Roman, Sylduria

Sylduria (III) – Le Chemin des Philosophes (22)

Chapitre XXII
L’écaille de Paul

Lynda avait passé un mauvais dimanche. Le début de la semaine n’était pas meilleur. Elle ne pensait qu’à Sabine Mac Affrin, cette vieille ennemie qu’elle croyait avoir vaincue et qui surgissait de nouveau, semblable à l’étoile de mer qui, lorsqu’on la sectionne, se régénère en deux individus. Elle avait l’impression d’être une huître, résignée à se laisser gober par le monstrueux échinoderme.

Qu’allait-elle faire à présent ? Elle se réfugia chez Félix, le sauveteur des âmes désespérées.

« Penses-tu que je devrais libérer Périklès ?

– Je te le dis depuis le début de cette aventure. Tu as commis la plus grave erreur de ta vie et de ton règne. Qu’attends-tu pour la réparer ? Que ses conséquences deviennent irréver-sibles ?

– Tu as raison. Je vais aller le sortir de prison. Cela devrait calmer un peu les esprits.

– C’est Hélèna qui te sera reconnaissante ! Allez, fais vite !

– J’y vais immédiatement, » dit-elle en saisissant le bouton de la porte.

Puis, après une courte hésitation, elle fit volte-face, soudain ressaisie.

« Non, ce n’est pas possible. Je ne peux pas libérer Périklès.

– Et pourquoi donc ?

– Que dira-t-on de moi ? Juste au moment où la soi-disant prophétesse débarque à Arklow, je fais libérer son complice ! Lynda, la reine de Syldurie, aurait-elle peur d’une sainte illuminée ? Et d’autre part, une fois Andropoulos libéré, ils pourront tous deux comploter contre moi. »

Félix soupira profondément.

« À quoi bon venir me demander conseil, puisque tu persévères dans ton égarement ?

– Je regrette, Félix, je me tirerai bien de ce tracas toute seule. D’ailleurs, je ne crains pas cette bouilleuse de grenouilles. Je lui ai déjà fait mordre la poussière.

– C’est vrai, Lynda, mais en ce temps-là, tu puisais ta force en Dieu, et non en toi-même.

– Je n’ai pas perdu la foi. Mais je trouve que Dieu ne m’a pas beaucoup aidée dans cette affaire.

– Si tu ne libères pas Périklès, c’est Samantha qui le fera, pour ta plus grande confusion ?

– Adieu Félix. »

Lynda s’isola dans son grenier. Elle n’était pas d’humeur à travailler. Elle ne s’était pas réconciliée avec son mari. Elle ne supportait plus ses enfants. Elle ne voulait plus voir personne. Elle frappait son sac jusqu’à l’épuisement. Quand elle en eut assez de ce grenier, elle alla chevaucher dans la forêt.

Samantha, accompagnée de deux de ses sbires, se dirigeait vers le centre de détention.

Elle se présenta au gardien :

« Je désire parler à Monsieur Andropoulos.

– Vous êtes de la famille ? Il faut faire partie de la famille pour visiter un détenu. »

Samantha ne répondit pas. Elle forma un V avec son index et son majeur et les dirigea vers les yeux de son interlocuteur.

« Veuillez me suivre, madame, s’il vous plaît. »

Le gardien la conduisit à l’intérieur du pénitencier et la confia aux bons soins de son collègue. Celui-ci l’introduisit dans un parloir, divisé par une grille de fer forgé. Face à elle, une porte s’ouvrit, laissant apparaître le pasteur. Samantha pointa du doigt les deux caméras de surveillance.

« Voilà ! Maintenant, nous sommes tout à fait tranquilles pour discuter.

– Je croyais que tu m’avais abandonné.

– Le Père n’a-t-il pas abandonné son Fils sur la croix ? Il fallait bien que je t’abandonne dans ta prison.

– Je savais que tu viendrais me délivrer. Mais pourquoi avoir tant tardé ?

– Mais parce que tu es mon apôtre ! Il fallait une preuve de ton apostolat.

– En quoi mon épreuve constitue-t-elle une preuve ?

– Crois-tu que Saul de Tarse serait devenu l’apôtre Paul, s’il n’avait pas séjourné plusieurs fois en prison ? Et lui n’avait pas droit à la télévision dans son cachot.

– D’accord ! Il fallait que j’aille en prison pour être un vrai apôtre. Mais tout de même, tu aurais pu venir un peu plus tôt.

– Tu n’es jamais content. »

Elle empoigna deux barreaux et, à la force des bras, les écarta suffisamment pour laisser passer Périklès.

« Te voilà libre, et tu vas proclamer ma parole.

– Libre, libre, c’est vite dit. Comment allons-nous sortir d’ici avec tous les gardiens qui se promènent dans les couloirs ?

– Ton manque de foi est consternant ! Commence par enlever tes lunettes.

– Samantha ! Tu n’as tout de même pas l’intention de me frapper ?

– Il ne vaudrait mieux pas. Enlève tes lunettes, que je voie mieux tes yeux, imbécile ! »

Périklès obéit.

« As-tu remarqué cette tache grise dans ta pupille ?

– Je me regarde tous les matins dans mon miroir.

– Sois-tu à quoi elle ressemble, cette tache grise ?

– À une tache grise.

– À une écaille.

– Oui, maintenant que tu me le dis.

– Et ça ne te rappelle rien, une écaille ?

– À part les poissons… je ne vois pas où tu veux en venir.

– C’est bien la peine d’avoir fait l’Institut Biblique de Nogent-sur-Marne ! Une écaille devrait te faire penser à la cécité de Paul. Ne t’ai-je pas dit que tu étais mon apôtre ?

