de leurs chevaux pour entrer au Jolly Javelina. N’y tenant plus, John Proth couru à l’hôtel, pour s’enquérir du nom des deux arrivants.

– Ils ont pris une chambre, en effet.
– Et ils s’appellent ?
– Voyez vous-même, dit l’employé en tendant le registre.

Impey Barbicane, et Capitaine Nicholls !! Deux noms qui fusèrent comme deux rubans de magnésium de photographe dans la cervelle du Juge : Le Gun Club ! C’était encore eux ! Personne n’avait oublié en Amérique l’immense commotion qu’avait causé quelques années auparavant leur tentative d’envoyer un obus dans la lune, ni la crise mondiale encore plus grave qu’ils avaient provoquée ensuite, en prétendant amorcer un réchauffement climatique, pour exploiter les houillères du pôle nord. Et maintenant ils étaient ici, à Sweetwater, et quatre en plus, puisque J.-T. Maston avait été obligé de se fiancer à Miss Scorbitt.

Mais que pouvez bien venir faire dans cet endroit minable, des savants d’une aussi éminente notoriété ? Quelle nouvelle excentricité leurs cerveaux fêlés concoctaient-ils ? Le Juge Proth n’en revenait pas, et il lui faudrait attendre à demain pour en savoir davantage.

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