Roman, Sylduria

Sylduria (III) – Le Chemin des Philosophes (26)

Chapitre XXVI
Mac Lehu Esbay

Aïcha avait à peine raccroché qu’une mélodie orientale sonna dans son appareil.

« Allo !

– Tartine de beurre ? C’est Paul Yssouvrez. Dites donc ! Si vous voulez vous payer ma tête, cela pourrait mal finir. Vous êtes complètement givrée, ma pauvre amie ! Depuis le temps qu’on le cherche, celui-là ! On ne sait même pas son nom !

– Moi, je connais son nom, son prénom, sa profession et sa nationalité. Quant à son adresse, vous la trouverez dans les pages blanches. Attendez-vous à une belle surprise !

– Pas possible !

– Alors, rendez-vous jeudi soir sous le pont Marcadet. Et pas de bavures ! Voitures banalisées, pas de sirènes qui s’entendent jusqu’au Bourget, soyez des policiers intelligents, pour une fois ! »

Le jeudi, Kamal se présenta à la permanence parlementaire, portant une petite valise de cuir noir. Aïcha le fit disparaître derrière une porte marquée de l’inscription : « Privé ». Kamal ouvrit sa valise et en retira les sachets de poudre blanche qu’elle contenait. Aïcha les plaça soigneusement dans un coffre-fort dont elle seule connaissait la combinaison.

À l’heure du rendez-vous, la nuit, dans un lieu sombre, sur le rivage d’un fleuve de voies ferrées, chacun se postait à sa place : Kamal, debout, sa valise à la main ; derrière lui, Aïcha qui, malgré le danger, avait tenu à participer à l’opération. Tapis dans l’ombre comme des matous guettant leur proie, les policiers veillaient à leur poste. On n’attendait plus que la vedette du jour : Bob Mac Lehu Esbay.

Le voilà qui arrivait, justement, comme Zorro surgissant hors de la nuit, tranquille, la valise à la main, la cravate au vent, la chemise maculée de ketchup et de mayonnaise, la flasque bedaine masquant son ceinturon. Une belle caricature de l’Américain gavé de hamburger et de cola. Il ne lui manquait plus que le chapeau de cow-boy (de coveboit aurait dit ma grand-mère). Il était flanqué de Stallone et de Schwarzen-egger qui ne semblaient pas disposés à nous raconter des blagues.

« Aow ! Qu’est-ce que c’éille que ce joke ? Je n’aveille pouwnant dit de veniwe seuwl, et nou nious amène un femelle !

– D’abord, en français, on ne dit pas un femelle, on dit une gonzesse, une poule, une nana, une meuf. C’est ma copine, elle veut faire partie du réseau, alors je l’ai amenée pour lui montrer.

– Nou aureille pious me prwéveniwe ! Okéille. Nou as le farouine ?

– Dans ma sacoche. Et vous, vous avez le flouze ?

– Le farouine d’abowd, ensouine le bléille.

– Pas de problème ! »

Comme au curling, Kamal prit de l’élan et lança la valise qui percuta les jambes de Mac et manqua de le déséquilibrer.

« Attrape ça, gros lard !

– Nou m’avéille habinouéille à plous de polinesse ! »

Mac ouvrit la valise et roula des yeux ronds. Puis il en rejeta fébrilement les boulettes de journaux froissés, espérant encore trouver parmi elles les précieux sachets.

Puis il se redressa, furieux :

« Whan is nis joke ? »

Servis par l’obscurité, deux policiers, pistolet au poing, se glissèrent derrière chacun des bouledogues et les désarmèrent aisément. Voilà une action policière menée en finesse et sans bavure ! Kamal s’élança et frappa le ventre de l’Américain dont la graisse enveloppa entièrement le poing. Mac Lehu Esbay s’étendit au sol, Aïcha bloqua sa nuque sous son pied.

« À vous l’honneur, mademoiselle Belkadri. »

Et ce disant, Paul Yssouvrez lui tendit une paire de menottes dont elle entrava les poignets de Mac.

« Vous êtes en état d’arrestation.

– Adonnenestenouanousé, grommela l’Américain sans arti-culer.