– Est-ce que tous tes serviteurs ont gagné leur apostolat au prix d’un œil ?

– Non, toi seulement.

– Et pourquoi tant d’honneur ?

– Parce que tu n’es plus l’apôtre de l’Égée, mais l’Apôtre, avec un grand A. Et cette écaille d’aveuglement tombera bientôt de ton œil. Maintenant, sortons d’ici. »

Samantha et Périklès quittèrent le parloir et se déplacèrent en toute liberté à travers le pénitencier. Les hommes en armes qu’ils croisaient marchaient comme des automates. Personne ne remarquait que le détenu Andropoulos était en train de s’évader. Ils sortirent par la grande porte et la fermèrent derrière eux.

La prophétesse et son apôtre, suivis de ses anges en uniforme gris-bleu, déambulaient dans les rues d’Arklow, se dirigeant vers la place royale qui jouxte le château. Ils n’y parvinrent pas sans difficulté, car la foule qui manifestait, pancarte haute, son hostilité à la reine, s’était élargie d’une centaine à quelques milliers, envahissant à présent la place entière et les avenues avoisinantes. Leurs cris se répercutaient dans toute la ville. Lynda avait beau fermer toutes les fenêtres, se boucher les oreilles avec des bouchons de cire et déménager sa chambre, où elle dormait seule, à l’autre extrémité du château, elle ne pouvait leur échapper. Ces cris cessèrent brusquement. Intriguée, Lynda était descendue jusqu’aux grilles. En effet, le peuple en révolte se taisait. Quelqu’un, dans la foule, avait reconnu Périklès et la rumeur s’était rapidement propagée : « Andropoulos est libre ! »

Un couloir se forma dans la masse humaine pour laisser le passage au héros du jour.

Tenant Périklès par la main, Samantha parvint enfin à la grille du palais. Se tournant vers le peuple, elle prit la parole, sans microphone, car sa force surnaturelle s’étendait aussi à sa voix.

« Écoutez-moi ! Je suis Samantha Low, la prophétesse qui a été donnée au monde pour le libérer de l’ignorance et de la tyrannie. La reine Lynda de Syldurie, cette despotesse abhorrée a fait jeter en prison votre bien aimé révérend Périklès Andropoulos, que j’ai désigné comme apôtre. Mais moi, Samantha, la reine du monde, je l’ai libéré en brisant ses barreaux de mes propres mains. Les rois des nations vous tyrannisent, mais moi, je vous promets la liberté. Je ne libère pas seulement en paroles ; j’agis. La Toute-puissance réside en moi, je serais une souveraine douce et humble de cœur, mais je détruirai mes ennemis sans aucune pitié. Et pour vous prouver mon omnipotence, je vais accomplir un miracle devant vous. Je vais rendre à Périklès, mon apôtre, l’œil qu’il a perdu. Regarde-moi, Périklès Andropoulos. »

Samantha mouilla ses deux pouces de sa propre salive, et les appliqua sur les yeux de Périklès, tandis qu’elle enveloppait sa tête de ses mains, puis, elle entra en transe et se mit à crier avec l’impétuosité qui lui allait si bien :

« Par l’Esprit qui réside en moi, je proclame la guérison de mon apôtre Périklès Andropoulos. Esprit de cécité, je te l’ordonne, sors de cet homme ! Je te chasse par la Toute-puissance. Va-t’en immédiatement, car je t’ai vaincu. Entre dans les yeux de Lynda de Syldurie, l’infâme Jézabel, afin qu’en la privant de la lumière du jour, tu la punisses de ses débauches et de ses prostitutions. »

Elle poussa au paroxysme le volume de sa voix, vociférant, comme à son habitude, des paroles incompréhensibles, sous les yeux des témoins effrayés.

Elle se tut enfin au bout d’un quart d’heure. Chacun retenait son souffle. Puis elle montra sa main à gauche du visage du pasteur.

« Périklès ! Combien de doigts ?

– Trois. »

Samantha se tourna vers la foule, levant les bras dans un élan de triomphe.

« Vous êtes tous témoins de ce miracle : il a recouvré la vue. Je l’ai guéri par ma puissance et par mon esprit. Je suis la grande, la divine Samantha Low. Je suis celle qui rend la vue aux aveugles. Je suis celle qui fait marcher les paralysés. Je suis celle qui ressuscite les morts. Je suis la reine du monde. Je suis l’impératrice de l’univers. »

« Euh !… Samantha… hasarda Périklès.

– Quoi ?

– C’est l’œil droit qui ne voit pas.

– Mais tais-toi donc ! Imbécile ! Et saisis ta guérison par la foi.

– Pardonne-moi ! »

Samantha jeta vers Lynda un regard brûlant de haine, puis s’éloigna.

Le peuple rassemblé sur la place était devenu très silencieux et commençait à se disperser.

À travers la grille, Lynda fit signe à Périklès de s’approcher. Les soldats le laissèrent entrer dans la cour du palais.

« Est-ce moi qui ai ordonné de te sortir de prison ?

– Samantha m’a délivré. Elle a courbé les barreaux à la seule force de ses bras. Elle m’a aussi délivré de ma prison spirituelle. Je marchais dans les ténèbres, et elle m’a plongé dans la lumière.

– Elle t’a fait sortir de ma prison, et elle a guéri ta vue.

– En fait, non. Beaucoup de bruit pour rien. Mon œil droit est toujours aveugle.

– Nous avons donc trouvé le jour dans son armure.

– Samantha n’est jamais vaincue. Prends garde à toi. »

 

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