Classiques, Théâtre

Le véritable Saint Genest de Jean de Rotrou

A classical beauty de John William Godward

Le véritable Saint Genest de Jean de Rotrou est une tragédie classique écrite entre 1644 et 1646, représentée pour la première fois en 1646. L’intrigue de la pièce se situe au IIIème siècle après Jésus-Christ à l’époque des persécutions contre les premiers chrétiens ordonnées par l’empereur Dioclétien.

La pièce s’inspire de l’histoire d’un martyr chrétien, Saint Genest, comédien romain exécuté pour s’être converti au christianisme après avoir joué le rôle d’un chrétien. Dans l’acte I, Valérie, la fille de l’empereur Dioclétien s’apprête à épouser Maximin le deuxième co-empereur. Auparavant Valérie a eu un étrange rêve. Genest comédien à la cour de Dioclétien propose pour célébrer l’union de jouer une pièce où il joue le rôle d’un ancien martyr, Adrian, tué par Maximin. Par sa complexité, une mise en abyme, où l’on assiste à un théâtre dans un théâtre et la force percutante de ses répliques, Le véritable Saint Genest, est une oeuvre encore capable de captiver, interroger. La pièce témoigne de ces circonstances inédites, presque inattendues où nous pouvons rencontrer Dieu.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

Valérie, Camille.

CAMILLE :

Quoi, vous ne sauriez vaincre une frayeur si vaine ?
Un songe, une vapeur, vous causent de la peine !
À vous, sur qui le ciel déployant ses Trésors,
Mit un si digne esprit, dans un si digne corps !

VALÉRIE :

Le premier des césars apprit bien que les songes
Ne sont pas toujours faux, et toujours des mensonges ;
Et la force d’esprit, dont il fut tant vanté,
Pour l’avoir conseillé, lui coûta la clarté.
Le ciel, comme il lui plaît, nous parle sans obstacle ;
S’il veut, la voix d’un songe est celle d’un oracle ;
Et les songes, sur tout, tant de fois répétés,
Ou toujours, ou souvent, disent des vérités
Déjà cinq ou six nuits, à ma triste pensée,
Ont de ce vil hymen la vision tracée,
M’ont fait voir un berger, avoir assez d’orgueil,
Pour prétendre à mon lit, qui serait mon cercueil ;
Et l’Empereur mon père, avec violence,
De ce présomptueux appuyer l’insolence ;
Je puis, s’il m’est permis, et si la vérité
Dispense les enfants à quelque liberté,
De la mauvaise humeur, craindre un mauvais office ;
Je connais son amour, mais je crains son caprice ;
Et vois qu’en tout rencontre il suit aveuglément
La bouillante chaleur d’un premier mouvement ;
Sut-il considérer, pour son propre hyménée,
Sous quel joug il baissait sa tête couronnée,
Quand Empereur il fit sa couche et son État
Le prix de quelques pains, qu’il emprunta soldat,
Et par une faiblesse, à nulle autre seconde,
S’associa ma mère à l’Empire du monde ?
Depuis, Rome souffrit, et ne réprouva pas
Qu’il commit un Alcide, au fardeau d’un Atlas, 
Qu’on vit sur l’Univers deux têtes souveraines,
Et que Maximian en partagea les rênes :
Mais pourquoi pour un seul tant de maîtres divers,
Et pourquoi quatre chefs au corps de l’univers ?
Le choix de Maximin, et celui de Constance,
Étaient-ils à l’État de si grande importance,
Qu’il en dut recevoir beaucoup de fermeté,
Et ne put subsister sans leur autorité ?
Tous deux différemment, altèrent sa mémoire,
L’un par sa nonchalance, et l’autre par sa gloire ;
Maximin, achevant tant de gestes guerriers,
Semble, au front de mon père, en voler les lauriers ;
Et Constance souffrant qu’un ennemi l’affronte,
Dessus son même front en imprime la honte ;
Ainsi, ni dans son bon, ni dans son mauvais choix,
D’un conseil raisonnable, il n’a suivi les lois ;
Et déterminant tout, au gré de son caprice,
N’en prévoit le succès, ni craint le préjudice.

CAMILLE :

Vous prenez trop l’alarme, et ce raisonnement
N’est point à votre crainte, un juste fondement :
Quand Dioclétian éleva votre mère
Au degré le plus haut que l’univers révère,
Son rang, qu’il partageait, n’en devint pas plus bas,
Et lui faisant monter, il n’en descendit pas ;
Il put concilier son honneur et sa flamme,
Et choisi par les siens, se choisir une femme ;
Quelques associés qui règnent avecque lui,
Il est de ses États le plus solide appui ;
S’ils sont les matelots de cette grande flotte,
Il en tient le timon, il en est le pilote,
Et ne les associe à des emplois si hauts,
Que pour voir des césars au rang de ses vassaux :
Voyez comme un fantôme, un songe, une chimère,
Vous fait mal expliquer les mouvements d’un père ;
Et qu’un trouble importun vous naît mal à propos,
D’où doit si justement naître votre repos.

VALÉRIE :

Je ne m’obstine point d’un effort volontaire
Contre tes sentiments, en faveur de mon père ;
Et contre un Père, enfin, l’enfant a toujours tort :
Mais me répondras-tu des caprices du sort ?
Ce monarque insolent, à qui toute la terre,
Et tous ses souverains, sont des jouets de verre,
Prescrit-il son pouvoir ? Et quand il en est las,
Comme il les a formés, ne les brise-t-il pas ?
Peut-il pas, s’il me veut dans un état vulgaire,
Mettre la fille au point dont il tira la mère,
Détruire ses faveurs par sa légèreté,
Et de mon songe, enfin, faire une vérité ?
Il est vrai que la mort, contre son inconstance,
Aux grands coeurs, au besoin, offre son assistance,
Et peut toujours braver son pouvoir insolent ;
Mais, si c’est un remède, il est bien violent.

CAMILLE :

La mort a trop d’horreur, pour espérer en elle,
Mais espérez au ciel, qui vous a fait si belle,
Et qui semble influer, avecques la beauté,
Des marques de puissance, et de prospérité.

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1 réflexion au sujet de “Le véritable Saint Genest de Jean de Rotrou”

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