– Quelle efficacité ! s’exclama Ennrol. Dommage que vous ne soyez pas dans la police ! »

Kamal glissa dans l’oreille d’Aïcha :

« Je n’aurais peut-être pas dû. Est-ce qu’un chrétien a le droit de donner des coups de poing dans le bide ?

– Tant que tu ne désires pas devenir évêque ! »[1]

Pendant que l’on emmenait Mac Lehu Esbay et ses complices, également menottés, Paul Yssouvrez saisit les deux épaules d’Aïcha et lui accorda une accolade sur chaque joue.

« Vous avez rendu un grand service à la police et à la ville de Paris. Avec l’appréhension de ce gaillard, je multiplie par deux mes chances de devenir ministre de l’Intérieur. Oublions nos vieilles querelles ! À présent nous sommes amis. Je ne vous appellerai plus jamais “tartine de beurre’’.

– Et moi, je ne vous appellerai plus jamais Ennrol. Mais je n’ai aucun mérite. Félicitez plutôt Kamal. C’est lui le véritable héros de la journée. »

Le policier fixa des yeux le jeune Algérien.

« Kamal Haji. Vous êtes en état d’arrestation.

– Qui ça ? Moi ?

– Il en a cinquante, ici, qui s’appellent Kamal ?

– Non, mais j’espère que c’est une blague ! intervint Aïcha médusée.

– Trafic de stupéfiants, recel, complicité, et j’ajoute, pour vous servir, mademoiselle, l’agression de votre fiancé pour lequel il n’a toujours pas été jugé. »

Aïcha empoigna la veste du commissaire divisionnaire et le secoua de toute sa colère.

« Mais ce n’est pas vrai ! Dites-moi que je rêve ! Pincez-moi ! Notre réconciliation n’aura même pas duré cinq minutes ! Fumier ! Ordure ! Cloporte ! Salopard !

– Allez ! En garde à vue ! Et vous, la tartine de beurre, vous allez vous calmer, sinon je vous embarque pour outrage, et avec un ou deux coups de matraque en prime.

– Vous êtes ignoble.

– Casse-toi, pauvre cloche ! »

Aïcha resta seule dans le noir, abasourdie.

Elle se rendit dès le matin au commissariat et obtint sans difficulté la libération sous caution de son protégé.

Kamal n’en était pas pour autant tiré d’affaire. Il devait attendre le jugement, suivi sans aucun doute d’une condam-nation.

« C’est une catastrophe ! gémissait Kamal, désespéré. Je vais aller en prison après avoir balancé un parrain. Vous comprenez ce que cela signifie ? Même s’ils envoient Mac à Lille et moi à Toulouse, ils me retrouveront. Ils vont me déchiqueter. Je préférerais mille fois une balle dans la tête ! »

Il se mit à pleurer. Ses deux amis lui entourèrent l’épaule de leurs bras. Aïcha essaya de le consoler.

« Ce n’est pas encore le moment de t’avouer vaincu. Tu as des circonstances atténuantes. Tu as participé à l’arrestation de Mac Lehu Esbay. Les juges vont tout de même s’attarder sur ce détail. Est-ce que tu fais confiance à la justice de notre pays ?

– Non.

– Pour être franche, moi non plus. La République est devenue folle. Elle banalise le crime et fait passer pour crime l’accident.

– Tu peux me redire ça ?

– Imagine que je te tire une balle dans la peau, j’en prendrai pour six mois avec sursis. J’ai eu une enfance malheureuse, une jeunesse difficile, et tout ce qui s’ensuit. Mais si je sers à Yssouvrez un café trop chaud et qu’il se brûle le bout de la langue, je suis bonne pour dix ans fermes.

– Alors, qu’est-ce que tu attends pour me buter ? Tout le monde y trouvera son compte. Tu n’iras pas en prison, et moi non plus. »

Aïcha se mordit les lèvres, comprenant qu’elle avait perdu une belle occasion de se taire.

Kamal ajouta.

« Si j’avais la chance d’être jugé en Syldurie, comme Mohamed ! »

Mohamed bondit sur ses pieds.

« La Syldurie ! Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Allez mon petit gars ! Dépêche-toi de faire ta valise ! Personne ne t’a vu venir ici. Je te jette dans le premier avion pour Arklow. »

[1] Tite 1.7

 

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